La libre poésie non-brittophone du Breton Kristian Keginer

Il y a, dans l’écriture de Keginer, une liberté belle en soi qui vient de quelque part, c’est que l’homme qui sort ces mots n’est rien d’autre que situé. Il n’écrit pas en breton, pourtant il l’est. Il le précise, il l’explique. Parce qu’il se sent « dé-paysé dans son propre pays. Voilà pourquoi [le poète] n’est plus en quête, mais à la conquête, à la reconquête… »

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Il est rare qu’une voix qui a su se faire entendre (mais à quel point ?) et avec des moyens incontestables, supporte d’aussi longtemps se taire. Quand l’écriture n’est plus un fait maniaque – et combien nous aimons parfois qu’elle puisse l’être aussi ! – elle ne se met en branle que par choix et avec une adresse spéciale. Kristian Keginer fut un jeune poète très alerte, à vingt ans il était le précoce qu’il est resté, hardi et diablement expérimenté. Aujourd’hui, sa jeunesse d’esprit, exigeante et impatiente, s’en trouve comme confortée par l’effet qu’elle produit chez son lecteur.

Diskan

La chanson de mort, tu la fredonnes,
Carcasse du barde dévoré des vers
Crâne cassé en deux
Du désir et de l’horreur mêlés.
Désir de mort est la gloire de notre incarnation
La chanson de mort, tu la fredonnes,

Tra la la le no
À faire s’ouvrir la plaie rauque des falaises
Sur tout un corps de même croûtes. 1

On sait qu’il fut un acteur du renouveau littéraire en Bretagne, c’était les battantes années 70. Avec Paol Keineg et Paul-Henri Roudot, Kristian Keginer anima la revue Bretagne, qui parut de 1975 à 1979. On sait aussi qu’il ne manqua pas d’être oublié dans les anthologies, sans doute parce que « trop Breton et pas assez folklorique », comme l’écrivait Jean-Marie Le Sidaner, ici repris dans l’avant-propos de l’éditeur.

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Voici que les éditions Les Hauts-Fonds, sises à Brest, redonnent à Kristian Keginer la place qui est la sienne, avec un livre regroupant trois textes ou extraits déjà parus dans le passé, et un second livre tout à fait inédit. C’est là un beau geste d’éditeur pour un poète que nous serons ainsi nombreux à découvrir.

Une écriture simple et nerveuse, qui sait tenir ses mots par la bride et aller vite et loin, chaque poème frappe à l’endroit qu’il choisit, sans s’évaser jamais, avec une vivacité intacte du début à la fin. Le vers sait courir par quatre chemins, il les combine pour n’en faire qu’un seul qui garde pleine toutes les possibilités, et le souffle n’est jamais à bout. Il ne s’agit pas ici de créer une ambiance mais de dire quelque chose. Keginer, c’est quelqu’un qui a quelque chose à dire. Et il s’en tient à cela, sans rogner.

Chimère d’Armor

Pose
Le Pied griffe dorée
« Maîtresse des marées ».
Tire la langue rosée ose
Parler de périr à nouveau, perle
Bleue des sables, le Rocher –
Apocryphe, fabuleuse –
Griffes des griffons Nubiles
Oreilles et roses : le granit.
Change-nous de langue, ondine, sylphide,
Morgane, Viviane. Fredonne
Le radar des vitraux d’agonie. Chante la piste
Bienheuresue. L’isle, le Thésor ! 
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Il y a, dans cette écriture, du Corbière dans le débridé comme dans le refus de joliesse, de littérature. Une liberté belle en soi qui vient de quelque part, c’est que l’homme qui sort ces mots n’est rien d’autre que situé. Il n’écrit pas en breton, pourtant il l’est. Il le précise, il l’explique. Parce qu’il se sent « dé-paysé dans son propre pays. Voilà pourquoi [le poète] n’est plus en quête, mais à la conquête, à la reconquête… »

Les pages de Terra incognitia fleurent à plein nez les années 70, de par un certain lexique, mais surtout de par une énergie poussant les vers sur les pages et dans la vie dont ils sont faits. Quant à l’idée de révolution, elle n’était pas encore désuète, et on ose regretter qu’elle le soit devenue.

« À cette époque nous suivions tous des cours de bretons, sauf si nous tombions amoureux.
Une année de ces temps-là, j’ai essayé de désapprendre le français, sans véritable méthode, ce qui a failli me rendre idiot. […]
Il m’arrive encore d’éprouver la nostalgie (coupable ?) d’une telle reddition à l’idiotie. »
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Controverses de nulle part constitue un ensemble plus étrange, une sorte d’album avec timbres de toutes sortes, nourris d’un humour récurrent (qu’il faut prendre en compte), une distanciation souveraine et mélancolique à la fois. L’heure n’est plus au combat, on le sent bien. Plus de programme sous-jacent, des poèmes de circonstance qui s’attachent à rester ancrés vers d’autres récifs. Mais c’est encore, sous des formes différentes, toujours s’en tenir à tenir un propos, sans quitter la route, même si elle est moins apparente.

Avec ces deux volets que sont ces deux ouvrages, c’est une trajectoire qui apparaît, celle d’une génération qui a su prendre la parole et la porter haut, pour se voir écarter peu à peu, en une présente époque où la justesse de ton ni l’endossement d’une langue propre n’ont plus trop leur place. Il faut bien souffrir l’abandon de soi comme de son passé, mais rester fidèle, voilà qui importe, et aussi continuer le combat, même si les armes ont la dent moins dure, du moins les morsures apposeront quelque empreinte. Le poème est la forme douce de ce frottement des corps inconstituables, il atteint jusqu’à nous, se débattant contre la langue : le poème est fait/par la défaite entière/de la langue usée sauf/lui sauf/ses mots seuls non détruits/non éliminés/restant/restés… 4

Parler audible
(peurler au diouble)

Que parler fort c’est penser fort
(manuel de la droite voix)
Mais : Rien de subtil à voix forte
(en philosophie allemande)
Alors : murmure en bas-tonnerre
(pensée à l’encontre des hauts)
prends ma place au cap du parvis
(entonne et chantonne ta prose)
poisse et noise hors de soi dégoise
(paradis crâné sorte d’art) 5

 

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Kristian Keginer, Terra incognita, et autres textes, éditions Les Hauts-Fonds, 2020. 17 €
Kristian Keginer, Controverses de nulle part, éditions Les Hauts-Fonds, 2020. 17 €

Site : http://www.leshauts-fonds.fr/  

1) Terra incognita, p. 26.
2) Terra incognita, p. 71.
3) Controverses de nulle part, p. 58.
4) Controverses de nulle part, P. 44.
5) Controverses de nulle part, p. 73

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