Didier Henry, des poèmes comme des instantanés

Entre jazz et philosophie de la vie qui s’égraine – est-ce cela le quotidien ? –, une musique déposée pas à pas sur les pages...

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Je ne connais pas cet auteur, Didier Henry, le découvre sous la belle couverture des éditions Faï Fioc ; le titre renvoie au lexique musical, on croit entendre quelque son qui dure derrière les mots, mais ce sont justement des mots aussi. Je note une citation de Gaston Puel, la présence du café Groppi, où un jour de mars 2011 j’ai pris un verre avec un jeune et sympathique historien et sa compagne colombienne (tandis que j’allai seul à la librairie L’Orientaliste citée également dans ce même poème), les noms de musiciens que j’aime, comme le chanteur Gianmaria Testa, ou Ornette Coleman, Dollar Brand, Gato Barbieri, John Coltrane. Quelques noms d’écrivains, Hans-Magnus Enzenberger ou Peter Handke, un vers de La chanson du mal aimé. Assez vite, je me sens en familiarité, dans une chaleur de jazz et d’intimité rétrospective. Caves hospitalières déclinées au passé, certes plus accueillante que le cachot d’Edmond Dantès, aperçu ici « au retour des îles ». C’est le mot instantané qui me vient en premier pour dire ce que je ressens à cette lecture, et voici que je vais voir les titres du même auteur et tombe sur ce mot : instantané. On entend presque le bruit horloger de l’obturateur central d’un Rolleiflex, le flash est à ampoule. Il faudrait ajouter le Nagra pour le son, la musique. Puis, fermer les yeux. Continuo.

TOMBEAU D’ORNETTE COLEMAN

Le jeune contrebassiste blanc a défait son nœud de cravate
et le batteur sourit avec grâce
la trompette de poche et l’alto en plastique se pourchassent
sur tous les rhumbs de la rose des vents à la fois

des comptines de rien du tout
très compliquées
comme le retour des hirondelles
et la floraison des coquelicots
sur le talus du chemin de fer
qui siffle dans les nuées.

Entre jazz et philosophie de la vie qui s’égraine – est-ce cela le quotidien ? –, une musique déposée pas à pas sur les pages et qui regarde, avec l’âge que l’on a, les secondes s’écouler dans des verres d’eau ou de nuit qu’il faut bien avaler, mais on ne s’en plaint pas ; à la place on se souvient, Didier Henry c’est aujourd’hui.

AUJOURD’HUI

rien. Mais tout de même les bouquets
de branches nues contre le ciel dansant
sur les chants d’oiseaux invisibles
qui éclairent les nuages

et pas une pensée sérieuse
quand dans la noire allée le frappement
du pic-vert creuse le vide
sous la portée du jour qui descend.

On ne sait trop si cela sort d’une fenêtre de mémoire ou si c’est parfois pris sur le vif, noté en situation. Comme un art photographique, et donc avec des soupçons de regrets. Album d’images, les images étant des poèmes qui s’étirent, rafraîchissants, sous les yeux.

Petites rues en pente, ou place, ou paysage, toujours en pente, on imagine des villes frêles en bord accidenté de Méditerranée, par exemple, là où « il faut descendre quelques marches/dans cette ville… », et des ambiances qu’on aimerait retrouver peut-être si elles existent encore, hors des conurbations, des aplatissements, des oublis permanents. Elles sont là, consignées dans les pages de Continuo, ces ambiances épisodiques et singulières après coup, comme si la jeunesse n’allait pas revenir.

VISITEUR DE NUIT

Le sourire de mon frère
dans le miroir de la salle de bain
je le reconnais souvent
sur mon visage.

Mais cette nuit, pour la première fois
un rictus
je me suis dit que je devais aller bien mal
pour le trahir ainsi.

Quand je l’ai retrouvé, une fraction de seconde
cette moue qui nous ressemble
il était parti

Dans la glace à une heure du matin
seul, à voix haute :
« Salut ! »

Oui, des petites villes au bord de quelque chose, comme des ports, ici non plus vers le sud mais en Finlande ou ailleurs. À force de regarder avec les yeux, on entre dans les bars, toujours la nuit, avec des inscriptions gravées en soi. Un air de swing cuivré vient maquiller cela d’un repentir qui n’en est pas un. On entend Nuages joué par un vieux pianiste sud-africain ou Strange fruit qui resurgit à la lecture d’un fait divers tragique, un jeune Camerounais tombé du train d’atterrissage d’un Boeing – Billie Holliday n’est pas si loin, elle pleure. La mélancolie, rien qu’elle, cherche à s’installer, mais elle grince. Les poèmes de Didier Henry parlent tout à côté de soi, ils ne retiennent pas leur sens ni la banalité du quotidien qui les régimente ; nos vies sont facilement sentimentales, on les regarde dans la glace avec un coup de vieux qui nous attaque et qu’il faut bien se concilier.

[…]

Qui a dit que les lieux s’éteignent ?
Il y a seulement des havres
où ne poser aucun bagage.

* * *

Didier Henry, Continuo, éditions Faï fioc, 2020. 12 €

 

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