Jeffrey Herf, « Le modernisme réactionnaire »

Le mariage de l’irrationalisme et de la technique n’est pas une évidence liée à la modernité, au capitalisme ou aux Lumières. Selon Herf, cette alliance est spécifique à l’Allemagne où la modernité se montre sous des dehors « autoritaires, illibérales et obscurantistes ».

« La terre entièrement ‘‘éclairée’’ resplendit
sous le signe des calamités triomphant partout. »

Max Horkheimer et Theodor Adorno 1

C’est un cliché usé, mais aussi un ressort très opératif, que de faire passer pour réactionnaire toute personne s’opposant à un « progrès » qui cherche, et en général réussit, à s’imposer. Le terme « réactionnaire » désigne historiquement celui qui se réfère à un monde d’avant la révolution française, un nostalgique et militant de l’ancien régime. Quel rapport avec la modernité ? Laquelle prendrait forcément le visage de la nouveauté, comme si la nouveauté n’était jamais le masque attractif et trompeur d’un retour au même, sous une autre apparence. C’est trop souvent sous ce couvert progressiste que les pires arnaques sont commises par quelques-uns aux dépens d’une majorité.

Mais le livre que publient cet automne les éditions L’Échappée aborde un sujet autrement ténu que ce facile préalable. Publié aux États-Unis en 1984, l’essai de l’historien Jeffrey Herf aborde le nazisme sous l’angle de son rapport à la modernité matérielle. Ordinairement considéré comme un mouvement prônant le retour à un passé mythique, largement fantasmé, le national-socialisme n’en fut pas moins, et c’est ce que montre l’auteur du Modernisme réactionnaire, un élan tout à fait moderniste par son approche et son usage de la technologie.

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Le bain idéologique dans lequel trempe l’Allemagne d’alors explique une bonne part des options qui seront celles du Troisième Reich. On voit souvent celui-ci comme manœuvrant au gré d’une confusion, tant l’état-major disparate semble improviser sa politique au gré des accidents de parcours ou selon des tropismes distincts, néanmoins certains acquis idéologiques sont impondérables et la politique allemande de cette période est, sur un certain plan, beaucoup plus cohérente qu’on ne pourrait l’imaginer. Des points d’accord rassemblent les divers protagonistes des changements en cours à partir de 1933, notamment sur le besoin d’efficacité et la forme qu’elle doit revêtir.

Avec la haine de la raison, on retrouve un abcès post-révolutionnaire qui suppure inlassablement dans certains corps endeuillés. L’esprit et la transcendance auraient perdu de leur teneur avec l’arrivée d’un ordre débarrassé d’autorité divine ou sublime. L’ennui qu’institue le règne de la rationalité doit être déchiré à tout prix. Des valeurs non utilitaristes doivent être rétablies ou inventées. Le sens de la vie ne peut se mesurer par des résultats immédiats. L’idée de sacrifice doit être réévaluée. Telles sont les idées qui, globalement, président chez les penseurs dits modernistes réactionnaires, opposés à l’empire de la raison mais enthousiasmés par la technique, dans laquelle ils voient un moyen possible pour gagner sur, justement, la raison.

Faire de chaque Allemand aryen, littéralement, un « homme d’acier », c’est ce que veut la nouvelle société guidée par Hitler. « Homme se dépassant » tel que le rêvait Ernst Jünger au cœur de ces « orages d’acier » que furent pour lui les combats de la Grande guerre. Il a retenu qu’on ne gagne plus une guerre avec seulement de l’héroïsme, il faut incorporer les outils de fer qui la font plus intense et plus méritoire. L’invulnérabilité pourrait être ici presque confondue avec l’insensibilité. Le métal de l’engin de mort est indifférent à la douleur, il donne l’exemple à celui qui va s’en servir, qu’on aimerait d’un bois aussi dur que l’arme qui peut tuer, vaincre et dominer. Jünger va jusqu’à concevoir une véritable esthétique de la technique, à propos ce laquelle il écrit : « Notre génération est la première à commencer à se réconcilier et à voir en elle non seulement l’utilité mais tout autant la beauté 2»

Outre l’auteur du Travailleur, parmi les intellectuels influents en Allemagne dans cette période, et qu’on peut définir comme modernistes réactionnaires, Jeffrey Herf passe en revue les pensées de Carl Schmitt, de Heidegger et de Oswald Spengler, l’auteur du fameux Déclin de l’occident.

« On a beaucoup parlé à propos de Spengler d’un pessimisme ne cessant plus de broyer du noir, d’un sentiment de crise et de transformation imminente, d’un désespoir culturel… Tout cela a empêché de comprendre que Spengler avait adhéré à la technologie. Partout dans son œuvre l’abstraction se voit fortement opposée à la concrétude, partout la technologie trouve son lieu naturel dans l’univers germanique de la domination créatrice, productive, de la nature. Un univers qui devait faire face au monde étranger de la finance parasite, improductive et cosmopolite. Spengler rejetait le libéralisme politique et adhérait à une rationalité technique qu’il reliait à un moi volontariste se célébrant sans fin 3»

Autre figure présentée ici, celle de Werner Sombart, sociologue et économiste important, il est classé plutôt à l’extrême gauche avant de se placer du côté du conservatisme. Pendant du fameux livre de Max Weber sur les protestants et le capitalisme, son étude sur les Juifs et le capitalisme le fait passer pour philosémite tandis que des chercheurs plus actuels, parmi lesquels Jeffrey Herf, signalent en lui au contraire un antisémite. En effet, en 1917, Sombart publie un pamphlet qui ne laisse guère de doute sur ses idées. S’il n’est pas adepte d’un racisme biologique, il estime néanmoins que les Juifs constituent un élément étranger à la culture allemande, parfaitement incompatible avec elle. Pour lui, « la religion juive ne sait pas ce qu’est le mystère 4 ». Pour lui, la force qui a poussé à la rationalisation du monde moderne n’a pas été l’ascétisme protestant mais bien le judaïsme. Et si la religion juive entretient une affinité élective avec l’esprit du capitalisme, c’est parce que son « ‘‘système religieux entier n’est fondamentalement rien d’autre qu’un contrat entre Dieu et le peuple élu.’’ C’est ce rapport contractuel qui, pour Sombart, confère à la théologie juive une vision quantitative du péché ‘‘séparée de toute appréciation qualitative de la personnalité.’’. En outre, le judaïsme aurait contribué à la rationalisation de la vie en remplaçant les ‘‘instincts naturels par l’autodiscipline et une conduite de vie fermement avisée’’. »

La fascination pour le modèle américain jouera aussi un rôle, des livres nous l’ont enseigné. À la fois l’aspect industriel, avec Henri Ford en particulier, dont, par ailleurs, l’antisémitisme était notoire. Et l’aspect racial, avec bien des versants de l’appareil législatif américain qui inspirèrent les juristes et les lois inventées par le pouvoir nazi. Henri Ford fut, en 1938, un des récipiendaires de l’Ordre de l’Aigle Allemand, une distinction accordée par le régime nazi, pour ne pas dire Hitler lui-même (grand admirateur de Ford). L’usine Ford de Cologne continua à tourner durant toute la guerre, avec des travailleurs forcés 5 Pour ce qui est des lois raciales, on peut se référer au livre récent de James Q. Whiman, Le modèle américain d’Hitler 6. On y voit combien le racisme institutionnel aux États-Unis, vis-à-vis de populations noires, asiatiques et natives, pouvait aisément inspirer ou servir d’alibi à la politique criminelle pratiquée par les nazis.

Pour nombre de modernistes réactionnaires, cette rationalisation tant haïe est donc le fait d’une « race » maudite. Comme l’ont noté Horkheimer et Adorno, souvent cités dans cet ouvrage, à propos des Juifs : « La civilisation avancée les considère à la fois comme arriérés et trop en avance, semblable et dissemblable […] Parce qu’ils ont inventé le concept de casher ils sont persécutés comme des porcs 7»

Pour Jeffrey Herf, il est clair que l’étude des différents courants de la Révolution conservatrice à l’époque de la république de Weimar doit prendre en compte les manières d’appréhender la technologie. Pour lui « il existe au sein de la droite allemande autant de passerelles que de gouffres entre […] la culture littéraire-humaniste et la culture scientifique-technologique 8 ».

Le mariage de l’irrationalisme et de la technique n’est pas une évidence liée à la modernité, au capitalisme ou aux Lumières. Selon Herf, cette alliance est spécifique à l’Allemagne où la modernité se montre sous des dehors « autoritaires, illibérales et obscurantistes 9 ».

Dans sa postface à l’ouvrage, François Jarrige déclare : «  Peu de temps après la prise du pouvoir par les nazis en 1933, Adolf Hitler lança un vaste plan de construction d’autoroutes – réservées aux voitures – censées symboliser la suprématie du régime. Ces Autobahnen devaient incarner la supériorité de la technologie allemande, sa capacité à améliorer et dépasser la culture. Hermann Göring, responsable de la coordination et de l’application du plan quadriennal de 1936 qui devait rendre le pays autarcique, décréta une augmentation de 150 % de la production de bois pour 1937, et exigea la mise en culture de 2 millions d’hectares supplémentaires. Pour atteindre ces objectifs, il fallut recourir à l’utilisation massive des techniques les plus récentes, comme les pesticides, les véhicules motorisés et les engrais chimiques. À mille lieux de la pensée écologique supposée des nazis, exagérée par quelques idéologues libéraux afin de disqualifier les essais de régulations du capitalisme, le nazisme fut d’abord une tentative forcenée de domination de la nature au moyen des technologies lourdes. »10

Et ajoute en guise de rappel, pas évident pour tout le monde : « la modernité n’a rien d’un phénomène homogène qu’il faudrait refuser ou accepter en bloc, […] l’adhésion aux dernières innovations n’est pas en elle-même une source d’émancipation 11»

Peut-être un message pour ceux qui ne sauront l’entendre, le dernier engin novateur ne présente pas toujours de l’intérêt, le dernier outil de connexion n’est pas forcément un moyen de liberté ou de connaissance. Pour ma part j’ai même une fâcheuse tendance à penser presque le contraire, à voir dans le goût insistant pour la technologie et « l’acier », ou le développement, une certaine haine de soi mal camouflée, en rien salutaire. Dans un essai sur le fascisme allemand, Walter Benjamin avait souligné cette tendance alors commune, et qui ne l’est pas moins aujourd’hui chez certains, à transposer la thèse de l’art pour l’art « en thèse de la production pour la production, de la destruction pour la destruction 12 ». Précisant plus loin : « La guerre, cette guerre métaphysique et abstraite dont se réclame le nouveau nationalisme, n’est rien d’autre qu’une tentative pour faire de la technique la clé mystique permettant de résoudre immédiatement le mystère d’une nature comprise sur le mode idéaliste, au lieu d’utiliser et d’éclaircir ce mystère par le détour d’une organisation humaine 13. » La guerre étant alors la fin attendue, outils à l’appui, presque espérée.

Une espérance dont on se passe volontiers. Une attente que, vivants, nous n’avons pas à faire nôtre. Une technologie qui nous laisse souvent circonspects.

 

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Jeffrey Herf, Le modernisme réactionnaire, haine de la raison et culte de la technologie aux sources du nazisme (traduction de Frédéric Joly, Postace de François Jarrige), éditions L’Échappée, 2018. – 22 €
Voir sur le site de l'éditeur : ici

Notes :

1 Max Horkheimer et Theodor Adorno, La dialectique de la raison, Gallimard.
2 Ernst Jünger, cité in Jeffrey Herf, Le Modernisme réactionnaire, p. 109.
3 Jeffrey Herf, Le Modernisme réactionnaire, p. 89.
4 Cité in Jeffrey Herf, Le Modernisme réactionnaire, p.377.
5 Cf. Libération, 4 décembre 1998 : Ford, fournisseur du IIIe Reich. Le groupe américain employait prisonniers et déportés en produisant pour la Wehrmacht.
6 James Q. Whiman, Le modèle américain d’Hitler, éditions Armand Colin, 2018
7 Max Horkheimer et Theodor Adorno, La dialectique de la raison, Gallimard, cité in Jeffrey Herf, Le Modernisme réactionnaire, p. 193.
8 Jeffrey Herf, Le Modernisme réactionnaire, p. 311.
9 Jeffrey Herf, Ibid, p. 308.
10 Jeffrey Herf, Ibid, p. 410.
11 Jeffrey Herf, LIbid, p. 415.
12 Jeffrey Herf, Ibid, p. 144.
13 Walter Benjamin, Théories du fascisme allemand, Œuvres II, Folio/Gallimard, 2000, p. 211.

 

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