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Billet de blog 22 déc. 2020

Erri de Luca ne renie pas... («Impossible»)

La montagne figure la situation où se met l’homme, un alpiniste sait ce qu’il fait, comme un combattant sait ce qu’il attaque. Et comme le montagnard est méticuleux par prudence, l’écrivain est précis par principe.

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L’impossible, c’était le nom de la dernière revue que Michel Butel anima, il n’y a pas si longtemps, aujourd’hui Impossible est titre du roman d’Erri de Luca qui vient d’être traduit et publié en France. Un roman par dialogues, essentiellement, entre deux protagonistes bien distincts, un juge et un suspect d’homicide, par ailleurs ancien activiste d’extrême gauche. Un interrogatoire, en fait. Mais c’est aussi bien l’écho d’une rumination, un dialogue intérieur, schématisé ici par cette saillante configuration.

Lors d’une course en haute-montage, l’accusé aurait croisé un de ces anciens camarades et l’aurait poussé dans le vide. Le cadavre a été retrouvé plus bas, tandis que l’accusé a été dénoncé par un autre dont on apprend rien (existe-t-il ?), puis arrêté. Y aurait-il des motifs à un tel geste ? La victime serait un ancien délateur. Le suspect un combattant dénoncé jadis, et emprisonné. Mais y a-t-il eu un tel geste ? Une telle vengeance. Vengeance, voilà un mot qui n’apparaît pas dans ce livre. On en est justement à des années lumières.

Pas de véritable témoin, ni de possibilité d’établir ou pas qu’il y a eu juste une coïncidence. C’est tout le fond du questionnement du juge, sous forme de questions posées tranquillement, il cherche à comprendre une époque en même temps qu’il a un fait à reconstituer, accident ou homicide. Mais l’échange tourne à la conversation spéculative, chacun y va, par moments, d’une sorte de confession philosophique, sincère ou intéressée ; c’est le procès d’une mémoire, d’un passé, d’une lutte. C’est l’absence de regrets, la revendication même d’un combat qui a eu ses effets, pas forcément négatifs.

Le juge essaie de piéger son interlocuteur, lequel ne se laisse pas enfermer, ne baisse pas la garde et maintient élevé le niveau des arguments. C’est d’un pays passé que parle l’accusé tandis que le juge voudrait que la page ne soit pas tournée, car il lui faut un motif pour ce crime ou ce supposé crime. Le vieil homme le rappelle à l’homme de loi : « Il y a eu une époque, dans ce pays, où ma génération politique a été traitée comme une ennemie publique. Des magistrats se consacraient entièrement à notre répression. » 1 Comme est constamment sous-jacente la question politique, la question des antagonismes revient, dite clairement ou encore sous-entendue. Pour le suspect comme pour l’auteur – Erri de Luca a eu l’occasion de le déclarer lors d’entretiens – c’est très clair : « Le temps des ennemis s’est terminé au siècle dernier. » 2 Il en dit de même pour les révolutions. Nous avons affaire à autre chose aujourd’hui.

La montagne figure la situation où se met l’homme, un alpiniste sait ce qu’il fait, comme un combattant sait ce qu’il attaque. Et comme le montagnard est méticuleux par prudence, l’écrivain est précis par principe.

« R. – Vous appelez victime quelqu’un qui est allé se fourrer tout seul au mauvais endroit. Une victime, c’est quelqu’un qui se fait renverser sur un passage piéton.

Q. – Je vois que vous tenez au vocabulaire.

R. – Parce que j’aime cette langue italienne, ses précisions qui protègent des falsifications. La langue est un système d’échange comme la monnaie. La loi punit creux qui impriment de faux billets, mais elles laissent courir ceux qui écoulent des mots erronés. Moi, je protège la langue que j’utilise. » 3

Erri de Luca a été cet homme de combat qu’il n’a pas renié, sans le monter en épingle, le marchander en quoi que ce soit, il y reste fidèle.

« ...je me tiens moi-même responsable de ce qui a été commis au cours de ces années publiques. Non seulement des délits, mais aussi des bons résultats obtenus par les combats de rues entrent dans mon bilan d’une époque collective. » 4

 Erri de Luca, Impossible, Gallimard, 2020.

1) p.40
2) p.41
3) p.113
4) p.88

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