Jérôme Peignot a peint des « Portraits en miroir »

Le Peignot est une police d’imprimerie dessinée par Cassandre en 1937 pour la fonderie de caractères Deberny et… Peignot. Mais c’est aussi un écrivain fils de cette famille de fondeurs et neveu de Colette Peignot, compagne de Georges Bataille, plus connue sous le nom de Laure (on lui doit la publication de ses écrits).

peignot-couv
Le Peignot est une police d’imprimerie dessinée par Cassandre en 1937 pour la fonderie de caractères Deberny et… Peignot. Mais c’est aussi un écrivain fils de cette famille de fondeurs et neveu de Colette Peignot, compagne de Georges Bataille, plus connue sous le nom de Laure (on lui doit la publication de ses écrits). Il a écrit des romans, mais surtout des essais qui font référence sur l’écriture, la typographie, la poésie visuelle ou encore une étude épigraphique sur la preuve par l’alphabet de l’existence de Iahvé. Aujourd’hui âgé de 91 ans, il nous livre des souvenirs sous forme d’une série de portraits des nombreuses personnalités qu’il a eu l’occasion de connaître ou de croiser.

Portraits calibrés à égalité, à chaque fois quelques pages seulement. C’est parfois trop peu, parfois déjà trop, selon l’attrait ou l’intérêt que l’on y trouve. Il fallait sans doute épingler tout le monde, ne pas oublier un nom célèbre à cette galerie prestigieuse. Du coup, il s’agit parfois d’anecdotes assez quelconques quand d’autres au contraire réclameraient sans doute davantage de détails tant elles sont significatives (mais chaque lecteur aura ses préférences et ses réserves propres, pour mieux me contredire avec satisfaction). Ce manque d’élasticité des chapitres pâtit à un ouvrage souffrant d’une composition sans doute trop égalitaire (sic), là où les sentiments comme les expériences sont évidemment divers, parfois secondaires, parfois impérieux.

Une bonne part de ces pages justifie pourtant de recommander la lecture de ces Portraits en miroir. L’auteur y apparaît alors en entier, et intègre, comme lorsqu’il s’en prend à Drieu La Rochelle venu rendre visite à son père. Nous sommes sous l’occupation et Drieu s’est vendu à l’ennemi. Alors le jeune homme Peignot refuse de serrer la main du collabo et l’assume à voix haute : « Monsieur Drieu la Rochelle est une ordure, un point c’est tout. » La remontrance paternelle fut proportionnée. Notre héros justicier n’a d’autre solution que de quitter le domicile familial : « Tôt le lendemain matin, une valise à la main, j’aperçus mon père dans le couloir. Nous nous regardâmes sans échanger un seul mot. C’est à la douceur contrôlée avec laquelle il referma la porte derrière moi que je compris qu’il me demandait pardon. »

Le passage sur Jacques Lacan ressemble presque trop à une caricature, il est vrai Lacan en était une, par exemple déclarant : « Apprenez, Monsieur, que j’identifie mon discours à la vérité dont je suis le porte-parole et que, par voie de conséquence, j’interprète toute entrave à mon discours comme un rejet de l’inconscient. » Après la soirée entre amis durant laquelle il prononça ces mots, il envoie une facture à la maîtresse de maison (en l’occurrence un moulin) pour sa prestation : « Le charme du lieu, votre écoute et celle de vos invités m’ont permis de donner le meilleur. Aussi je vous serais obligé de me régler le montant afférent à cette soirée, soit la somme de six mille francs. Dans l’attente d’une prompte réponse, je vous prie de croire à ma sympathie marquée. »
Cela me rappelle la remarque d’Élias Canetti, à qui l’on montrait un jour Lacan à la terrasse d’un café, et qui, l’ayant aperçu quelques secondes, confiait par la suite : « Je vis une tête d’assassin. Un masque grotesque et terrifiant où, j’en étais sûr, aucun sentiment humain n’avait jamais dû s’inscrire. » [in Raphaël Sorin : 21 irréductibles, éditions Finitude, 2009]

Avec Georges Pérec c’est une imprudente partie d’échecs que Peignot a engagée. Il sent qu’il perd pied d’emblée, ne parvient à élaborer une stratégie, réfléchit parfois mais n’en tient pas compte. Cependant, Pérec, dont la réputation en ce domaine est grande, doit constater de lui-même qu’il est échec et mat.
– Non, pas toi, c’est moi qui le suis, répond Peignot. Et d’expliquer qu’il a joué n’importe quoi. Puis d'avouer finalement que lui aussi, comme Pérec, cette partie d’échec, il l’a écrite.
« En réalité je me suis laissé guider par les formules ou les locutions dans lesquelles figurait le nom d’une pièce de jeu d’échecs qui me venait à l’esprit : “la tour prend garde“, “un morceau de roi“, “le cavalier servant“, le “pion qui va à la dame“, “les tours de la défense“.  »
Et Pérec, bon joueur de conclure : « Chaque fois que j’entame une nouvelle confrontation je me dis qu’avec "les quatre cavaliers" que comporte le jeu, il faut raisonnablement que je m’attende à l’Apocalypse. »

Un jour, Paul Valéry prend connaissances des premiers écrits du futur écrivain. Il lui souffle
– Vous y arriverez, fait-il, parce que vous n’avez pas grand-chose à dire. Des années plus tard, Peignot lit les Cahiers de Valéry, il y découvre ceci, retranscrit de mémoire : « Ai rencontré un jeune poète. Après l’avoir lu, lui ai dit qu’il y arriverait parce qu’il n’avait pas grand-chose à dire. Après tout que fais d’autre moi-même ? Chaque fois que j’ai une idée, je m’empresse de la codifier parce que je ne suis plus du tout sûr d’en avoir une autre. Qu’est-ce que la pensée sinon le dénombrement des pensées ? »

Comme déjà dit, le caractère dessiné par Cassandre en 1937 porte le nom de Peignot, commanditaire. Quand Jérôme, descendant des Peignot pose trente ans plus tard la question à Cassandre, créateur également du renommé Bifur : Comment faites-vous pour dessiner un caractère, par exemple le Bifur ? Cassandre lui fait cette réponse :
– Je suis un adepte du yoga ou, du moins, des procédés mentaux auxquels il convie des adeptes. C’est ainsi que pour dessiner le Bifur, j’ai commencé par prendre la posture du lotus et, les yeux fermés, je me suis efforcé, autant qu’il se pouvait, de maîtriser par l’esprit la contreforme de chaque lettre, autrement dit, pas seulement le blanc de capitale, mais aussi, pour toutes, le blanc qui l’enture. Cela comme vous pouvez l’imaginer, m’a demandé beaucoup de concentration et de temps. ainsi, ce n’est que lorsque je me suis senti maître de ce vide que je me suis autorisé à esquisser quelque chose du dessin que chacune de ces lettres était en mesure d’évoquer. »

Mais c’est aussi Charles Chaplin, Blaise Cendrars, Roland Barthes, Matisse, Michel Foucault, Aragon, Bernard Noël, Henri Cartier-Bresson et d’autres encore que l’on peut découvrir dans ce livre. Jérôme Peignot a jeté un œil dans sa mémoire, il en rapporte ces portraits rapides, comme s’ils apparaissaient – soudain diffus ou saisissants, selon – derrière la buée de la glace.

*

Jérôme Peignot, Portraits en miroir, Les Impressions nouvelles, 2017.
Site des éditions Impressions nouvelles : ici

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.