Lola, libre de soi

« ...je voudrais tant espérer qu’on aura plus besoin d’affirmer telle ou telle orientation sexuelle, qu’on pourra simplement aimer... »

filleapedes
« Me définir comme bisexuelle me semblerait du coup bien réducteur. Je me vois plutôt comme une polyamoureuse, avec ou sans relations sexuelles, assumant par là de refuser de distinguer ce qui est « sexuel » de ce qui ne le serait pas. »

Il est des enfances qui prédisposent le plus naturellement du monde à l’absence de préjugés. Grandie à Marseille d’une mère judéo-russe assistante sociale, puis dactylo, et d’un père d’origine arméno-russe qui tint un atelier de papier de verre avant de travailler comme ajusteur-électricien, Lola Miesseroff eut aussi pour nounou un dresseur de lions. Ses parents géraient un centre de naturisme où régnaient, la mixité la plus ouverte et dans laquelle la jeune Lola évoluait évidemment à son aise. Les hommes pouvaient être féminins, les femmes masculines, les tendresses suivaient leurs cours indépendamment des codes appris et de toute fixité des mœurs. Quand la grande variété humaine qui nous entoure ne participe d’aucune exclusion, prendre un parti plutôt qu’un autre peut paraître bien étrange, autant n’en choisir aucun ou les choisir tous. Mais il arrive que la liberté des corps engendre par incidence certains tourments inattendus :

« Il me faut cependant avouer que ce culte voué au plaisir du sexe n’a pas eu sur moi qu’une bonne influence. Tétanisée par ce surmoi sexuel parental, cette injonction au bonheur des sens, j’ai mis un sacré moment à me débarrasser de ma virginité parce que – en plus – des copains plus âgés m’avaient mis en tête que la « première fois était importante », qu’il ne fallait pas se rater en somme. »

Jeune étudiante, introduite par un ami du cercle naturiste, elle fréquente des jeunes hommes pour la plupart homosexuels, avec qui elle s’entend à merveille, c’est l’un d’entre eux qui lui dira un jour : « Il y a les filles à matelots, il y a les filles à soldats, toi ma chérie tu es une fille à pédés ! » L’intéressée précise : « À l’époque cette appellation était usuelle, car « homosexuel », qui n’avait pas un siècle, était entaché de la connotation médicale et judiciaire bien antipathique d’une « déviance sexuelle socialisée 1»

C’est une jeunesse des années 60 que nous avons traversons dans ce livre qui fleure l’authenticité, la droiture et la saine révolte où se lovent encore les cœurs battants et battant. Le bain d’idées et de formes dans lequel évoluent les esprits curieux et aventureux a quelque goût de Beat generation mêlée au situationnisme, aux chansons de Barbara (avant que Lola ne s’attable avec un Ferré noctambule accompagné de la jeune Marie-Christine, sa future femme). Débouché inévitable de ce bouillonnement social, « Mai 68 » survient à point.

Parmi d’autre aventures, on glisse le bout de son nez au MLF, le temps d’une réunion non mixte où notre héroïne et ses amies tentent d’expliquer leur fonctionnement avec hommes et femmes, hétéro ou homos, mais leur message ne passe pas bien. Les mêmes rejoignent le FHAR, Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, créé notamment par l’écrivaine Françoise d’Eaubonne. Le journal Tout 2, des « Maos Spontex », paraît dans cette période et publie leurs revendications. Après 1981 et ses multiples trahisons, Guy Hocquenghem dénoncerait dans un essai fameux les révolutionnaires passés bien vite « du col Mao au Rotary ». Au FHAR, se détachent les Gazolines, « nos âme sœurs, un groupe informel de femmes et de folles – dont plusieurs allaient par la suite faire leur transition. » Parmi elles, une certaine Hélène Hazéra, qui deviendra journaliste à Libération, puis à France-Culture – elle signe la postface chaleureuse du livre de son amie Lola.

À travers l’exemple d’un parcours (le sien, tout de même !), le livre de Lola Miesseroff ne déroule rien d’autre qu’un éloge de la liberté, de l’ouverture et du respect mutuel ; il apporte une goutte d’air frais dans une époque où la restriction inquisitrice semble vouloir prendre les rênes à tous les étages. Il va sans dire que le rétrécissement des désirs et de la spontanéité ne va pas sans un accroissement de la terreur et de la violence. A l’heure du flicage généralisé, le nombre d’abus de puissance, d’agressions ne paraît pas avoir diminué, et la publicité qu’on leur fait, sans que la justice soit mieux rendue, risque d’avoir pour effet, derrière un conformisme de façade, d’accroître le champ du sordide, la frustration et le crime.

Lire Fille à pédés, c’est aussi se rappeler que vivre à l’écart de la norme bourgeoise ou laborieuse était jadis économiquement jouable sans trop de sacrifices. Petits boulots occasionnels et débrouilles diverses permettaient de s’en sortir décemment ; le sens du partage et le refus de thésauriser étant bien r, aujourd’hui comme hier, la base de toute existence sensée.

« Pourtant je voudrais tant espérer qu’on aura plus besoin d’affirmer telle ou telle orientation sexuelle, qu’on pourra simplement aimer des individus le jour où seront abolies, en même temps que l’exploitation du travail, les institutions que sont le couple et la famille, la sexualité normée et normative, et plus largement, tout ce qui nous vole et nous pourrit la vie. »

Après un premier livre qui rapportait les témoignages et paroles de quelques rescapés de mai 68, Lola écrit à la première personne, avec une simplicité qui fait du bien, une absence de détours ; son message est salubre et tonique, puisse-t-il nous débarrasser du jésuitisme ambiant. Il en est l’antidote.

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Lola Miesseroff, Fille à pédés, Libertalia, 2019. 10 €
Sur le site des éditions

On peut voir aussi ce billet sur un livre précédent de Lola Miesseroff : ici 

1) Cf. Guy Hocquenghem.
2) À propos de Tout, on peut aller voir ici: https://blogs.mediapart.fr/jean-claude-leroy/blog/030718/tout-1970-1971-quinzomadaire-detonant-des-maos-spontex

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