« Dit la femme dit l’enfant », l'enfance croisée par Christiane Veschambre

« Personne ne m’indique les directions, dit la femme. »

« Personne ne m’indique les directions, dit la femme. » 1

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Dépassant toujours la mesure, la séparation qui advient de la naissance n’en finit pas d’être un gouffre, un gouffre irréparable. Cependant le langage et la tendresse rattache comme ils peuvent, progressivement, la mère à l’enfant, et c’est tout un monde qu’il faut apprivoiser, avec l’imagination que peut donner quelqu’un d’attentif et surpris. De cet étonnement d’un être face à un autre, sensément le plus familier, le plus instinctuel, Christiane Veschambre a fait un beau livre, une recomposition de ces deux intériorités qui se trouvent, par la génération, en vis-à-vis, la mère et la fille (l’enfant parle au féminin). Parfois, par un effet de cascade, la mère évoque sa propre mère, l’informe de la vieillesse, la répugnance face à la condition infernale ; celle de l’ultime décadence corporelle, l’abandon de soi, comme il y en a eu jadis, précédent l’enfance, une sorte d’informe, mais qui, quand l’autre se désagrège, avait à se regrouper et prendre corps.

« Oui, dit l’enfant, il faut m’aimer. Pour ne pas que j’aie froid. Le risque est grand dans l’autre monde, d’avoir froid. » 2

L’enfant grandit, certes, même prend le métro, pourtant elle reste petite, et coupée des autres, de la mère, du père (les mots papa ou maman n’apparaissent pas ici). Ont-ils un métier puisque je ne les vois pas travailler ? Je ne suis pas elle, Je ne suis pas lui. Je suis enfermée. Il n’est que les murs qui rattachent à l’extérieur, en nous coupant de lui. Dans des espaces entre lesm urs, nous y sommes pour y rester.

« Tu ne sais pas, dit la femme, que les mots vont te fendre. Je parle comme un oiseau de malheur. Quand tu te tiens sur le seuil de la grande pièce, tu n’as pas besoin d’eux, tu es silencieuse et tu me fais silencieuse. » 3

La femme qui est la mère et la fille qui était l’enfant n’ont soudain plus l’air que de faire une seule. On est loin d’ici, mais qu’est-ce qu’ici ? L’ambiance qui fleurait les tapis et le piano a disparu ou presque, les deux moitiés de la pomme font que la pomme soudain prend la parole. Qui sait ? Et nous sommes dans quelque chose comme un repère culturel, une scène très forte du film de Cassaves, Une femme sous influence, les noms de Robert Walser ou celui d’Emily Dickinson (« …une tige, courant vers le ciel sans dieu sur ses hampes majuscules » 4), que l’on entend par endroits, celui de Rithy Panh, c’est ici le Cambodge. Aussi La Jetée, de Chris Marker, les Carnets de Jean Grenier. Comme si le nom propre était apparu peu à peu, qu’il fallait des patronymes pour se pincer d’exister, la femme qui parle a été l’enfant que l’on voyait et entendait dans son monologue impuissant, la voici cependant, l’orpheline, découragée peut-être. Mais ces Carnets de Jean Grenier sont aussi l’objet d’une recherche particulière, la recherche cœur d’une preuve de ce qu’elle sait, sa mère faisait le ménage chez le philosophe, or elle n’apparaît pas dans les notes journalières consignées ainsi, tandis que ne manquent pas ceux dont les noms sont autrement prestigieux (Camus, Malraux, Gallimard…).

« Depuis que je n’écris plus, dit la femme, j’écris de nombreux livres. Ils m’arrivent comme des flammes, par bondissements, nés sous le souffle d’un vent imprévisible venu d’un mot entendu ou lu, ou même venu je ne sais d’où, trop brève et soudaine pour que j’aie le temps de la percevoir, l’origine du souffle, mais il m’apporte le désir brusque, intense, évident de cela que je vais écrire. » 5

Née en 1946, Christiane Verschambrea cofondé et animé deux revues (Land et Petite), elle est aussi l’auteure d’une quinzaine de livres, je la découvre avec celui-ci, texte profond et personnel, et dans un véritable pourquoi de l’écriture. Les éditions Isabelle Sauvage lui sont fidèles, qui publie cet ouvrage, elles font un beau travail, recueillent des talents qu’on leur sait gré de faire mieux connaître.

« Il faut que quelque chose frappe dans l’écriture, on écrit pas pour caresser, mais pour concasser, concasser ce qui veut faire bloc, ce qui veut faire ordre, heurter la langue berceuse d’une pierre juste posée, quand elle ne s’y attend pas en travers de son balancement. » 1

 

Christiane Veschambre, Dit la femme dit l’enfant, éditions Isabelle Sauvage, 2020. 16 €
Sur le site de l'éditrice

 

1) Dit la femme dit l’enfant, éditions Isabelle Sauvage, 2020. p. 52.
2) Ibid. p. 42
3) Ibid. p. 26
4) Ibid. p. 55
5) Ibid. p. 79
6) Ibid.. p. 69

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