Alice Massénat, «Le Squelette exhaustif», par Claude-Lucien Cauët

Le vrai poète se doit, tel un enfant, de redonner leur primauté aux mots. Personne n’y parvient mieux qu’Alice Massénat.

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Alice Massénat et les images

La poésie est là pour révoquer en doute la réalité, surtout par les temps qui courent où cette réalité trop fardée est à vendre et se prostitue à tout va. Un poète qui s’y réfère ne peut plus vraiment la célébrer, il se voit contraint de s’en affranchir, plus ou moins fermement, et de suggérer une autre réalité qui révèle l’arbitraire et la facticité de la première.
Alice Massénat adopte l’attitude inverse : elle se situe d’entrée de jeu en marge. Elle habite d’emblée un autre univers qu’elle crée à l’oreille avec sa musique personnelle, harmonieuse jusque dans ses dissonances. Loin du monde commun où nous vivons, elle l’évoque pourtant sporadiquement pour laisser entendre qu’il n’est pas fondamentalement différent de celui qu’elle élabore avec ses mots mais qu’il est une part du monde supérieur où elle navigue naturellement. L’erreur serait de considérer ces rares passages comme des concessions au réalisme, alors qu’il s’agit de vécus si intenses que leur relation excède la réalité au point de rejoindre ce que le langage pourrait élaborer de plus fou. Je pense aux deux premiers poèmes du Squelette exhaustif dans lesquels elle narre crûment, tout de suite après qu’il s’est produit, un épisode particulièrement tragique de sa vie. Et c’est à partir de ce rapport, glacial dans sa désolation, que vont se développer les poèmes du recueil.
Peu soucieuse de réalité, la poésie d’Alice Massénat est pourtant une poésie d’images. Non qu’elle cherche, comme tant d’autres, à fabriquer des images congrues au monde, mais sa tête en est pleine. Elles surgissent au hasard, se bousculent, brillent et disparaissent en une vision accélérée de l’histoire du cosmos où Alice puise au passage ce qui lui convient et dont elle détache des morceaux disparates pour exprimer son désir, sa souffrance et sa colère. C’est pourquoi les sentiments passionnés et violents qui l’animent s’inscrivent dans l’universel en échappant radicalement à la mesquinerie du quotidien. Rien de petit chez elle, d’étriqué, de tiède, de maniéré, pas une de ses lignes ne traîne dans le marécage de la poésie à l’eau de rose. Qui veut la suivre connaît le « vent salubre » des contrées de glace ou de feu dans lesquelles se jouent des drames qui élèvent l’âme et le corps à des lieues au-dessus de la médiocrité consentie.

Alice est habitée

Elle possède un réservoir inépuisable de mots qui cognent pour clamer ses amours, ses douleurs, ses fureurs. Et cela ne s’arrêtera pas. Il suffit, semble-t-il, qu’elle ouvre la vanne. Mais ce n’est pas si simple : d’une façon ou d’une autre, il faut bien qu’elle soit habitée par une espèce particulière de génie, un génie du verbe. Comment expliquer autrement la puissance incroyable de sa poésie ?
Il y a deux sortes de poètes : les possédés et ceux qui amplifient délibérément leur exaltation. Les seconds s’obligent à ressentir ce que ressentent spontanément les premiers et ils ont besoin d’une solide technique pour parvenir, s’ils y parviennent jamais, à une aisance comparable dans leurs œuvres. Dans le Phèdre de Platon, Socrate déclare : « La poésie de l’homme qui garde sa raison est éclipsée par celle de ceux qui délirent. »
Alice Massénat appartient évidemment à la première famille, où elle côtoie d’antiques aèdes, Lautréamont, Artaud et d’autres… Rien de forcé chez elle, rien de travaillé. Aucune technique qu’elle pourrait expliquer et transmettre. Elle n’imite personne et n’est pas imitable. Un poème d’elle, c’est elle tout entière, corps, esprit et langage, d’un bloc. Personne ne peut la confondre avec une autre.
Il faut sans doute frôler la folie et pleinement délirer, puis se souvenir de ces états comme d’états de grâce pour connaître une inspiration qui soit comme portée par un souffle divin. Ce qui caractérise les poèmes d’Alice Massénat ce n’est pas tant qu’ils sont beaux, c’est qu’ils sont vrais.
Il serait cependant absurde d’envier la victime d’une psychose délétère sous prétexte que cette folie lui permet de créer des œuvres fortes. Certes, l’inspiration ne lui manque pas, mais sa vie est un enfer. À vrai dire, on ne la jalouse pas, on ne jalouse que ses œuvres, et on se demande comment obtenir le même résultat sans prendre de risque. C’est aussi la question que se pose Alice Massénat elle-même, une fois sortie des délires dont elle se souvient si bien. S’il faut être possédée tout en gardant raison, que ce soit par la création elle-même et par le langage qui en est le vecteur. Alice est habitée par le verbe.

Alice et le sens

Une question inévitable posée par la poésie d’Alice Massénat est celle du sens.
Ça ne veut rien dire.
Et pourtant ça dit quelque chose.
Côté lecteur, il faut avoir l’oreille. Une certaine sensibilité aux mots. Côté auteure, il faut que ces mots viennent non de l’intellect seul, mais de l’être entier avec ses folies, ses phobies, ses angoisses, ses amours, ses désirs.
Si ses poèmes n’ont pas de sens, ils ont cependant une signification. Je cherche à exprimer par là que ses mots, le plus souvent, ne décrivent pas, ne suscitent pas des images au sens de reproductions de la réalité, mais qu’ils ne résultent pas pour autant d’un jeu gratuit. D’ailleurs, Alice explique souvent que l’écriture ne peut jamais être gratuite, car ce qui est écrit accède ipso facto à l’existence. Nombre de poètes cependant abusent de ce droit à l’existence, ils alignent des vers non pas au delà du sens, mais volontairement privés de sens, vers ineptes, sans profondeur, qui sans doute existent, mais qu’il vaudrait mieux taire.
Il faut répondre à ceux qui, penauds ou méprisants, déclarent à la lecture d’un poème d’Alice : « Je n'y comprends rien ! »  ou  « Ça n’a pas de sens ! » Elle en est consternée. Supposons qu’elle réponde, en suivant ma suggestion : «  Mes poèmes n’ont peut-être pas de sens, mais ils ont une signification. » Elle cloue le bec à beaucoup (pas à tous…), les sourcils se froncent. Les voilà dans le second degré : la phrase qu’elle vient de prononcer a-t-elle un sens ?…
Alice se fiche éperdument de décrire la réalité ou d’en proposer une interprétation – ce qui ferait sens. Elle crée une autre réalité, celle du poème, à laquelle elle parvient selon sa voie personnelle. Je la cite : « Je sors mes tripes, incapable de faire autrement. Mon cerveau fait le reste, avec le son et le rythme. »
Malgré son dédain de la célébrité et des arrivistes, Alice vise cependant une certaine reconnaissance dans un cercle restreint et elle se pose la question essentielle : «  Le sens y est, à travers des associations d’idées qui me sont propres, de celles qu’on jette sur le tapis lors d’une psychanalyse. Mais est-ce pour que les autres entendent ? L’idéal serait que les autres parviennent à y projeter leur propre monde. Est-ce possible ? »
Les associations d’idées qui lui sont propres ont un sens qui n’est jamais entièrement acquis, même pour elle, et encore moins pour ceux qui la lisent. Pourtant, oui, bien sûr qu’elle écrit pour que les autres entendent ! Et ceux qui savent entendre reconnaissent leur propre monde, car il existe une essence humaine dont le langage témoigne en l’absence d’un sens précis. Alice établit alors une relation très particulière, par la médiation du poème, avec chacun de ses lecteurs. C’est cette relation que l’on peut convenir de nommer la signification du poème.

Alice et le monde verbal

Un poème d’Alice ne se justifie que si on postule l’existence d’un monde verbal, un monde de signifiants purs, libéré de l’obligation de doubler la réalité, mais libre aussi de le faire. Le pouvoir de conviction, l’évidence de ses poèmes suffit à prouver l’existence de ce monde verbal. En fait, il est une création humaine, mais il ne faut pas conclure pour autant à sa facticité, l’esprit humain est une réalité au même titre que la pluie, et ce qu’il crée est aussi réel que les fleuves.
Les poèmes d’Alice Massénat ne cultivent pas le non-sens, ils ne prétendent pas non plus tuer le sens au profit d’une supposée faculté supérieure de l’esprit. Aucune arrogance, aucun rejet de la raison et de la logique. Simplement, Alice sait qu’elle ne maîtrise pas le sens parce qu’elle ne le souhaite pas, et elle le reconnaît sans honte contrairement aux gens sérieux qui ne le maîtrisent pas davantage mais prétendent effrontément le contraire.
Ayant ainsi renoncé à saisir le sens du monde – et l’honnêteté devrait nous pousser à faire de même – Alice ne renonce pas pour autant à en infléchir le cours. Elle sait que les mots, tant qu’ils sont utilisés comme de simples outils, manquent à énoncer la vérité du monde, pour la simple raison qu’ils sont eux-mêmes cette vérité. Ils précèdent le monde. Ils précèdent le sens que nous cherchons péniblement. Il ne s’agit pas d’une antériorité historique, mais d’une hiérarchie propre à l’esprit humain. Les mots, venus du lointain de l’évolution, appris dès la naissance, sont premiers et contiennent toute la vérité à laquelle nous pouvons accéder. Les enfants le savent d’instinct, mais l’éducation les oblige à transformer ces mots souverains en serviteurs de la réalité ou en scribes de la connaissance. Le vrai poète se doit, tel un enfant, de redonner leur primauté aux mots. Personne n’y parvient mieux qu’Alice Massénat.
Elle écrit hors-sens, comme d’autres évoluent hors-piste à leurs risques et périls.


Claude-Lucien Cauët

 

D’une vipère aux salaces de ma fièvre
s’éclipsait ce lugubre épars
le rire fou était fidèle
noir
La cornée vagabondant jusqu’aux fracas
d’un qui outre-vitrail
Le sang se cristallisa, l’apocalypse n’était plus qu’un rat
et dans mon pétoncle furibard
l’étal vibrait de son écrin aux plumes d’acier

Le tranchant était là
ma haine ne fit que croître
qui de l’absence ou du paraître l’emporterait

Crier
hurler mes ongles aux parois de fortune
le corps bouffé d’heurs
à dire le vrai je n’étais qu’une vulgaire écharde
qu’on recouvre d’un drap de suif
et parmi ces échancrures
le tu s’éloigne à outrecuidance

Taillader mes veines aux pirogues
éclater d’ici au beffroi
impassible
ne crachant plus rien d’autre qu’un feu iconoclaste

Le cerveau se meurt
et je pars plus loin
aux écarts de l’autre

 

poème extrait de Le Squelette exhaustif

 Alice Massénat, Le Squelette exhaustif (illustrations et couverture de Guillaume Guintrand), éditions Les Hauts-Fonds, 2019. 17 €

 

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