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Billet de blog 23 déc. 2019

«Dérider le désert», implacables chroniques des temps présents, par Daniel Denevert

À la fin de l’année 2018, une discrète maison d’édition provinciale publiait un ouvrage de Daniel Denevert, auteur tellement discret lui-même qu’il n’a pas signé la plupart des textes qu’il a écrits.

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À la fin de l’année 2018, une discrète maison d’édition provinciale publiait un ouvrage de Daniel Denevert, auteur tellement discret lui-même qu’il n’a pas signé la plupart des textes qu’il a écrits. Connu des amateurs d’avant-garde pour avoir publié, en 1974 : Débat d’orientation au sein de l’ex-Internationale Situationniste, outre quelques textes antérieurs, depuis les années 2010, il a rédigé d’une plume acérée des chroniques ou commentaires non signés que pouvaient goûter les lecteurs d’un journal au titre recommandable : Le Communard. Cela se passe quelque part sur le plateau des Mille Vaches, dans le Limousin, où notre plumitif de talent, originaire de la région parisienne, a choisi de s’établir.

Si les désastres dont il est souvent question dans ces billets étaient déjà à l’ordre du jour 30 ou 40 ans plus tôt, ils ont pris aujourd’hui, à n’en pas douter, un tour autrement angoissant. Le regard de Denevert sur la catastrophe de Fukushima ne concède rien aux rassurantes propagandes qui cherchent à courir encore, malgré les évidences. Après une description sans faille de la situation japonaise, des calamités et des comportements des uns et des autres – nucléocrates en tête, bien évidemment –, Denevert porte son regard sur l’hexagone où l’énergie atomique règne depuis des lustres, idolâtrée par tous les décideurs. Et ce n’est même pas prophétiser que d’écrire : « Étant donné leur nombre, le destin des centrales françaises est hautement prévisible, elles finiront en zones interdites, noyées sous des sarcophages de béton que chaque génération, comme à Tchernobyl et bientôt à Fukushima, devra indéfiniment parvenir à colmater. C’est encore le sort le plus doux que l’on puisse se souhaiter. Il consistera à éponger indéfiniment l’héritage empoisonné de toutes les formes de gouvernement des humains qui se sont succédé jusqu’à ce jour. » Jusqu’à risquer une éventualité hardie : « Une seule hypothèse autorise à une note d’optimisme : un système qui ne doit sa survie au fait qu’il s’érige en ennemi de l’humanité entière, doit lui-même s’attendre à voir cette humanité, en bloc, se comporter en ennemie.
Qui ne voit pas qu’une désertion générale a déjà commencé ? »

Denevert ne se fait pas d’illusion sur ses compatriotes, il en a trop vu : « Le Français, quand il se rêve Saint-Just ou Robespierre, n’en finit pas de s’incliner devant des Napoléon, des Thiers, des Pétain, des Mitterrand et même des Sarkozy. » Ou encore : « Qu’on nous pardonne cette généralité dont nous concédons qu’elle tolère l’exception : le Français a, de toujours, l’indignation facile. Il le pétitionne, l’écrit, le manifeste, et le voilà quitte avec l’action, il s’en remet à l’État, qu’il promet de regarder faire en censeur sourcilleux. »

Puisque la nuit du 4 août est célébrée dans ces coins-là où vit l’auteur, et qu’on s’y rend sans arrière-pensées, il faut bien qu’une mauvaise surprise vienne contrarier les évidences trop harmonieuses. C’est ce qui se produit. Un lot de gendarmes qui se tient sans doute caché par un tournant, il fait noir, c’est le retour de la fête… Les uniformes font signe et entame de suite le contrôle – dit de routine – du véhicule. Récolte : une prune de 400 € qui vient gâcher la célébration pourtant bien commencée. De cet épisode, Denevert tire un modeste feuillet, se demandant au final si ce montant correspond au « prix définitif que les autorités rêveraient de pouvoir faire payer à tous ceux qui rêvent d’un 4 août ».

Dans un texte sur l’assemblée populaire du plateau, Denevert se montre à son image, battant et sceptique à la fois. En mettant en place cette assemblée il le dit bien : « nous ne faisons que ressaisir tout ce qui est partout confisqué. » Quant à dresser un constat plus général, des choses sont toujours à réentendre, surtout quand elles sont si clairement exprimées : « Cela commence à se savoir, l’individualisme est le cancer des sociétés, la face subjective de notre aliénation, l’impossible refuge intérieur où nous ne faisons que l’apprentissage du vide. C’est toute la fortune que nous souhaite l’obscénité publicitaire et médiatique, ce miroir habile à renvoyer aux populations l’image d’une bande d’abrutis. Unetelle devrait trouver l’extase dans un champoing parce qu’elle « le vaut bien ! » ; untel « inventer sa vie » à partir d’une Twingo et se satisfaire des marchandises qu’il ne sait plus fabriquer, comme de tant de jugements tout faits, forgés par d’autres pour mieux l’égarer. »

Il est un nom qui revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage, celui de Georges Guingouin, résistant de la première heure au nazisme et figure locale exemplaire, on le baptisa aussi « le préfet du maquis ». Un documentaire consacré à Guingouin est annoncé sur les écrans, Denevert raille les récupérateurs du héros inconciliable : « Dans le grand melting-pot de l’imaginaire national bâti sur le mythe fondateur de la Résistance, il n’y a plus d’obstacle à restaurer le souvenir devenu exotique d’un instituteur révolutionnaire. D’autant que de nos jours les héros, bien évidemment solitaires, préfèrent nettement affronter les mers sur Banque-populaire ou sur Macif. Depuis trois générations, il n’est pas un gamin qui n’ait été conduit un jour à se demander s’il aurait eu le courage, lui, d’entrer dans la Résistance ; c’est souvent l’envers d’une collaboration docile au présent. »

Lors d’un entretien passionnant accordé au site Lundi matin, Daniel Denevert confesse l’influence d’Henri Lefebvre et de sa Critique de la vie quotidienne, une manière de voir un ensemble à travers le prisme d’un détail, de parler d’une époque à partir d’un événement tout ce qu’il y a de local. L’auteur de ces chroniques ne procède pas autrement, à la différence des éditorialistes en vue qui écrasent les faits de leur bouillie généraliste (par deux ou trois idées chargées qui les maintiennent à leur confortable situation).

Dans la Lettre à un ami, postface qui referme l’ouvrage, on peut lire : « Vaincre n’est rien, il importe seulement de surmonter, de surmonter les victoires elles-mêmes. L’impardonnable n’est pas d’échouer, mais d’échouer de la même manière que d’autres avant nous et, plus grave encore, de la même manière que nous avons nous-mêmes déjà échoué. » Et plus loin : « Parvenir, enfin, à une synthèse de nos propres expériences à ce jour. Et tirer de tout cela quelques leçons utiles. Ainsi, tout cela n’aura pas été en vain. J’en conviens : le chantier est un peu colossal, mais « l’amour, l’amitié et le reste ne vivent qu’au milieu de grands desseins » – c’est toi qui l’as dit. »

***

Daniel Denevert, Dérider le désert, éditions La grande batelière, 16 €
Voir sur le site de l’éditeur

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