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Billet de blog 22 juil. 2017

En première ligne, Jean-Pascal Dubost, poète «épistémophilique» !

Parmi les poètes de ce temps, il est des rares qui se tiennent avec autant de prestance au crucial carrefour des langues à l’intérieur de la langue, il expérimente, sans jamais s’abandonner pour rien à la forme ; la poésie est véhicule avant tout, non pas destination, Jean-Pascal Dubost ne saurait l’oublier.

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« Si l’homme perd du terrain sur les légendes, il n’est plus que déception. »
Jean-Pascal Dubost, Intermédiaire irlandais, 2010.

Parmi les poètes de ce temps, il est des rares qui se tiennent avec autant de prestance au crucial carrefour des langues à l’intérieur de la langue, il expérimente, sans jamais s’abandonner pour rien à la forme ; la poésie est véhicule avant tout, non pas destination, Jean-Pascal Dubost ne saurait l’oublier.

Il puise aussi bien dans le parlé ancien que dans les modes exotiques ou les arrangements récents, il reprend et reconforme des tournures amnésiées, il scinde, néologise, scande, rythme, met en bouche avec un sourire qui parfois grince, mais vraiment sans se foutre du monde (d’autres s’en chargent par ailleurs). Grand avaleur de sons et de sens, Jean-Pascal Dubost nous redonne dans son écriture des reflets d’aujourd’hui, ni enfermé ni déconnecté ; homme du recueillement, c’est aussi bien un poète dans la cité, exemplaire d’efficacité, d’implication.

Un poète « …revendiqué poète épistémophilique, rêvant à tous les savoirs extraorpoétique et mirobolifiques en constante r’évolution, d’ou accentuation concrétiste du désorphisme délirique et dire en langue cryptopunk à mes souhaits que je démiélise complexement, mais simplement, dans ma reconsidération de l’aventure livresque de par quoi mes mots n’expriment point mais se démonstrent, oh mertexte, oh mèretexte, oh merdretexte, que ce fut sapré jour où je chus dans le chaudron lexical, et »

J.-P. Dubost, fantasqueries.

De pavés courts, tendus, dont la force s’accordait jadis en une seule frappe, il est passé à des textes se déployant plus avant, mais toujours d’une syntaxe très savante, avec une invention de mots et de danses de sons. Moins mentale qu’empirique l’écriture est très vivante, elle ne se ferme pas ni ne se fait hautaine. Jean-Pascal Dubost a ainsi entrepris des « livres-concepts » très élaborés, fabriqué autant que narré des récits aux allures de journal, comme Intermédiaire irlandais ou de tranches de mémoire articulées : Le Défait.

« Désuniversaliser le tout, telle est la tâche. »

J.-P. Dubost, fantasqueries.

Avec fantasqueries, que l’auteur nous annonce d’emblée comme un livre raté, il s’agit cette fois aussi, c’est le cas au moins depuis plusieurs livres, je crois, d’un assemblage de textes, de fragments, de tentatives, et non pas d’un habituel recueil de poèmes où s’enchaîneraient des blocs égaux ou pas, selon un ordre calculé. Cet aspect chantier donne une vivacité au livre, on y est toujours dans un devenir, dans une potentialité, une fois de plus l’écriture de Jean-Pascal Dubost fortifie et entraîne avec elle. Elle est un dire autant qu’une forme.

« Courage, créons… contre les vents sombres et les intenses instances du temps… courage créons… pour ou contre et avec… courage, créons… en cordem latin… courage, créons… avec le cœur faufilé dans l’esprit… courage, créons… crénom d’un Baudelaire… courage, créons… pour tout dire et plus que tout… courage, créons…croyons, crions, crayons… courage, créons… des sonates pour corbeaux, des villanelles pour loups, des menuets pour mules et mulets… courage, créons… sans budgets, sans subventions, sans compte de résultat… courage, créons… […] »

J.-P. Dubost, fantasqueries.

Écriture peuplée d’une mémoire propre à l’écrivassier, comble de soi par l’enfance et le passé rémanent dans le présent, comble de resouvenir de lectures, des mots surgis de Rabelais ou de Bretagne normande, de Valère ou de Kerouac. Qui nous conte un présent pourtant très actuel, c’est un art d’inscrire les mots de n’importe où, n’importe quand dans un ici et maintenant que ne se peut confondre avec un autre.

Kerouac, justement, c’est le personnage d’un petit livre de Jean-Pascal Dubost qui vient de paraître aux jeunes mais déjà riches éditions Réalgar. Un bref récit autour du passé breton de l’auteur de Sur la route dont le rouleau a pu être vu et interrogé à Paris l’an dernier. Satori à Paris, où l’on voit Kerouac venir sur la terre de ces ancêtres, m’avait paru mineur dans son œuvre, Dubost précise pour sa part, entre deux parenthèses : j’aime ce livre parce que c’est un livre raté. Décidément !

Ce Kerouac de Huelgat est un drôle d’opuscule nourri d’étymologie, de commentaires, de saines interrogations. il ravira les experts et amateurs de l’énergumène de la Beat.

« Chrétien dévoyé, Kerouac cherchait trop volontairement, et artificiellement, l’extase bouddhiste. Un beat satori est-il possible ? »

J.-P. Dubost, Kerouac de Huelgat.

Les livres de Jean-Pascal Dubost sont des rendez-vous qui tiennent leurs promesses. Ils sont d’un poète véritable, véritable repère de ce temps, au cœur de la poésie. En première ligne.

« Le poète doit mettre soi en avant pour être discret sous son masque de personne portant poutant voix devant, faire retentir le plaisir de bouche qui circule dans la mémoire enfictionnée. »

J.-P. Dubost, fantasqueries.

 *

Jean-Pascal Dubost, fantasqueries, éditions Isabelle Sauvage, 2016.
Jean-Pascal Dubost, Kerouac de Huelgat, éditions le Réalgar, 2017.

Sur le site des éditions Isabelle Sauvage : ici
Sur le site des édition le Réalgar : ici

Sa notice sur Wikipédia : ici

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