Kenneth Rexroth, visiteur du communalisme à travers les siècles

Kenneth Rexroth, peut-être le moins connu ici des écrivains américains de l’époque beat. Autodidacte érudit, libertaire, féru de littérature, notamment européenne, de poésie japonaise, de jazz, de chansons populaires.

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C’est un vrai plaisir d’évoquer la figure de Kenneth Rexroth, peut-être le moins connu ici des écrivains américains de l’époque beat. Autodidacte érudit, féru de littérature, notamment européenne, de poésie japonaise, de jazz, de chansons populaires, libertaire ayant côtoyé Emma Goldman et Alexandre Berkman dans sa jeunesse, il anime un cercle anarchiste à San Francisco, organise des lectures, comme celle qui se tient le 7 octobre 1955 à la Six Gallery, où l’on peut entendre Philip Lamentia, Michael Mc Clure, Philip Walen, Gary Snyder, et surtout Allen Ginsberg déclamer pour la première fois son grand poème manifeste : Howl.1 Jack Kerouac, Gregory Corso et Lauwrence Ferlinghetti sont présents, le retentissement est celui qu’on sait. En 1968, Rexroth s’installe près de Los Angeles, donne des cours à l’université de Santa Barbara. Il meurt en 1982, laissant une quinzaine d’ouvrages et de forts souvenirs.

Joël Cornuault, son premier traducteur français2, nous a permis de le découvrir par des publications des années 1990, à l’enseigne de Plein Chant ou de Fédérop. Des livres de poèmes, de chroniques et de critiques littéraires. Mais Rexroth avait aussi écrit, et publié en 1974, un copieux essai sur le communalisme, répertoriant les diverses expériences communautaires qui ont émaillé une histoire humaine pas si monolithique que d’aucuns pourraient le croire. Les éditions L’Insomniaque le donnent aujourd’hui à lire en français, et c’est heureux, décidément.

L’avantage, avec Rexroth, c’est qu’il sait de quoi il parle ; sa précision peut être prise en défaut, remarque l’éditeur dans son avant-propos, moins facilement sa compréhension des protagonistes, car il a lui-même expérimenté la vie en communauté à diverses occasions, en diverses saisons de ce siècle vingtième, s’est frotté à leurs difficultés comme à leurs inventions et enthousiasmes.

Son étude panoramique couvre un champ historique allant du communisme primitif de l’époque néolithique jusqu’aux sectes anabaptistes telles que celle des Huttérites, qui vivent actuellement encore assez nombreux au Canada et aux États-Unis, organisés sous forme de collectifs de 200 personnes maximum, ignorant la propriété individuelle, pratiquant la rotation des tâches (le même homme pourra être artisan un temps, paysan l’année suivante, apiculteurs, la suivante, etc.), leurs mariages sont le plus souvent exogames, leur vie « suffisamment libre » (sic), si bien qu’« Il y a beaucoup moins de désertions du mode de vie huttérite qu’il n’y en a dans les sectes similaires mais non communistes, comme les Amish, les mennonites et les mormons, ou chez les communistes d’Amana. Une des raisons de ce phénomène tient probablement à ce que rien, dans la foi huttérite, n’est assez éthéré et mystérieux pour exiger un profond effort spirituel d’une personne éduquée dans une école moderne. »

Dans le cadre de son étude, Rexroth n’hésite pas à raconter les Esséniens, François d’Assise, les Béguines, les frères du Libre-Esprit, ou ceux qu’il appelle « les théologiens libertaires rhénans », tels que Tauler ou Suso, et bien sûr Maître Eckhart…

Comme on l’a remarqué récemment, si l’on retranchait, comme trompeur, le mot « Dieu » […], le mysticisme d’Eckhart serait pratiquement impossible à distinguer de l’empirisme religieux du bouddhisme ; ou, philosophiquement, de la vision de l’âme, l’atman, comme participation perspective au brahman, la base de l’être dans les Upanishads du Védanta ; ou encore du soufisme d’Ibn Arabi.

Quelques années après lui, Raoul Vaneigem ira sur les pas de Rexroth, signant en 1986 un premier essai sur le Libre-Esprit et plus tard un second sur les hérésies et autres résistances au christianisme 3. Récemment, l’auteur Éric Vuillard signait avec La guerre des pauvres 4 une fresque dynamique évoquant le destin de Thomas Müntzer à partir de ce qui le précède, soit des révoltes multiples un peu partout en Europe, et dans la perspective que sa poussée ne soit pas sans répliques, les révolutions ne valant que par séries et produisant des avancées inévitables. Kenneth Rexroth nous rappelle à cet égard que « les historiens marxiens voient en [Thomas Müntzer] l’idéologue de la Guerre des paysans, le premier penseur et agitateur internationaliste cosmopolite. Engels affirme que sa philosophie religieuse frôlait l’athéisme et son programme politique annonçait le communisme. » (p.128) C’est qu’il s’agit toujours, dans la doxa répandue par ces mouvements en rupture avec l’ordre politico-religieux dominant, d’affirmer que l’union avec Dieu est possible sur terre, et qu’il est donc possible d’imaginer et revendiquer, sans l’attendre davantage, une vie meilleure, autrement organisée.

« Vivez comme si le monde allait prendre fin demain dans toutes vos transactions avec vos frères humains », c’est le message de ces millénaristes pour qui le royaume du Christ peut advenir sur terre, avant le jugement dernier (sous certaines conditions !).

Quoiqu’il aille parfois vite d’avoir trop à dire, Rexroth s’attarde volontiers sur ces mêmes ouailles et sur ceux de la cité de Münster, par exemple à l’époque où un prêtre catholique de cette ville, nommé Bernard Rothman, embarquait sa paroisse vers le luthérianisme, pour ensuite lui-même se convertir à l’anabaptisme, et lancer un appel à tous ceux qui s’en réclament, afin qu’ils le rejoignent à Münster. Dans la ville colorée d’anabaptisme et bientôt assiégée par les troupes d’un prince-évêque, un chef religieux, Jean de Leyde, se proclame roi du royaume de Sion et promulgue « un nouveau code qui rendait tous les crimes et délits, mais aussi la plupart des peccadilles et comportements immoraux, passibles de la peine capitale. » Sous prétexte de communauté des biens et des personnes, Jean de Leyde introduit la polygamie et donne l’exemple en épousant quinze femmes.

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« Le communisme ne fut pas accessoire dans le millénarisme de Jean de Leyde, et ce ne fut pas seulement un ''communisme de siège''. Il occupa une place centrale. Le baptême de masse des adultes unissait les membres de la communauté par un pacte collectif et la communion de masse quotidienne maintenait la cohésion de la société refondée. Les sacrements n’étaient pas primordiaux. C’est la communauté au sein de laquelle tous les biens étaient mis commun qui l’était. Tous les efforts furent déployés pour intensifier ce sentiment de communauté. La vie fut mélodramatisée. Les spectacles pompeux, les exécutions, les vastes banquets messianiques, l’état de siège même, contribuèrent à l’allégresse collective. […] Si un anabaptiste sain d’esprit, même parmi les plus convaincus de la justesse de leur cause, avait marqué une pause et pris le temps de réfléchir, il se serait sans doute rendu compte qu’il n’était pas un citoyen de la Jérusalem céleste mais une proie prise au piège. »

Suite à cette expérience tyrannique et sanglante, rassurons-nous, l’anabaptisme redevint pacifiste, il l’est encore, résolument. Et s’il tient une belle place dans cet ouvrage, il n’en est évidemment pas l’exclusive. D’autres expérimentations d’essence chrétienne sont évoquées, et il faut attendre la fin du XVIIIe siècle pour voir naître les premières communautés laïques. À cette période, Robert Owen, directeur d’une grosse filature en Écosse, la gère avec une telle efficacité qu’il réussit à améliorer à la fois la production et le sort des ouvriers. Ceux-là voient leur condition se bonifier jusqu’à ne travailler que dix heures et demie par jour, et les enfants ne sont pas embauchés avant l’âge de dix ans. C’est alors un réel progrès ! En dépit de son hostilité affichée face aux instances religieuses, la réussite économique d’Owenn lui attire de nombreux soutiens importants. Mais pour lui « les méthodes capitalistes, lors de ce que Marx appellerait ‘‘la période d’accumulation primitive’’, étaient fondamentalement néfastes. » S’il ne refuse pas l’usage de la machine, il propose en revanche de limiter l’industrialisation et aimerait que l’on fondât des communautés humaines, comme celles qu’il tente d’organiser, s’appuyant principalement sur l’agriculture. Ses succès l’emmènent jusqu’à des projets plus audacieux qu’il suscite par ses idées, ses propositions. Des communautés naissent un peu partout en Grande-Bretagne, beaucoup d’entre elles ne durent guère, mais de nouvelles les remplacent. Owenn part pour le Nouveau Monde et, pour 125 000 dollars, il y achète une colonie de 30 000 arpents dans l’Indiana, Harmony, qui sera rebaptisée New Harmony. Elle comprend une filature, des ateliers d’artisanat, des églises, cent cinquante maisons, des dortoirs, des vignes, élevages, cultures. L’expérience s’avéra peu à peu un gâchis évident. Après avoir adopté une nouvelle constitution et entamé une réorganisation « sur la base du communisme total, l’assemblée générale de tous les membres étant l’autorité suprême, représentée par un comité exécutif de six personnes. Le travail ne fut plus rémunéré en fonction de son utilité pour la communauté et l’on décida que tout serait gratuit pour tous les membres. Owenn créa une caisse publique – guère différente de celle créée plusieurs siècles auparavant à Münster –, où chacun pouvait se servir à volonté, mais ce système fut rapidement abandonné parce que la caisse était vidée chaque jour par des membres peu scrupuleux… » « Rien ne fut fait pour tenir d’emblée les vauriens et les farfelus à l’écart – ni même, à en juger par les témoignages, les malades mentaux gravement atteints. Non seulement la plupart des colons ne partageaient pas les idées d’Owen mais ses attaques contre la religion et le mariage suscitèrent l’hostilité de nombreux membres, notamment parmi les plus utiles, à savoir les ouvriers et les paysans. »

Si New Harmony, première communauté communiste ouvertement non religieuse, n’a guère tenu le choc, sa portée historique reste immesurable. Cité idéale se désintégrant en quelques années, elle suscite néanmoins des projets similaires par ailleurs, et se réclamant toujours d’Owen.

Rexroth n’oublie évidemment pas l’utopiste Charles Fourrier qui, dans la même période qu’Owen théorise une société divisée en phalanstères, et où le plaisir paraît le moteur de toute chose. On sait que les écrits de Fourrier, ainsi que sa figure, importent encore à beaucoup de socialistes, et l’ode que lui dressa André Breton lui garde une aura particulière. Ni Étienne Cabet, auteur fantaisiste de l’Icarie, sorte d’Utopie à la Thomas More rehaussée des expériences de Robert Owen, et dont le succès vient le prendre au mot, lui attirant les nombreux disciples qu’il n’attendait pas, et l’entraînant dans une expérience américaine qui s’avère calamiteuse, puis vers d’autres tentatives qui connaîtront des destins brinquebalants. Cependant, si on ne peut nier que toutes ses mises en œuvres des principes communistes, celles de Cabet comme celles d’Owen et de bien d’autres, furent au final des échecs objectifs, on ne peut nier qu’elles furent aussi, pour une bonne part, des réussites sur le plan humain, en termes d’enthousiasme, de perspectives, de sens donné à la vie de chacun relié aux autres.

Communalisme, « Rexroth forge ce mot à partir de « commune » qui, en anglais, désigne le plus souvent une communauté affinitaire. Il est repris de nos jours, parfois comme un équivalent du « municipalisme libertaire » prôné par Murray Bookchin, d’ailleurs proche de Kenneth Rexroth par les idées.

Et c’est Ken Knabb, auteur d’un Éloge de Kenneth Rexroth, qui cadre les limites du livre de son héros :

« En les considérant principalement sur le plan de leurs problèmes internes et de leur survie […], il évite de faire face au fait que ces expériences n’ont pas grand-chose à voir avec la contestation moderne. »5

Pour un point de vue plus théorique et imaginatif sur certains des personnages évoqués par Rexroth, Charles Fourier en premier lieu, on pourra se reporter au bel ouvrage d’Alexandrian : Le socialisme romantique6.

Quant à savoir si les contestataires modernes – ceux d’aujourd’hui, disons –, seront plus rusés que les expérimentateurs du passé, dans le besoin exprès de renverser l’ordre en place, non pas par endroits, mais dans son ensemble... Ce qui est sûr, c'est que le choix n’est plus laissé.


* * *


« Impossible de rien voir dans cette nuit ;
Mais c’est bien moi, Rexroth,
Qui plonge dans le noir sur une planète glaciale.
Il fait bon et tout s’anime dans cette obscurité
Végétale où des cerfs invisibles broutent en paix.
Le ciel est chaud et lourd, je ne distingue
Pas même la cime des arbres, là-haut.
Je sais que ce sont des pins dont les fruits
Restent fermés sur les branches, et finissent
Par s’incruster dans le bois, jusqu’à ce qu’un feu
Les délivre, régénérant la forêt incendiée.
Et j’attends, seul, au cœur des montagnes,
Dans la forêt, dans le noir, tandis que le monde
Parcourt, rapide, son ellipse régulière. »

Kenneth Rexroth (traduction de Joël Cornuault)
extrait d’un poème de Un automne en Californie, Fédérop, 1994.
et qu’on peut lire sur le site Fraternité libertaire

 

* * *

NOTES :

1) Cf. Wikipédia, Lecture publique à la six Galery
2) Les classiques revisités, le premier livre de Rexroth publié en français (éd. Plein Chant, 1991) fut traduit avec Nadine Bloch.
3) Raoul Vaneigem, Le Mouvement du libre-esprit. Généralités et témoignages sur les affleurements de la vie à la surface du Moyen Âge, de la Renaissance et, incidemment, de notre époque, Ramsay, 1986.

Raoul Vaneigem, La Résistance au christianisme. Les hérésies des origines au XVIIIe siècle, Fayard, Paris, 1993.
4) Éric Vuillard, La guerre des pauvres, actes Sud, 2019.
5) Cité dans Kenneth Rexroth, Le Communalisme, L’Insomniaque, 2019, avant-propos de l’éditeur.
6) Alexandrian, Le socialisme romantique, Seuil, 1979.

Sur le site de l'éditeur : ici

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