«Michéa l’inactuel», sur la (dis)qualification d’un philosophe politique

Trop souvent sous le feu d’une critique lapidaire, soit positive quand elle vient d’une certaine droite qui a toujours aimé récupérer les idées qu’elle ne sait produire, soit négative quand elle vient de la gauche libérale qui supporte mal d’être montrée du doigt, les essais du philosophe Jean-Claude Michéa suscitent l’attention et parfois sa mise au ban.

« Dans une société libérale développée, c'est en effet aux universitaires de gauche qu'il incombe de fournir la véritable bande-son des modernisation capitalistes, c'est-à-dire de jouer les idiots utiles du système, en revendiquant à voix haute (Foucault et Deleuze à l'appui) ce que la droite met silencieusement en pratique sous le masque hypocrite d'un discours « conservateur ». Jean-Claude Michéa, Le complexe d'Orphée, éditions Climats-Flammarion, 2011.

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Trop souvent sous le feu d’une critique lapidaire, soit positive quand elle vient d’une certaine droite qui a toujours aimé récupérer les idées qu’elle ne sait produire, soit négative quand elle vient de la gauche libérale qui supporte mal d’être montrée du doigt, les essais du philosophe Jean-Claude Michéa suscitent l’attention et parfois sa mise au ban. Il faut dire qu’ils sont assez aigus, ce qui, pour un lecteur moyen, fût-il journaliste, requiert un peu plus de temps qu’il n’en dispose. D’où sans doute cette tendance facile à établir des identifications simplistes et forcément impropres. Tout vrai travail de pensée ne sort-il pas des cadres attendus et nous en fait sortir à notre tour ? Je le crois. Mais une guerre des tranchées entre des intellectuels réputés de gauche et d’autres réputés de droite satisfait l’esprit médiatique qui s’efforce même de la créer. Il est plus facile à cette presse agonisante, bras bavard du monde politico-financier, mais aussi à certains universitaires hâtifs, d’articuler un clivage de cet ordre que d'accomplir tout bonnement sa tâche. Par exemple, informer du sort des paysans, des chômeurs, des délaissés de tous ordres et des combats en puissance ou effectifs qu’une lutte des classes assumée et reconnue pourrait voir naître et mener. Ou encore de prendre le temps de lire les textes avant de les commenter, d’écouter vraiment plutôt que de s’empresser de classifier pour mieux classer.1

Le milieu intellectuel n’est d’ailleurs pas en reste. En 2011, le sociologue Luc Boltanski signe dans Le Monde un article à charge sur l’auteur du Complexe d’Orphée. Pour lui, « Jean-Claude Michéa est un exemple typique de ces nouveaux pamphlétaires qui se revendiquent "inclassables". Leur profération peut trouver une oreille favorable chez ceux qui, à l'extrême gauche, cherchent à se positionner contre la gauche parlementaire, en se réclamant du peuple trahi. » Pour l’ancien disciple de Bourdieu (Michéa se réclamant plutôt de Guy Debord) : La pesante démonstration qui occupe l'essentiel du livre voudrait nous faire croire que l'on peut être "de gauche", voire - lâchons le mot – "anarchiste", tout en s'affirmant "conservateur" et même "réactionnaire". Cela à condition de rompre avec le "nomadisme deleuzien", avec "l'amoralité constitutive" du libéralisme cupide, enfin avec l'individualisme "narcissique" qui entend s'affranchir des "montages symboliques" sur lesquels repose l'ordre social. » Personnellement, quand je vois à l’œuvre un libéral-libertaire type Cohn-Bendit, je me retrouve assez bien dans cette figure de l’anarchiste-conservateur, ne serait-ce que par allergie aux libéraux en marche d’aujourd’hui.

Dans une réponse globale donnée quelque temps plus tard, Michéa fera allusion à une attaque malhonnête de Boltanski : « Lorsque, dans le Complexe d’Orphée, je moquais les recommandations de la Halde – cette noble invention de Jacques Chirac – visant à « interdire l’enseignement de la poésie de Ronsart (« discriminante envers les seniors ») ou obliger les professeurs de mathématiques à privilégier les exercices valorisant l’homosexualité » (j’ajoutais : « on imagine une démonstration du théorème de Pythagore conduite sur ces bases épistémologiques ») ce passage – en lui-même parfaitement clair – devient aussitôt, sous la plume savante de Luc Boltanski : pour Michéa, « la Halde serait coupable de prôner la “valorisation de l’homosexualité” » (Boltanski s’étant évidemment bien gardé de signaler aux lecteurs du Monde tout ce que j’avais pu écrire, par ailleurs, sur Pasolini et sur la lutte des homosexuels pour leurs droits).2 » C’est que décidément, le temps de lire est trop court. L’on préfère raccourcir, tout Boltanski qu’on soit.

Parmi les gratteurs de sensations, on a pu voir en 2014 l’anthropologue Jean-Loup Amselle nous ressortir, comme au vieux temps, déjà rance, de L’Idiot international, qui mit alors Didier Daeninckx dans tous ses états, des noms rouges-bruns de sa gibecière. Et Jean-Claude Michéa dans la liste. Amselle aurait à cœur de se déprendre de ce qu’il appelle le localisme « pour mieux ouvrir l’identité, les identités au vent du grand large, en souhaitant pleinement les inscrire dans le mondialisme, la globalisation… »3, il voit donc en Michéa un penseur attaché au territoire, au peuple d’en bas, oubliant de voir le défenseur, comme lui, de la lutte des classes (même si Michéa pense qu’elle « doit être remaniée sur certains points 4», car cette lutte doit prendre en compte toutes les classes dominées et non seulement le prolétariat industriel ou public organisé).

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L’année précédente, le brillant Frédéric Lordon signait dans la République des livres et des idées un article fleuve sur « L’impasse Michéa », reprochant, en gros, au disciple d’Orwell, de ne pas convaincre avec sa reprise du concept de common decency, et d’essentialiser le peuple, car enfin « n’est-il pas notoire que la multitude peut être émue quand elle pleure Lady Di, hideuse quand elle lève le bras à Nuremberg, bonne quand elle abat pour un instant toutes les divisons sociales et jette dans les bras les uns des autres jeunes des cités et bourgeois des beaux quartiers si la France gagne une coupe du monde – mais d’une bonté… chauvine. 5 »

En guise d’essentialisation du peuple, Michéa avait pourtant été clair : « ce n’est donc pas tant par leur prétendue “nature” que les classes populaires sont encore relativement protégées de l’égoïsme libéral. C’est bien plutôt par le maintien d’un certain type de tissu social capable de tenir quotidiennement à distance les formes les plus envahissantes de l’individualisme possessif. » Et à propos de ce tissu social : « le développement de l’urbanisme libéral [est] en passe de l’éroder, au risque d’engendrer ainsi une « lumpenisation » d’une partie des classes populaires…6 » Comme quoi, la caricature, la déformation, ne sont pas l’apanage des journalistes qui, bien sûr, reprendront bien volontiers ces mensonges à leur tour.

Aujourd’hui deux jeunes philosophes publient un essai qui s’est donné pour but de comprendre pourquoi un auteur se réclamant de Proudhon, Orwell, Pasolini, Christopher Lasch, entre autres, peut être considéré comme un auteur réactionnaire. Est-ce le fait de défendre une conception républicaine de l’école ? Et du coup de voir un certain Alain Finkelkraut se le concilier et l’inviter à son émission ? Ne serait-ce plutôt son talent à railler les dérives sociétales de ce temps ? Ou encore cette mention qu’il fait du peuple, et donc son populisme assumé, quand le terme se porte décidément mal au pays des stratèges de Terra Nova. Sans doute aussi le fait de s’en prendre à la « religion du progrès » (moins apanage des socialistes originaires et que d'une gauche rendue au libéralisme) parce qu’elle sert toujours d’alibi à n’importe quelle modernisation, soit le plus souvent une dépossession.

La critique relayée le plus volontiers, semble-t-il, par les deux auteurs de cet essai, qui se veut une mise au point sur la pensée de l’auteur de L’empire du moindre mal, c’est celle qui pointerait une sorte d’anachronisme commis chez celui-ci, une manière de juger le libéralisme des origines avec les yeux lassés d’aujourd’hui, et de prêter à la doctrine d’Adam Smith une métaphysique (selon le terme de Jappe) initiale indémontrable, sauf par reconstruction.

Jean-Claude Michéa n’oublie pas que les nouveaux philosophes, Bernard Henri Lévy et André Gluksman, notamment, se sont attachés, et avec succès il faut bien le dire, à saper tout fondement philosophique et moral d’une contestation de type marxiste, ou simplement populaire. La philosophie des droits de l’homme qui a été proposée à la place, à laquelle tout le monde ne peut qu’acquiescer dans son principe, mais que personne ne peut vérifier que par écran interposé, puisqu’elle n’est que le prétexte d’une domination des mêmes, toujours mieux assumée, apparaît aujourd’hui comme une évidence, pourtant creuse, de la « pensée unique ». La gauche socialiste française a pris ce pas dans son ensemble. L’économisme plutôt que le politique. La globalisation suicidaire plutôt que l’ancrage et l’autonomie en territoire. Des réformes sociétales pour donner la sensation d’un changement tandis que la dépossession de chacun, parmi le peuple, ceux qui ne sont ni vainqueurs ni dominants, va toujours s'accentuant.

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Bien davantage disciple des sociologues de l’école de Francfort, de Socialisme ou Barbarie, de la critique situationniste et de Henri Lefebvre, de Jacques Ellul et de Bernard Charbonneau, sans oublier Christopher Lasch, que de la génération suivante, Michel Foucault, Gilles Deleuze, en premier lieu, dans laquelle il voit l’écueil libéral où s’est engouffrée le gros de la pensée universitaire, et le renoncement à la critique de la vie quotidienne, Michéa constitue assurément une cible parfaite pour le pouvoir intellectuel en place. Aujourd'hui proche des chercheurs du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales), comme il le fut de l'encyclopédie des nuisances (le regretté Jaime Semprun et ses amis), autant de gens indéniablement de gauche, Michéa se joue des stigmatisations et résiste aux réductions. On aimerait surtout que tout livre puisse être lu sans a priori et offre au lecteur la possibilité de penser par lui-même et s'exprimer à son tour, en son nom.

Parmi les critiques adressées à Michéa, il faudrait citer aussi celle d’un de ses laudateurs, le debordien Anselm Jappe. « La grande force de Michéa, nous dit celui-ci, c’est d’insister sur la nécessité d’une réforme morale pour sortir du bourbier de la société marchande. Ce thème est rarement abordé par ceux qui se veulent des ennemis du système, parce que l’exigence morale suppose que chacun est capable de faire un effort personnel pour se dérober partiellement au système, au lieu de se concevoir comme sa simple victime.7

Mais il dit aussi :   « Michéa, qui ne dispose d’aucune position de pouvoir dans les institutions du savoir ou dans les médias et qui n’est appuyé par aucune organisation ou mouvement structuré, vient des marges du champ du débat en France. Il a cependant réussi à susciter des débats souvent passionnés, et très polarisés, autour de ses idées. Il ne doit cet écho qu’à la qualité intrinsèque de ses thèses : proposées avec une écriture claire et simple, mais riches de détails et de développements souvent éclairants, elles cueillent des aspects du présent qui semblent avoir échappé à presque tous les autres participants au débat. Malheureusement, il doit aussi son succès croissant au fait de compter parmi les figures tutélaires du nouveau « populisme transversal » et de s’y prêter de plus en plus volontairement. » Reste à savoir en quoi ce populisme transversal présentent des dangers plus grands qu'il n'en prévient. Face aux inlassables fausses alternances, jusqu'à la fausse nouvelle Macronie, une réunion des perdants aux diverses facettes a-t-elle une chance de modifier la donne et d'imposer (et à quel prix politique ?) une politique détachée des banques et contraignante pour ses dévots et nervis ?

Dans son dernier ouvrage, c'est à Étienne Balibar, encore un auteur rarement réputé de droite, que Michéa emprunte sa définition du peuple : « Le peuple hégémonique, au sens gramscien, c'est un bloc historique de forces hétérogènes. Pour qu'elles convergent, il faut qu'elles entrent dans un processus de débat, d'interactions sociales, qui leur fasse prendre conscience de leur force. On ne peut y parvenir que par un processus de démocratisation radicale des institutions actuelles, à condition de comprendre que la démocratie est indispensable à tous les niveaux, du local au transnational.8»

Lui qui est sans doute plus connu pour ses flèches que pour ses nombreux hommages, il faut souligner que depuis quelques années on le voit soutenir un mouvement politique qui n’est pas exactement réactionnaire (ni révolutionnaire) ! C’est Podemos, le mouvement populiste espagnol, où l'occasion est donné de voir enfin des intellectuels faire preuve d’empathie pour les gens d’en bas, et s’unir à eux. C’est ce à quoi aspire celui qu'Emmanuel et Mathias Roux, dans un clin d'œil nietzschéen, qualifie d'inactuel. L'union qui verrait, enfin soutenus par une partie de ceux qui, socialement, s’en sortent mieux, des citoyens délaissés reprendre force, est la seule qui a une chance de renverser la table. Car pour Michéa comme pour nous, il n’y a aucune ambiguïté : notre ennemi, c’est le capital.

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Emmanuel Roux & Mathias Roux, Jean-Claude Michéa, l'inactuel. Une Critique de la civilisation libérale, éditions Le Bord de L'eau, 2017.

1 À cet égard on peut se souvenir ou revisionner le traitement expéditif et imbécile du livre provocant d’Houria Bouteldja par le politologue Thomas Guénolé (émission Ce soir au jamais, 18 mars 2016. Et lire en écho la récente et réparatrice tribune La bonne conscience des intellectuels français parue sur le site Lundi matin. Le plus affligeant est que Guénolé, incapable d’une perception, s’est assurément donné la peine de lire Bouteldja, mais qu’il ne sait pas lire.
2 Jean-Claude Michéa : En réponse à Corcouf [https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/020813/en-reponse-corcuff]
3 Jean-Loup Amselle : Les nouveaux rouges-bruns, éditions Lignes, 2014.
4 Cf. Entretien avec JCM, Le Comptoir, avril 2017.
5 Frédéric Lordon : Impasse Michéa, La Revue des livres et des idées, n° 012, juillet-août 2013.
6 Jean-Claude Michéa : En réponse à Corcouf [https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/020813. /en-reponse-corcuff]
7 À propos de L'Empire du moindre mal, sur le blog de Palim Psao
8 Tribune parue dans le Monde, le 11 janvier 2017.

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