La voix dénudée de Noée Maire

La voix qu’on entend dans les vers de ces poèmes paraît s’écouler d’elle-même, presque hors de bouche, pourtant elle touche de près l’oreille pour dire le cru d’un phénomène, la vertu d’un suspens ; c’est une voix souple, on s’y baigne.

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Lointainement, l’arche se serait échouée sur le mont Ararat, qui en serait son pivot symbolique. C’est de cet endroit originel que Noée Maire – un pseudonyme (?) valant comme préambule ou même clef à son livre ? – fait partir les mots qu’elle emploie, façon d’indiquer la nature patiente et « dépersonnifiée » de son écriture. La voix qu’on entend dans les vers de ces poèmes paraît s’écouler d’elle-même, presque hors de bouche, pourtant elle touche de près l’oreille pour dire le cru d’un phénomène, la vertu d’un suspens ; c’est une voix souple, on s’y baigne.

Aussi bien elle dit je, elle dit elle, ou encore elle prescrit, elle observe, contemple, voix multiple qui s’adresse à soi comme à l’autre, sur le même ton, à soi comme à la vie, au mystère, au monde.

Elle dit je :

« D’encre en mot je n’hésite pas
le crime ne se dérobe pas.
Immobile et pénétrant il m’habite
poison, ruissellement, à jamais infuse.
Et je suis là, mes doigts brûlent. »

Elle dit elle :

 « Elle en juillet lumière blanche
lentement accueille
la nuit racine »

Elle s’interroge :

« Comment lui répondre sans tomber
Quels mots pourraient toucher
l’exacte place de ses lèvres ? »

Elle interroge :

 « Où est Dieu
Dans la nuit cachée Il veille
sur moi ne m’oublie pas
Il sait. »

Elle constate :

« Ce rien ne peut rendre
Ce que le manque
A vidé »

Elle contemple, reçoit :

 « Je prends ce peu de terre et serre la tristesse
des choses mortes
L’odeur d’humus me saisit »

Elle témoigne :

« Dans ma bouche
Bouche cousue
Cousue d’or
− l’or des silences
Dans ma bouche je garde tous mes secrets
Valent-ils de l’or »

« L’heure se creuse
le jour nouveau prend les voiles
quand le vent murmure et s’enroule
autour de mes reins. »

Elle confesse :

« Je voudrais dire l’indicible
cette douleur sans chagrin
cette peine sans partage
le deuil impossible du père
que je ne regretterai pas »

Sans doute féminine, cette écoute d’autre chose que des mots, sans doute est-ce de « chez elle » Ararat intime et pleinement habité que Noée Maire perçoit les ondes, là où les mots en tout cas ne s‘écoutent pas parler. Une telle écoute qu’elle ne peut rebondir qu’avec justesse, se moquer des signatures, rien que traduire l’instant ; et peu importe qui parle ou le nom sur la couverture du livre, il s’agit de rapporter des effets de rémanence, quand l’empreinte s’aggrave de nudité proche ou lointaine.

Quoique écorchée, combien douce est cette écriture ! D’une simplicité apaisante, elle ne tend pas à prouver, elle sait où elle se trouve, les poèmes sont déposés par l’air, ils ne pèsent rien, ils sont nés à leur heure - l’art est ponctualité intérieure.

Premier ouvrage publié de Noée Maire, jusqu’alors ses textes sortirent ça-et-là en revue (Souffles, Décharge, Le journal des poètes, Recours au poème), D’Ararat est en tout cas un livre d’une parfaite économie, d’une réelle justesse, d’emblée une sorte de coup de maître.

Et puisque j’ai joué sans vergogne à émietter les poèmes de ce recueil, pour n’en donner à lire que des bribes, je peux aussi conclure cette note imprécise par le conseil roboratif que Noée Maire, ou quelqu’un d’autre sous son couvert, donne quelque part dans son livre :

« Secoue, allège, dissipe. Va et vis. »

*

 

Noée Maire, D’Ararat, éditions La tête à l’envers, 2016. 
15 €

Site des éditions la tête à l'envers : ici

 

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