Le violoniste improvisateur, et acteur, Yves Teicher visite «Une saison en enfer»

Yves Teicher est une sorte de juif errant maquillé en jazzman solitaire, un chercheur et trouveur de sons, de mélodies et de rythmes ; avec lui cela sent la terre sainte ou lointaine, la steppe désolée, l’horizon plat à l’infini, chacun de ces concerts vaut pour un transport unique…

Ce fut encore un grand moment que Yves Teicher a partagé avec son public, l’autre soir à la Station-Théâtre, haut lieu du théâtre des paroles situé en lisière de la ville de Rennes, en Bretagne. En une heure de pure poésie musicale autant que verbale, alliant la douceur à la colère, l’exil à la présence, l’artiste exprime le trouble et le tragique de la condition moderne, condition humaine à l’heure qui était celle de Rimbaud comme elle est celle d’aujourd’hui. Ce voyage dans le temps qui nous presse et nous requiert, on pourrait l’appeler magie. Magie musicale sous la baguette d’un instrumentiste exceptionnel capable de faire parler ses cordes et inventer un monde, en parfait démiurge. Magie verbale, parce que Rimbaud reste inaltérable, incroyablement actuel et fort d’une force primitive qui traverse les questions les plus complexes.

Yves Teicher visite "Une Saison en enfer" (Arthur Rimbaud) © jean-claude leroy

Yves Teicher est une sorte de juif errant maquillé en jazzman solitaire, un chercheur et trouveur de sons, de mélodies et de rythmes ; avec lui cela sent la terre sainte ou lointaine, la steppe désolée, l’horizon plat à l’infini, chacun de ces concerts vaut pour un transport unique ; aucune comptabilité ne l’accapare, il délivre son art comme il caresse, comme il crache, comme il s’écorche, comme il aime et comme on l’aime. Au bazar des pacotilles cet oiseau rare n’a pas sa place, on ne triche pas son cœur au marché des esclaves que nous sommes, nous qui ne « maudissons pas la vie ».

C’est la voix du musicien qui porte les mots par la bouche et transmets le message d’adieu, car tout a la puissance de l’adieu dans ce poème sauvage et rauque. Rimbaud tirait la porte derrière lui non sans des grincements de charnières, pour un charnier de boniments à jamais confondus et des éclairs déchirants ; ces vestiges- nous ont fabriqués.

« Vite ! est-il d’autres vies ? — Le sommeil dans la richesse est impossible. La richesse a toujours été bien public. L’amour divin seul octroie les clefs de la science. Je vois que la nature n’est qu’un spectacle de bonté. Adieu chimères, idéals, erreurs. » 1

Yves Teicher a vécu des hasards comparables et déroutants, son talent repose sur des bases volontaires et un travail inouï, il peut témoigner ici pour ceux qui veulent et savent encore ce que vivre et mourir pour la connaissance et l’humilité veut dire. Rimbaud en a lavé plus d’un de ses accents appris, il ne fait pas dans la dentelle, mais Teicher la lui ajoute, et c’est alors un composé envoûtant, un passage de miracle à miracle. Tour à tour pittoresque, enchanteresse, rageuse, parodique, tiède, la couleur qui est donnée aux traits gravés par Rimbaud gagne les sens par la peau, qui, comme chacun sait, ne manque pas d’oreilles.

Nous connaissions les paysages qu’il avait créés pour Monade, un enregistrement au singulier demeuré malheureusement confidentiel. Le critique de jazz Roland Binet avait pu écrire à son propos : « S’il y a une voie indéniable pour combattre le conformisme, le repli sur soi musical, les chemins unidirectionnels, c’est de s’ouvrir à la musique d’Yves Teicher, de se laisser bercer par ses explorations parfois compliquées, souvent érudites, parfois difficiles d’appréhension, souvent déroutantes, parfois franchement échevelées voire décapantes, mais ô combien satisfaisantes pour le mélomane curieux et ouvert à tous les types de musique. » 2

Qu’il s’embarque dans les compositions de Charlie Parker, dans les standards qu’il renouvelle ou dans l’œuvre de Rimbaud, qui le hante depuis son adolescence, c’est toujours avec une maestria imprévisible, une audace devenue si rare dans le domaine de la musique comme dans celui des arts, où le spectacle se prend trop souvent les pieds dans des tapis si moelleux qu’on s’y endort, si bien que rien ne sort plus des maisons bien chauffées. L’art créatif est sacrifice autant qu’aventure, Yves Teicher ne se lamente pas d’avoir payé le prix et de le payer encore, il est sans doute un élu de la grâce, tout autant que damné 3, et la grâce durera le temps que notre attention l’aidera à durer. Ne laissons pas passer les grands vivants sans les saluer bien bas, c’est tout le sens de ces mots.

« La raison m’est née. Le monde est bon. Je bénirai la vie. J’aimerai mes frères. Ce ne sont plus des promesses d’enfance. Ni l’espoir d’échapper à la vieillesse et à la mort. Dieu fait ma force et je loue Dieu. » 4

« Du même désert, à la même nuit, toujours mes yeux las se réveillent à l’étoile d’argent, toujours, sans que s’émeuvent les Rois de la vie, les trois mages, le cœur l’âme, l’esprit. Quand irons-nous, par-delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer — les premiers ! — Noël sur la terre ! Le chant des cieux, la marche des peuples ! Esclaves, ne maudissons pas la vie. »5

 

Yves Teicher visite "Une Saison en enfer" (Arthur Rimbaud) © jean-claude leroy

 

1) Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer.
2) Roland Binet à propos de Yves Teicher, Monade, Home Records, 2016. http://jazzaroundmag.com/?p=12943
3) Cf. Paul Verlaine, Le bon disciple.

4) Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer.
5) Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer.

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