Murray Bookchin, écolo-anarchiste: «Pouvoir de détruire, pouvoir de créer»

«Le fait capital, c’est que l’homme est en train de défaire l’œuvre de l’évolution du vivant.»

« L’homme se crée lui-même, il n’est pas génétiquement programmé pour survivre. »
V. Gordon Childe1

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Leader emprisonné du parti kurde, le PKK, Abdullah Öcalana a découvert la notion de « municipalisme libertaire » dans les livres Murray Bookchin, et sa doctrine en a été modifiée, avec, semble-t-il, des implications majeures dans l’organisation du Kurdistan syrien, ces dernières années. Bien d’autres avant lui ou depuis ont lu et tiré des livres du militant-chercheur de quoi nourrir leur réflexion et inspirer leurs pratiques. Les éditions L’Échappée publient cette année une anthologie de textes de ce penseur américain de premier plan, disparu en 2006.

Il a été trotskiste, mais c’est dans la pensée de Proudhon ou dans celle de Kropotkine, sans oublier sa lecture de Hegel, et bien sûr à travers son expérience de vie, qu’il forge son approche. Il prône l’entraide et l’économie à échelle locale, insiste sur les rapports de domination. Pour lui c’est même une spécificité de l’humain que d’instaurer et maintenir des dominations. C’est à ce ressort-là qu’il faut s’attaquer, dit-il.

« Si nous voulons trouver les racines de la crise écologique actuelle, nous ne devons nous tourner ni vers la technique, ni vers la démographie, ni vers la croissance, ni vers le rôle d'un fléau en particulier. Nous devons nous tourner vers les changements institutionnels, moraux et spirituels qui sous-tendent notre société humaine et qui ont produit la hiérarchie et la domination – et pas seulement dans la société bourgeoise, féodale et antique, ni même uniquement dans les sociétés de classes, mais à l’aube même de la civilisation. »2

Dès les années 50 Murray Bookchin écrit contre les effets du capitalisme, notamment sur l’environnement synthétique, dans un ouvrage qui paraîtra en 19623, à la même période que le fameux Printemps silencieux de Rachel Carson. Pour Bookchin, si jadis il fallait d’abord survivre, c’est-à-dire manger à sa faim, pour enfin vivre correctement, aimer, penser, créer, etc. aujourd’hui le problème serait, en outre, de vivre pour pouvoir survivre. Ne pas oublier ce qu’est la vie pour pouvoir assurer la survie de l’espèce, sous peine de laisser place à autre chose d’une autre nature et que personne n’aurait véritablement souhaité.

« […] nous avons besoin d’une façon de penser qui reconnaisse que ‘‘ce qui est’’, tel qu’il nous apparaît, est toujours en train de se changer en ‘‘ce qui n’est pas’’, étant engagé dans un processus continu d’auto-organisation au sein duquel le passé et le présent, au fil d’un continuum commun mais fort différencié, donnent lieu à de nouvelles possibilités d’atteindre un niveau de complétude toujours plus riche. 

[…]

L’écologie sociale semble actuellement la seule à revendiquer une approche organique des problèmes qui sont par essence, organique et dynamique. »

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Dans un entretien accordé en 1973, à l’époque de la crise pétrolière, Bookchin dénonce l’utilisation envisagée des schistes bitumineux, et il critique aussi bien ce qu’il appelle le mythe de l’énergie de la fusion, deux sujets éminemment actuels (l’un par l’exploitation ruineuse qui en est faite aux États Unis et l’autre à travers le programme international ITER mené par les grandes puissances (États Unis, Chine, Inde, Union européenne, Japon, Corée, Russie) en France, à Saint Paul-lez-Durance). Pour lui, plus largement, l’usage à grande échelle de l’énergie nucléaire ne peut que marquer un tournant (fatal) dans le développement de l’humanité.

Dans un texte publié en 1964, il désigne un autre type de danger que nous avons, depuis, appris à trop bien connaître  : « Depuis la révolution industrielle, la masse totale d’oxyde de carbone contenue dans l’atmosphère s’est accrue de 25 %. On a de très solides raisons théoriques de soutenir que cette couverture de plus en plus épaisse d’oxyde de carbone, en empêchant la dispersion du rayonnement thermique de la terre, va donner naissance à des types de perturbations atmosphériques de plus en plus dangereuses et risque, à terme, de provoquer la fusion des calottes glacières des pôles et la submersion des terres. Si éloigné dans le temps que puisse paraître ce déluge, la modification de la proportion d’oxyde de carbone par rapport aux autres gaz de l’atmosphère est un signe alarmant de l’impact que l’homme peut avoir sur des équilibres naturels. […] Le fait capital, c’est que l’homme est en train de défaire l’œuvre de l’évolution du vivant. »4

Alors que la classe ouvrière paraît avoir cessé d’être « l’antagoniste du capital »5, les motifs des révoltes à venir résident pour lui dans l’écart insupportable entre « ce qui est et ce qui pourrait être ». Le préfacier Daniel Blanchard (également cotraducteur, avec Helen Arnold et Renaud Garcia) nous rappelle que « prendre une distance avec l’acquis, avec l’existant, c’est, chez Murray Bookchin, la pratique de la critique, et c’est l’utopie : à la fois le mouvement même de la liberté de l’esprit et la représentation du possible de la liberté dans le champ social. »

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Jusqu’à la fin de sa vie, Bookchin ne cessera de répéter que les problèmes écologiques sont dus à des problèmes sociaux. Difficile de ne pas voir, avec nos yeux étonnamment jaunis ces temps-ci, à quel point les analyses de Bookchin sont utiles aujourd’hui plus que jamais, qu’il soit trop tard ou pas encore pour modifier la trajectoire qu’emprunte avec obstination l’humanité.

« La réalité est toujours en formation. Elle n’est pas seulement un ‘‘ici et maintenant’’ n’ayant pas d’autre existence que ce que nous pouvons voir et sentir. Étant constamment en formation, la réalité est toujours un processus de réalisation de potentialités. Elle n’est pas moins ‘‘réelle’’ et ‘‘objective’’ dans ce qu’elle pourrait être que dans ce qu’elle est effectivement à un moment donné. »6

 

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Murray Bookchin, Pouvoir de détruire, pouvoir de créer (Vers une écologie sociale et libertaire), éditions l’Échappée, 2019.  18 euros

Site des éditions l'Échappée
Site des éditions Atelier de création libertaire
Voir aussi Janet Biehl, Écologie ou catastrophe, la vie de Murray Bookchin, éditions L'Amourier, 2018.

 

1) Cité in Murray Bookchin, Pouvoir de détruire, pouvoir de créer, éditions l’Échappée, 2019, p. 153.
2) Murray Bookchin, Pouvoir de détruire, pouvoir de créer, éditions l’Échappée, 2019, p. 28.
3) Murray Bookchin, Notre environnement synthétique, Atelier de création libertaire, 2017.
4) in Murray Bookchin, Pour une société écologique, Christian Bourgois, 1976, traduit d’un texte de 1964.
5) Daniel Blanchard dans sa préface.
6) Murray Bookchin, Une société à refaire, Atelier de création libertaire, 2017.

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