« J.-L. Trassard ou le paysage empêché », un essai ‘‘considérable’’ de F. Hélesbeux

Considérable, comme Mallarmé le disait d’un certain passant, l’œuvre de Jean-Loup Trassard l’est assurément. Et considérable cet ouvrage de Florent Hélesbeux qui lui est consacré.

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Déjà eu l’occasion de parler ici (ou ici) de l’importance de l’œuvre de Jean-Loup Trassard. De par sa situation et sa posture, il éclaire l’angle trop souvent mort d’un monde agricole que la « force des choses », au nom de la modernité, s’est brutalement appliqué à effacer1. Et avec lui les modalités d’une vie qui resterait possible entre le corps de l’homme et celui de la nature, à condition que les deux se mêlent et tissent ensemble un même travail commun.

Un livre très imposant vient de paraître, consacré au travail d’attention et d’écriture de Jean-Loup Trassard, celui de Florent Hélesbeux : Jean-Loup Trassard ou le paysage empêché.

Florent Hélesbeux ausculte l’écriture de Trassard et la fait donc entendre ou regarder de si près qu’on la sent palpiter. Et justement, les sens sont, pour l’écrivain mayennais, le premier passage des mots. Si la vue chez lui est immanquablement importante c’est aussi par l’oreille ou le toucher, le contact avec la matière, qu’il procède. En effet, ce « bourgeois rural » n’aime rien tant que se vautrer, que nager dans l’humus, agripper les herbes, poignasser la terre. Il confie parfois la tentation qu’il a eu, souvent, de la mettre à sa bouche et la manger.
L’horizon chez lui n’est jamais panoramique, l’auteur des si beaux livres qu’on connaît habite une terre enclavée, serrée par de douces collines et des haies, des arbres, des ruisseaux, pas question de s’y enivrer de lointains. Ni d’aucune puissance exclusive, d’ailleurs. Ici on ne surplombe pas. On ne clame pas. On murmure et on bruit. À la rigueur on chante si on est chanté, comme pour « rendre la pareille ».

Florent Hélesbeux, dans cet essai, issu d’une thèse défendue en Sorbonne l’année 2016, s’appuie en priorité sur les éclairages phénoménologiques de Maurice Merleau-Ponty, auxquels il offre une place large et rendue nécessaire. Précisant d’abord que, pour lui, la phénoménologie ne peut se réduire, comme trop souvent chez les critiques littéraires, à l’attention aux choses et aux sensations ; si elle est certes un retour au sensible, on pouvait en dire autant du sensualisme contre laquelle pourtant elle se construit. Elle survient en effet pour préciser – contre le présupposé d’une sensation purement subjective – qu’une sensation n’est pas isolée, qu’elle se rattache à un contexte avec lequel elle s’articule…

« Ce que le sensualisme a tendance à nous faire oublier, c’est aussi qu’une sensation, pour l’animal même, n’est qu’une réception gratuite et désintéressée : la perception, en particulier, ‘‘la perception commençante’’ dont parle Merleau-Ponty, est ‘‘beaucoup plus qu’une opération cognitive et désintéressée’’, elle est ‘‘d’abord une perception des actions humaines ou des objets d’usages’’ 2 : toute sensation, d’emblée, entre donc dans la structure d’un comportement, c’est-à-dire, nous l’avons vu, dans une forme générale, une attitude prise à l’égard du monde. ‘‘Ainsi avant d’être un spectacle objectif  la qualité se laisse reconnaître par un type de comportement qui la vise par son essence [...]’’ » 3

Dans le cas de Trassard, on peut dire que l’écriture a tout d’abord été sensualiste, qu’il cherchait très sciemment à faire corps avec la terre, les éléments – avec la nature, peut-être. Cependant elle a évolué, s’est faite approche plus méticuleuse, moins diffuse ; l’auteur de Dormance est passé, nous dit Hélesbeux, d’une écriture de la sensation à une écriture de la perception. La phrase sensualiste « sait où elle va » tandis que la phrase de la perception relève de « la recherche, du tâtonnement, de l’hésitation »4.

« Le sensualisme […] se distingue par cela aussi qu’il détache la perception de son conditionnement vital. Percevoir, c’est pour lui percevoir contempler – en savant, en esthète. Dans le sensualisme, on oublie que l’homme perçoit d’abord pour vivre – que la perception est une fonction de la vie – […] Poussé à son paroxysme dans l’expérience de fusion, il n’est donc pas surprenant que le sensualisme aille finalement contre la vie ; qu’il aille à la mort. » 5

C’est que le sensualisme induit une sorte d’abnégation qui signifie aussi passivité, refuse toute action ou possibilité de changement, de déplacement, ou même de chronologie, il est un renoncement à la vie, qui, heureusement, passe, activement. Par ailleurs, le sensualisme ne règle en rien la question de dedans et du dehors, les frontières sont peut-être niées en mots, mais elles existent encore par ce qui est pensé. Or c’est contre ce fait que la phénoménologie intervient, pour affirmer qu’il faut sortir de cette distinction entre dedans et dehors. Et montrer comment ils sont, non pas fondus ensemble, mais imbriqués l’un avec l’autre.

Trassard lui-même a fait ce chemin, son écriture le prouve par son évolution. D’une prose caressante et amoureuse, souvent fusionnelle, très belle et capiteuse, il est allé vers une écriture plus sobrement éveillée, plus agencée aussi, dans le sens où les divers plans sont assumés, chacun à leur place, même si se parlant et s’interférant.

Le souci du beau est alors supplanté par le souci de précision, de rapport méticuleux des micro-événements qui composent le mouvement du travail, du geste de tel ou tel personnage ou animal.

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Logiquement, l’œuvre de Jean-Loup Trassard restera, car c’est une œuvre utile. Les écrivains Pierre Bergounioux, Pierre Michon, Richard Millet, souvent cités dans cet essai, par comparaison, demeurent des rhéteurs avant tout, qu’ils le veuillent ou non, indépendamment de leur talent. Trassard est toujours plus exact qu’eux, il écrit toujours à bras le corps ; son double à lui dans la littérature française, ce n’est pas non plus Jean Giono, autre écrivain de la terre, résolument panthéiste, lui, Florent Hélesbeux nous le montre avec brio, mais plutôt – c’est mon avis – Henri Michaux6, poète du corps vivant, de l’organicité, de l’impulsion générative. Quand d’autres sont complètement séparés, des pans entiers des deux œuvres se pourraient lire comme déclinés chez Trassard sous forme prosaïque et chez Michaux sous forme poétique. Quelque part, Michaux lance un reproche aux hommes, qu’aurait pu faire également Jean-Loup Trassard, et avec autant de sérieux, le reproche de ‘‘toujours se mettre au-dessus de la nature, jamais dedans.’’ 7 Dans un texte d’hommage à Michaux, écrit pour les Cahiers de l’Herne, il souligne les qualités d’écriture qui seront en partie les siennes par la suite :
« 
Vitesse des phrases pleines de dards auxquelles on ne peut pas tourner le dos. Après des nuits passées près d’une chenille, c’est l’amour avec une aiguille. Par un bout vous la pénétrez, par l’autre elle vous pénètre, plus sûrement. Vous êtes toujours piqué car l’aiguille est, à tout instant, une pointe. Ainsi l’œuvre d’Henri Michaux, acérée en permanence par l’étonnement d’exister qui nous a si étonnamment quittés. » 8

Plus simplement, Trassard, s’emploie à faire écrire le travail de la terre. Il peut s’agir d’un paysan, d’un forgeron, d’un taupier, mais aussi d’un animal ou d’un outil, à chaque fois celui qui tient la plume la tient moins qu’il n’accompagne le geste, le mouvement, l’enchaînement des petites actions qui font que se produit l’œuvre en cours, l’œuvre qu’est la vie elle-même.

« La vision de Trassard, butée, myope, empêchée, restée accrochée aux gestes du travail, est infiniment moins dramatique et dramatisée (que chez Michon) – infiniment plus prosaïque sans doute. […] Le travail, pour Trassard, n’est pas d’abord un drame social ni le porteur d’une charge symbolique, dramatique, signifiante. Il est, plus originairement, plus simplement l’expérience première de l’humanité en prise avec la matière. » 9

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Au-delà d’une attention érudite portée à son sujet, Florent Hélesbeux fait preuve d’une sensibilité rare et d’une véritable « connaissance de terrain », par exemple quand il évoque la honte qui règne dans le milieu paysan. Honte communiquée par les gens des villes dont le regard est toujours ressenti comme condescendant, si bien qu’eux-mêmes en viennent à avoir honte devant leurs propres enfants et à subir une même condescendance de leur part. C’est qu’ils sont moins instruits, parlent moins bien, font un travail salissant, n’ont pas de vacances, ne partagent rien des loisirs à la mode.

« Quand les paysans ont incorporé cette honte, venue de l’extérieur, produite par un discours extérieur, ils ont commencé de participer eux-mêmes à la destruction de leur monde ; ils ont aidé à cette destruction, ils l’ont même parfois accélérée, non seulement par rage ou révolte ou dépit, mais aussi par volonté d’extirper en effet ce qui pouvait rappeler l’ancien monde, qui avait été le leur, et de prouver qu’eux-mêmes n’y tenaient plus, en aucune manière. » 10

Jean-Loup Trassard résume cette idée dans un texte publié en revue 11 : « La civilisation rurale s’est laissée mourir parce qu’elle ne s’aimait pas. » C’est sans doute pour une raison de cet ordre que le héros de L’homme des haies ne s’autorise pas à la plainte, il n’en a tout simplement pas les moyens. Ce serait en outre se montrer faible. C’est donc au lecteur, selon qui il est et ce qu’il ressent, de choisir entre plaindre ou ne pas plaindre cet homme qui n’est ici que le personnage d’un livre.

Non pas tourné vers hier, nulle réelle nostalgie chez Trassard, mais une douleur intime, certes. La mort de sa mère alors qu’il était encore très jeune, il en fait souvent état. Et il énonce dans un passage de Traquet motteux repéré par Florent Hélesbeux, ce qu’est son rapport au passé, qui est pour lui l’enfance : « J’aime en effet le présent en ce qu’il me rend plus aigu l’intérêt pour ce que je regardais sans savoir pendant mon enfance. »12

Et l’auteur de cet essai considérable de préciser, en guise peut-être de conclusion : « La mémoire est aussi un bocage, au sein duquel aucun surplomb, aucune vision paysage n’est possible : il faut continuer à s’avancer, toujours… La remémoration, pas plus que la perception, ne peut se faire en images, c’est-à-dire à l’aplomb de l’Être. On avance vers le passé, vers le présent, dans un même et unique élan. »13

‘‘Considérable’’, comme l’est si peu ce ruisseau défini par Littré, Trassard en a fait le titre d’un de ses livres : Des cours d’eau peu considérables. Mince filet d’eau incisant un vallon, on peut en voir un dans le film de Pierre Guicheney consacré à son voisin notoire : Jean-Loup Trassard, comme un ruisseau mayennais. Considérable, comme Mallarmé le disait d’un certain passant, l’œuvre de Jean-Loup Trassard l’est assurément. Et considérable cet ouvrage de Florent Hélesbeux qui lui est consacré.

 

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 Florent Hélesbeux : Jean-Loup Trassard ou le paysage empêché, éditions Garnier, 2018. - 69 €

1 Sur ce thème, on peut aussi voir cette note sur le livre de Pierre Bitoun et Yves Dupont : Le sacrifice des paysans, une catastrophe sociale et anthropologique (éditions L’Échappée, 2016).
2 Maurice Merleau-Ponty, Structure du comportement, PUF, 1942.

3 Florent Hélesbeux, Jean-Loup Trassard ou le paysage empêché, éditions Garnier, 2018, p.235.
4 Ibid., p.263.
5 Ibid., p.270.
6 Autre poète qui se pourrait citer, et dont Trassard est un admirateur déclaré, c’est bien sûr Francis Ponge.
7 Cité in Robert Bréchon, Henri Michaux, la poésie comme destin, Aden, 2005.
8 J-L Trassard, « A huit ans, je rêvais encore d’être agréé comme plante. » in le Cahier de l’Herne consacré à Henri Michaux, en 1966. (dir. Raymond Bellour).
9 Florent Hélesbeux, Jean-Loup Trassard ou le paysage empêché, éditions Garnier, 2018, p. 133.
10 Ibid., p. 574.
11 In Gardons au moins la grive, revue 303 n°56.
12 Florent Hélesbeux, Jean-Loup Trassard ou le paysage empêché, éditions Garnier, 2018, p. 598-599.
13 Ibid., p. 598.

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