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Billet de blog 22 nov. 2021

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Le talent vrai de faire l’idiot, ou « la mélancolie de la nasse »

Dispensateur doué d’autodérision et de sarcasmes mouchetés, Xavier Calais démontre ainsi que les armes préférées des « éléments radicaux » peuvent aussi être des livres de pure politique ou de pure littérature

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Illustration 1

Une expérience somme toute banale que cette « retenue » dans un poste de police au terme d’une manif finalement piégée où les protagonistes se retrouvent nassés, contrôlés, fichés un à un au sortir d’un goulot à couleur d’uniforme. Ce quidam s’appelle Camille, prénom générique d’une catégorie particulière qui a connu la résistance de la ZAD de NDDL, par exemple.

Tous les autres s’appellent Ali, c’était le titre d’un film de Fassbinder, or dans la campagne près de Nantes, les autres parmi les rebelles s’appelaient tous Camille, hommes et femmes. Prénom bisexué choisi pour collectiviser, via l’anonymisation, la lutte et moquer une manie propre aux flics et aux tyrans qui consiste à s’enquérir d’une identité.

En l’occurrence, la ficelle est trop grosse, on décide donc de coffrer cet olibrius qui dit s’appeler Camille alors que la mode en est passée depuis un petit temps, mettons depuis au moins le 17 janvier 2018.

À gauche, il y avait la voie ferrée et un grillage très très haut. Impossible que nous passions en nombre. Il ne restait donc qu’un passage à droite par une cour d’immeuble. Nous nous y sommes engouffrés, à quelques-uns. Nous avons contourné l’immeuble. Il suffisait ensuite de passer par-dessus un mur pas très haut et hop, nous échappions à la police. Ni vu, ni connu, nous avions disparu et nous étions ailleurs à faire une action. La Remontada ! La Remontada ! Mais derrière le mur, un type en jogging avec des cheveux gras mi-longs, comme sorti d’un fi lm d’Aki Kaurismäki, était en train de s’agiter. Je me suis vite rendu compte, alors que j’allais passer par-dessus le mur, qu’il tenait une gazeuse dans sa main gauche. Qu’est-ce qu’il fout là celui-là ? me suis-je demandé. Il a l’air encore plus freaky que le chef de la CDI, ce qui n’est pas peu dire. 1

La mélancolie de la nasse, c’est le récit réflexif et vaguement désabusé d’un épisode emblématique d’une période pourrie qui a vu les mouvements sociaux les plus prometteurs se ramasser face à un pouvoir très enclin à sortir les crocs, mais c’est aussi un monologue ironique aux effets d’ingénuité assez irrésistibles.

L’homme qui est embarqué ce jour-là par les cognes ne se comporte pas comme un prévenu habituel. Ses geôliers n’ont jamais les moyens de savoir s’il est parfaitement idiot ou s’il joue à l’être. Si bien qu’il s’attire une sorte de compassion chez ses vis-à-vis.

Quand il refuse de signer son procès verbal, expliquant qu’on lui a toujours dit de ne jamais signer n’importe quoi, la policière tente bien, presque avec pédagogie, de le rassurer, mais elle devra renoncer, s’interroger une dernière fois peut-être sur ce livre qui traînait dans le sac du faux Camille – il a dit que c’était un pamphlet contre l’empereur Claude, comme s’il y avait encore des empereurs, et il a précisé : c’est un citrouillage du prince ! de quoi parle-t-il ? – et le laisser filer, épuisée qu’elle est d’avoir affaire à un tel égaré.

Certes, ce n’est pas un métier facile que de « contrôler » des citoyens revêches, sans compter certains allumés rennais.

Dispensateur doué d’autodérision et de sarcasmes mouchetés, Xavier Calais démontre ainsi que les armes préférées des « éléments radicaux » peuvent aussi être des livres de pure politique ou de pure littérature. Les armes par destination qui obsèdent tant les séides assermentés et les journalistes complices sont revêtues le plus souvent d’une couverture cartonnée et d’un titre efficace, on croit même savoir que d’aucuns ouvrages de poésie font aussi très bien l’affaire.

Cette Mélancolie de la nasse ressortit à une époque précise telle que beaucoup s’y reconnaîtront parmi ceux qui ont connu les épisodes combatifs du mouvement contre la « loi travail » ou des manifs Gilets Jaunes, soit des saisons hargneuses qui ont vu l’appareil d’État se renforcer encore et déployer un arsenal répressif de plus en plus terrifiant et inquiétant.

« Êtes-vous déjà allé dans une manifestation ? » a-t-elle repris.
« Euh… (long moment de réflexion)… Je ne sais pas… Qu’est-ce que vous entendez par “manifestation” ? ».
J’y allais quand même un peu fort, comme si j’étais assez idiot pour ignorer ce qu’était une manifestation, alors qu’on venait de m’arrêter dans une manif sauvage. La flic : « Ce que vous voulez comme manifestation !... Gilets jaunes, Climat... Ce que vous voulez ! ».
Moi : « Une manifestation, vous dites ? Euh... Je ne sais pas... (long silence)... Une manifestation ? ».
La flic : « Oui, oui, une manifestation ! ».
Elle ajoute, pour m’aider : « À mon époque, il y avait, par exemple, des manifs Devaquet... Vous êtes trop jeune pour être allé aux manifs Devaquet, mais c’est un exemple... Mais vous savez bien ce que c’est qu’une manifestation, non ? ».
Moi : « Oui... Je crois... Enfin... Je ne sais pas... » 2

« Philosopher, c’est faire l’idiot » a pu dire Gilles Deleuze, ainsi que le rapporte Romain Huet dans Vertige de l’émeute, auteur incidemment signalé, comme bien d’autres, par Xavier Calais dans son récit. L’idiot, nous explique l’auteur de Différence et répétition, après Nicolas de Cues et après Descartes, c’est « l’homme de la raison naturelle ».

Mettant en scène une opposition entre raison naturelle, celle de l’égaré, et un ordre certifié et contraignant, l’ordre policier, cet ouvrage bref et jubilatoire nous révèle en creux un monde absurdement oppressif, celui de la société de contrôle dans laquelle nous ont installés des sbires sans réel titre, pourtant dignes de Kafka ou Orwell.

S’appuyant sur un article de Slavoj Zizek, dans son ouvrage La mélancolie de gauche 3, l’historien Enzo Traverso distingue la perte de quelque chose ou d’un idéal, du manque, qui se rapporte à un objet qui n’a jamais été assez défini. Le mélancolique n’a jamais une idée assez claire de ce qui lui manque, il ne regrette pas le passé, il éprouve une absence dont il pressent que jamais elle ne sera résolue.

Derrière l’ironie de Xavier Calais, à la fois un encouragement à la lutte et le sentiment d’un vide qui sera difficile à combler. Toujours comble, quant à elle, la nasse de fin de manif dans laquelle, d’une certaine manière, nous sommes tous attrapés, égarés ou pas. Elle nous tient, nous enserre, y trouver un peu de liberté d’agir et d’aimer suppose de s’organiser, s’ouvrir. Et, de cette nasse, pour Xavier Calais comme pour chacun de ses amis, il ne ferait pas beau s’en sortir sans les autres.

Xavier Calais, La mélancolie de la nasse, éditions du Commun, 72 pages, 2021 - 7 €.
Voir sur le site des éditions du commun ⇒

1) La mélancolie de la nasse, p. 30.
2) La mélancolie de la nasse, p. 43-44.
3) Enzo Traverso, Mélancolie de gauche, La Découverte, 2016.

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