« Le Héros et les autres », un court roman signé Antonin Crenn

Un bref roman, une longue nouvelle, peu importe le format qu’on lui choisit, un texte d’une grande douceur que ce « Le Héros et les autres », d’une tonalité égale et lénifiante, un moment de lecture qui fait du bien et nous sort du monde mortifiant.

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Loin de tout c’est l’enfance, en plein dans le bain du monde. Et ce monde c’est avant tout une nature qui paraît installée depuis toujours et pour toujours, le contraire du bruit insatiable que s’évertuent à créer les grandes personnes qui régissent les affaires, faux héros mais vrais guignols de notre temps. De ce monde apparemment immuable surgissent des cadeaux pour le regard, des apparitions. Ou des souffles. Le personnage, Martin, qui baigne ou est baigné, il est évidemment seul comme vous et moi, comme nous l’étions à un certain âge où rien ne se dit mais s’imprime en soi. Il sent son environnement comme le sent un grand solitaire ou un enfant, avec une sorte de perception qui rend équivalentes toutes les valeurs du paysage. Pas de lointain, pas de proche, c’est un milieu ambiant où la conscience d’être, qui n’est ni heureuse ni malheureuse, évolue et remarque, et écrit. S’écrit.

« Martin court. Il court pour raccourcir les distances. Une chose qui se parcourt vite est nécessairement petite et, si elle est petite, elle est rassurante, parce qu’elle est facile à comprendre. On peut en faire le tour, on peut l’explorer en large et en travers, on peut se blottir à l’intérieur et sentir son enveloppe tout contre soi. Martin court pour raccourcir les distances, mais toutes les distances sont déjà courtes dans cette ville. Il court surtout pour abréger le temps, pour arriver plus tôt chez lui ou n’importe où ailleurs. Surtout pour arriver ailleurs. Il voudrait raccourcir les distances, mais dans cette ville la plus grande distance c’est celle qui existe entre Martin tous les autres… » 

Un bref roman, une longue nouvelle, peu importe le format qu’on lui choisit, un texte d’une grande douceur que ce Héros et les autres, d’une tonalité égale et lénifiante, un moment de lecture qui fait du bien et nous sort du monde mortifiant. Non pas qu’Antonin Crenn dispense une humeur innocente, loin de là, il ne ferme certes pas les yeux ni ceux de son héros, de ses héros. Mais il a le don de dire l’étrangeté de vivre et d’exister (l’un n’ayant rien à voir avec l’autre) sans sortir les griffes de l’amertume, ni de la colère. À travers des détails de situations anodines, des sentiments à peine soulignés, il montre la distance qui sépare l’être de sa personne. C’est une sorte d’angoisse diluée, filtrée jusqu’à la tendresse, qui se diffuse ici, et accompagne le lecteur comme les personnages de son livre.

« Ce qu’il souhaite pour son corps, il ne le désire pas nécessairement pour sa ville. Par exemple, il aime bien que certains quartiers de la ville portent la marque du temps : des maisons exhibent leurs murs décrépis, leurs pierres mises à nu, leur toit de guingois. Sur sa propre personne, ce vieillissement serait intolérable. À l’inverse, quand il s’agit de croissance, c’est son corps uniquement que Martin voudrait voir s’élever un peu, tandis que la ville, elle, doit rester telle qu’elle est. »

Je ne parlerai pas de Félix, pas du château, ni des tours, ni de la rivière, encore moins de la piscine, et surtout pas du monument de bronze, ils constituent avec d’autres une même âme d’un même lieu, d’un même temps. Je ne parlerai pas d’une belle colère qui vient étonner sans doute l’humeur des parents : « Vos pieds, à vous, ne vous servent qu’à botter le cul des gentils. […] Vous ne méritez pas les herbes folles de votre pré. » Sinon, pas besoin d’événements saillants, il ne se passe rien de bien spectaculaire, c’en est presque un manifeste, ou plutôt une démonstration. Cependant ce peut être une aventure que de glisser dans les interstices du temps, dans les arrondis de la conscience. Un minime mouvement suffit, un regard, un battement de cil change parfois le monde. Un plongeon à pic. La sensibilité joue la différence, distingue les nuances, ajoute une émotion singulière.

On peut penser, en lisant ce livre, à Emmanuel Bove quand il est serein. Ou encore à André Dhôtel, avec qui Antonin Crenn entretient peut-être de secrets cousinages. Il y a pire parenté, je crois. Non ?

« Martin n’a pas fait grand-chose de bien dans sa vie, il n’a même rien fait du tout. »

 

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Antonin Crenn
Le Héros et les autres
éditions lunatique, 2018 – 8 €

Sur le site des éditions : ici

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