Jacques Josse, écorché, en ses poèmes

Les poèmes sont plus succincts encore, mais tout aussi déterminants, dans le sens où, d’un seul trait, ils indiquent un être en son entier, l’instantané vaut ici pour un caractère, un paysage, une destinée.

jjosse-couv-realgar
« … sous le nu il y a l’écorché »
Paul Valéry

On connaît bien ses proses découpées dans le silence de sa discrète et entêtée mémoire, quelques dizaines d’ouvrages précis pour dresser l’épopée des gens de peu, passants divers ou poètes, habitués singuliers de tel ou tel bistro, clients acculés des mélancolies en vrac, tous ou presque habitants de Bretagne, là où l’auteur continue, livre après livre, à coudre sa vie au gré d’un imaginaire rétrospectif, nourri des traces d’un réel dépouillé, enfoui en soi. D’abord des figures littéraires ou des personnages aux allures fictives, quoique d’une vérité implacable, puis, au fil des ouvrages, des portraits de plus en plus familiers, comme si l’angle de l’objectif se resserrait au plus près de celui qui le porte, poète solitaire, attentif, bienveillant.

En peinture, on parle de miniatures pour des portraits peints sur des supports de petites dimensions, ils n’en sont pas moins accomplis, fouillés, déterminants, on peut dire cela des courtes proses de Jacques Josse… Les poèmes sont plus succincts encore, mais tout aussi déterminants, dans le sens où, d’un seul trait, ils indiquent un être en son entier, l’instantané vaut ici pour un caractère, un paysage, une destinée.

Dans la pénombre

L’aube claire se promène, creuse un trou dans la lucarne, délimite un périmètre de douleur, s’offre l’endormi en point de mire, l’ausculte en silence, près des lettres, des livres, corps nu sur un lit défait, pas beau, plutôt moche, n’a pas dû beaucoup servir, sauf en rêve de rosée, entre les doigts experts d’une absente qui tarde à venir.

Fragments que ces poèmes où le poème crayonne des mots, presque en les gommant, comme il s’effacerait du revers de la main ou d’une éponge journalière qui repasserait par là. Chaque page de ce livre s’agrippe à l’incrédule qui le saisit, pour le ramener à son utilité réduite. Écrasés, nous le sommes, nous ne sommes rien. Ici on se baisse du col, ou on s’en va voir ailleurs.

mon corps
n’en parlons pas
puisqu’il aime tourner
le dos à son histoire
il a la respiration large
de ceux qui veulent
fumer la terre
jusqu’au
filtre.

Quoiqu’elle dise, ne mâchant pas ses mots (aucune crainte de ce côté), la voix de l’auteur ne s’élève pas ni n’agite ses bras. Pas question de surplomber qui que ce soit, quoi que ce soit, on se tient toujours à niveau de solitude, d’écorché. Ainsi l’écriture rend sa liberté au corps prisonnier, elle délivre ses aveux de chair quand la main qui tient le stylo n’ose plus toucher la peau, par un respect extrême qu’on appelle aussi « timidité », ou « sainteté ».

dire &
redire
d’une voix
rouge argile
que le puits réclame
le glas pour saluer
la chute du bouc
surpris par le vide
ne trouble pas l’eau
qui préfère la froide
sueur des doigts
sur l’anse du seau.

Par exemple, le moment où l’homme se mouche dans un verre de bière, avec tout ce que cela peut signifier de spleen et d’attachement malmené, Jacques Josse sait le traiter, le fixer en quelques mots. Chez lui, dans son pays de mots et de peurs, en prend la mort comme on prendrait l’air, par les naseaux, ou, pourquoi pas ? dressé sur le bord d’une falaise de granit rose, appuyé en fait à une carabine, pour un destin à la vingt-deux long rifle. Car la joie n’est pas exactement son job, et quand elle survient, c’est comme pour mieux arracher la vie à son devoir.

ici
quand
un homme
se mouche
dans un verre de bière
on entend rouler
des paquets de mer
sous sa langue
il évite le regard
de celui qui sait
tout sur sa croix
derrière le zinc.

À peine Jacques Josse avait-il rédigé ses premiers textes – notamment les courts poèmes que l’on retrouve dans cet ensemble – qu’il s’était fait naturellement le compagnon de route des perdants et des modestes dont on ne retient le plus souvent qu’un rien de pittoresque, et encore, ce n’est même pas sûr. Sous le cuir tanné d’une pudeur indéfectible une tendresse maladroite ne demande qu’à poindre, ainsi qu’un esprit subtil. Les poèmes de Jacque Josse sont nets comme de fines ampoules dans le noir d’un soir inhabitué. Composés irréductibles, ils passent la frontière du rêve et bougent doucement, oisillons palpitant que l’on tient dans sa paume et que l’ennui a blessé.

plus
tard
la neige
qui répare
les crevasses balise
la tendresse sur le pubis
des grues ça sent bon
la taie caho-
tique où verse
la charrette des morts.

Le fort volume qui sous le très beau titre (emprunté à Danielle Collobert) Vision claire d’un semblant d’absence au monde regroupe l’ensemble de sa production poétique vient de reparaître, cette fois-ci aux éditions Le Réalgar, c’est heureux, car la tonalité à la fois sourde et tristement souriante de cette écriture fait du bien sans jamais mentir sur la désolation, nous en avons besoin. Éclairs soudains qui s’aventurent là où l’intimité veut bien s’échancrer, juste assez pour fantasmer un moment de calme, alors que la distance n’a cependant cessé d’être la même.

l’être
habite
(légende)
entre fœtus
et cadavre égaré
un trou sombre
où l’inutile exalte
passage à la nuit
sous l’ardoise
on apaise
les âmes fêlées
qui briquent leurs yeux
dans des flaques de boue.

***

 

Jacques Josse, Vision claire d’un semblant d’absence au monde, éditions Le Réalgar, 2020. 13 €

Voir sur le site d’éditeur : ici

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.