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Billet de blog 24 déc. 2021

Entretien avec Jacques Josse, auteur de « Le manège des oubliés »

« C’est l’inconnu, l’imprévu, le côté mystérieux de l’écriture. Se laisser porter, dépasser et surprendre. »

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Jacques Josse s’était fait connaître par des poèmes de courte amplitude où perçait la solitude mêlée à de vagues désirs très doux qui se retenaient. C’était un don de l’œil, déjà, qui découpait au ciseau les vers comme la peau de l’être. Puis des proses avaient pointé leur nez, on y retrouvait les personnages sortis des livres que Jacques Josse n’a cessé de fréquenter, des rêveurs, des solitaires, des dérangés – beaucoup n’étaient plus là, d’autres vivaient quelque part autour de nous, puisque les poètes sont d’abord de ce monde. Ce furent aussi les multiples personnages croisés au coin des bars, accoudés au zinc ou perdu près d’une table isolée ; l’histoire de chacun d’entre eux, Jacques Josse la connaît par son noyau, il la restitue, la garde au chaud dans les pages qui nous restent. La lande, la mort et la mer ne sont jamais loin, nous sommes en Bretagne, celle des légendes et des imaginaires embrouillés de songes et d’incertitudes. De cette mémoire qui est son encre, Jacques Josse a fini par faire ressurgir ses ancêtres et son enfance. À travers les lieux, les époques, sont réapparus, le grand-père capitaine et le père débarqué, ou encore Jacques Josse lui-même, saisi par les mots quand, tout jeune homme, il découvre dans sa chambre mansardée les écritures et leurs ouvriers qui vont faire basculer son existence, et faire de lui un homme entièrement voué à la poésie, à l’aventure écrite. Assez rares sont les auteurs qui ont réglé à ce point leur mode de vie à leur choix d’existence. Tout en menant une carrière professionnelle bien remplie, Jacques Josse a mis la lecture et l’écriture au cœur de sa vie, créant une revue (Foldaan) puis éditant une collection unique (Wigwam), acteur prépondérant de la vie poétique en étant de ceux qui furent à l’origine de la Maison de la Poésie de Rennes et comme directeur d’une collection aux éditions Apogée. Aujourd’hui, si Jacques s’est mis en retrait de ces activités que je viens d’évoquer, il rédige toujours, avec une régularité de métronome, des notes lectures pour Remue.net. Attentif comme pas un au travail des autres, il partage ses impressions, rapporte ses trouvailles, toujours curieux de l’humanité et de son décor.

Cet automne, il a publié un recueil de brefs récits aux éditions Quidam. Il m’a semblé que, sous une même forme reconnaissable, une écriture de l’œil qui écoute, quelque chose a bougé, là où tout était avec scrupule rattaché au réel, fût-il extravagant, voici que l’imagination s’est introduite dans les lignes de cet auteur. Le souci de celui qui écrit appartenait au réalisme, voici qu’il est aussi bien de la fable… Pourtant, les personnages ne sont pas ou peu inventés, on en connaît un certain nombre. Les voici livrés à la si respectueuse fantaisie d’un auteur qui leur rend hommage, à ceux-là, les oubliés abandonnés à la ronde interminable d’un manège en route pour l’éternité qui nous reste.

À l’occasion de ce livre, Le manège des oubliés, Jacques Josse a accepté de répondre à quelques questions.

Jacques, ton écriture est tout entière portée vers les autres, tu as toujours dessiné des portraits instantanés, souvent fugaces, ou presque, certes quelques silhouettes nées du désir parfois dans tes poèmes, mais surtout des figures marquantes telles que celles qui t’abreuvent depuis que tu t’es fait lecteur, que tu as multiplié les rencontres dans l’espace vivant des livres. Je pense, par exemple, à tes évocations de François Augiéras et de Stanislas Rodanski que tu traçais déjà à travers le personnage du Veilleur de brumes (1995). Cependant, tout au long de tes années d’écriture, tu as beaucoup exposé des anonymes à qui tu as donné une existence de papier, à vocation d’infini. Puis tu as commencé à parler de tes proches, et même à parler de toi. Avec ce Manège des oubliés, tu signes un grand retour à tes portraits d’invisibles ou de mal vus, à qui tu donnes ou redonnes le lustre que chacun mérite.

Peux-tu expliquer comment tu comprends cette progression de ton écriture, entre ce regard sur les autres et ton apparition en tant que sujet et objet de tes proses

C’est un cheminement presque naturel. Pendant longtemps, j’ai eu des difficultés à dire « je ». Je préférais regarder les autres, autour de moi, les rendre visibles, les suivre au quotidien, les portraiturer, les montrer en mouvement. J’étais présent mais à côté, derrière les lignes. Et puis, à la mort de mon père, en 2008, j’ai éprouvé le besoin de dire quel homme il était, sa fragilité, son corps qui partait en vrille, son opiniâtreté, sa passion pour la lecture, son destin de marin débarqué, ses voyages immobiles et toute cette part de rêve qu’il m’a léguée. Je ne pouvais exprimer mon ressenti sans m’inclure dans le récit, mais en restant bien sûr discret, dans l’ombre, là où je me sens à ma place. Ce qui compte à mes yeux c’est son parcours de vie, et non le mien, même si les deux s’entrecroisent fréquemment.

Et quelle liberté t’autorises-tu, aujourd’hui plus qu’avant, si c’est le cas (c’est ce qu’il m’a semblé, en tout cas) ?

Je crois que le livre Débarqué m’a servi de déclic. J’ai fait de mon père, lecteur insatiable, un personnage de roman (ou de récit). Je le lui devais. C’est un juste retour des choses. Et puis j’assemblais enfin, en un seul texte, ce qui n’apparaissait que par fragments, par esquisses, et depuis des années, dans mes livres précédents. Avoir mené à bien ce long chantier me rendait plus léger, plus disponible pour bifurquer, emprunter une autre route, moins rugueuse, plus apaisée, et me rapprocher à nouveau de tous ceux, anonymes ou pas, qui m’attirent.

Peux-tu nous éclairer sur la part d’imagination qui prend part à ton écriture ?

Elle n’est jamais loin, toujours en train de rôder, de se réveiller sans crier gare. Je ne sais pas, quand je débute un texte, où il va me mener. Je sais simplement que je vais passer un moment en compagnie de quelqu’un qui, un jour, d’une façon ou d’une autre, par un regard, une parole, une attitude, un acte précis, a retenu mon attention, dans un café, un port, une rue, un paysage particulier, un hameau perdu, au bord d’une rivière, etc. Ces lieux comptent tout autant que le ou les personnages qui sont là. Je me remémore telle ou telle scène et je construis le récit en faisant confiance aux mots, aux phrases, à leur rythme et à mon imagination. Ainsi s’ouvrent différentes pistes auxquelles je n’avais pas pensé au départ.

Peux-tu dire comment tu choisis tes personnages ? Existent-ils vraiment ?

Ce sont des gens qui me touchent, dont je me sens proche. J’ai de l’empathie pour eux. Ils sont, comme tous ceux, toutes celles, qui prennent place dans Le manège des oubliés souvent rejetés, à la marge de la société parce que malades, pas en forme, pas dans les clous, accidentés, isolés, vieillissants, blessés par la vie. La plupart existent ou ont existé. Je les ai croisés, parfois côtoyés, et ils sont dans ma mémoire. D’autres sont fictifs mais néanmoins reliés au monde qui nous entoure.

Ceux qui te connaissent savent tes dons d’observation du moindre détail, est-ce une disposition première ou l’as-tu développé pour l’écriture ? Auquel cas tu aurais été en partie transformé par ton travail sur les mots…(?)

Je crois que c’est en moi depuis longtemps. Je me demande si ça ne vient pas du hameau où j’ai passé mon enfance. Les hommes étaient plutôt du genre taiseux et je ne savais jamais sur quel pied danser avec eux. Du coup, pour entrer en contact, pour dépasser le simple geste de la main ou le petit hochement de tête, pour savoir dans quelle disposition ils étaient, il fallait interroger l’expression de leur visage, leur attitude, leur façon de se tenir. Ce besoin d’observer, de capter un détail, d’être attentif, mais à la dérobée, sans juger, sans être voyeur, s’est peu à peu développé et ne m’a jamais quitté. Et, de fait, mon écriture se nourrit de ces instantanés saisis au vol.

Danielle Collobert revient presque en clôture du Manège des oubliés, sans qu’elle soit nommée autrement que dans une note de bas de page. Déjà tu l’avais élue en reprenant ses mots pour le titre d’un recueil important que tu as republié récemment, qui regroupait l’ensemble de tes poèmes, un titre qui était une citation empruntée à un de ses livres… Peux-tu dire quelle sorte d’affinité tu entretiens avec les textes de cette femme disparue si tôt, si tragiquement ? Elle semble à part dans ton univers poétique.

Je tenais à ce qu’elle apparaisse discrètement, pas tout à fait anonyme mais presque, attablée dans un café, l’un de ceux qu’elle fréquentait à Paris, et en même temps sur le départ, ce qui semblait être chez elle une seconde nature, ce départ étant, cette fois, sans retour. Dès que j’ai commencé à la lire, j’ai été happée par ses textes. J’apprécie sa spontanéité, son écriture si juste, sans fioriture, ciseaux bien affûtés, usant des tirets, comme le faisait jadis Tristan Corbière. J’aime sa fougue, sa sensibilité, sa manière de noter, régulièrement et par flashes, ce qui lui revient de son enfance à Rostrenen. Les odeurs, les couleurs mais aussi les drames. Le père mobilisé, la tante déportée, le jeune résistant pendu sur la place du bourg. Tout est brièvement inscrit dans ses Cahiers et certaines scènes sont décrites dans Meurtre, son premier livre. Elle a en effet une place à part dans mon univers poétique. Et pas seulement parce qu’il y a proximité géographique entre nos lieux de naissance. Il y a aussi cette ouverture au monde, ses voyages incessants qui oscillent entre soif de découverte et besoin de fuir. Et il y a l’importance que revêt la mer pour elle. Elle est toujours présente, on l’entend battre dans ses livres. Ses textes ont souvent le rythme syncopé des vagues qui déferlent.

Il y a ce texte extrêmement important, je crois, dans ce Manège des oubliés, qui s’appelle Le livre, où tu évoques un jeune homme fragile qui a tendance à s’enfoncer dans un livre jusqu’à, en fait, y basculer. Cela se traduit par un éloignement, un égarement qui désempare son entourage, ses proches, et ce qui est vu alors comme une maladie doit être soigné. Il y a la crainte, et même l’évidence qu’un jour il ne bascule tout à fait, ce sera du haut d’une falaise, pour retrouver le monde jusqu’alors circonscrit dans un livre, dans le livre. Peux-tu nous dire quelque chose de ce texte, précisément ?

C’est le récit d’une relation particulière entre un livre et l’un de ses lecteurs. Un jeune homme, désorienté, découvre, dans un livre qui lui est cher, et à bord duquel il voyage fréquemment, un monde qui l’attire et qu’il lui tarde de mieux connaître. Un monde si rude et si agité qu’il s’étonne de l’aspect statique de l’objet qu’il a devant lui. Celui-ci ne bouge pas du tout alors qu’il y a une tempête en cours et une mer fortement agitée entre ses pages. À la fin, n’y tenant plus, il quitte sa chambre et marche en direction de l’océan pour voir ce qu’il en est. Il y a chez lui une confusion totale entre la fiction et la réalité. Le livre, qu’il vénère, le chamboule. Il entre dedans, s’éprouve physiquement et, mentalement, se sent pousser des ailes au point de pouvoir s’envoler du haut de la falaise pour rejoindre ce monde inconnu qui enflamme son imaginaire de lecteur.

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