À Rennes, il y a trois ans, Babacar Gueye était abattu par la police

Dans la nuit du 2 au 3 décembre 2015, un agent de la Brigade Anti-Criminalité de Rennes tire cinq balles sur un jeune homme en proie à une crise d’angoisse. Il court toujours… Rassemblement le 1er décembre prochain : Pas de justice, pas de paix !

Babacar Gueye Babacar Gueye
Alors que l’idée semble se répandre d’une insécurité grandissante et d’un danger spécial guettant les agents de l’ordre – les livres et déclarations délirants pleuvent, qui vont en ce sens – c’est pourtant bien l’inverse qui se peut constater : d’une part le nombre d’agressions baisse notablement d’année en année, il suffit de consulter les rapports de l’Observatoire National de la Délinquance pour s’en assurer1 ; d’autre part, jamais les forces de l’ordre n’ont présenté un tel danger pour la population. La police française est probablement la plus meurtrière d’Europe 2.

Pas n’importe quelle population, il est vrai. Il a fallu attendre les mouvements sociaux récents pour que tous se rendent compte de l’extrême violence dont fait preuve la police, avec nombre de blessés graves à la clef. Elle dissuade ainsi une bonne partie des manifestants potentiels de descendre dans la rue pour s’opposer aux projets et actions de l’État, et c’est bien là le résultat escompté : étouffer dans l’œuf toute contestation véritable. Cela pourrait s’appeler justement « terrorisme d’État ». Ce sont donc, état d’urgence aidant, les militants politiques qui sont devenus la cible de la répression. Mais avant eux, d’autres connaissaient déjà, et depuis longtemps, la brutalité policière et l’idéologie qui la sous-tend. Les jeunes arabes et noirs des « quartiers », ou encore les Roms, subissent au quotidien non seulement le racisme, les insultes et les provocations des policiers, mais aussi la violence extrême exercée contre eux par ces représentants de l'État et du civisme. Violence qui va jusqu’au meurtre. C’est une quinzaine de personnes en moyenne qui sont ainsi liquidées chaque année par des balles ou des poings assermentés 3.

À Rennes, des violences policières extrêmes ont été relevées à de nombreuses reprises et dénoncées par divers témoins et victimes, parfois relayés par les médias. On peut notamment lire ou relire ce billet publié en 2016 4. Ou encore ce récit par Mediapart (article de Karl Laske) de la Sortie de piste du chef de la Bac locale 5. Dans une ville réputée pour l’indocilité d’une frange de sa jeunesse la répression s’avère féroce et se veut exemplaire. Mais quel exemple !

C’est en 2015, quelques mois avant les mobilisations contre le projet de « loi travail » que se produit un drame dont on attend encore que la justice donne sa version officielle. Après des années de paralysie administrative (délibérée), même si les meurtres de ce type ne connaissent qu’exceptionnellement une résolution crédible, tout espoir n’est pas perdu que la justice ne vienne rencontrer la vérité sur cette affaire.

Le soir du 2 décembre, Babacar Gueye, Sénégalais de 27 ans qui n'avait pas ses papiers, se rend chez un couple d’amis qui habitent un immeuble éloigné du centre-ville, dans le quartier de Maurepas. Sa demande de titre de séjour n’avance pas, il éprouve l’isolement de sa situation et la peur d'être contrôlé, est en proie à l’angoisse. Il est tard, ses amis lui proposent de dormir chez eux. Babacar paraît plus serein, sinon tout à fait rassuré. Mais dans la nuit, vers 3 heures du matin, ses hôtes sont réveillés par des cris. L’homme se lève et va parler à Babacar, manifestement perdu, mais qui semble toutefois retrouver son calme. Peu de temps après, c’est la femme qui va vérifier comment se porte l’invité, et elle constate qu’il est dans la cuisine, un petit couteau de table à la main avec lequel il se taillade légèrement le bras et le ventre (il est question d’éraflures). L’homme décide d’appeler les pompiers, il tente de convaincre Babacar de poser le couteau, mais la lame lui entaille le bras.

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À Maurepas, une voiture de la Bac circule en quasi-permanence, aussi, avec les pompiers, ce sont des policiers qui débarquent et prennent les devants. Un autre véhicule, de la police nationale, celui-ci, ayant entendu l’appel, il se joint aussi à eux. Ce qui fait huit policiers qui se présentent à la place des pompiers attendus, restés en retrait. De la fenêtre de l’appartement, situé au 6e étage, on a pu voir une Peugeot 206 et les types qui en sortent, équipés de brassard rouge. Babacar s’inquiète, demande à son ami s’il a appelé la police…

Les policiers atteignent le 7e étage, l’un d’entre eux pénètre dans l’appartement et ordonne à Babacar de poser son couteau, celui-ci est effrayé, « sa voix est rauque, mais il n’est pas menaçant » 6. Le policier sort son taser et tire, il est tout près de Babacar et pourtant il le manque, si bien qu’il file se réfugier dans les toilettes 7. Le reste de l’équipe est positionné dans l’escalier, entre le 6e et 7e étage. Les fonctionnaires sont équipés, de tasers, de matraques télescopiques dont ils ne savent faire usage. Babacar avance vers le palier, un agent lui ordonne de poser son couteau. Babacar semble perdu, il demande à plusieurs reprises : « Pourquoi ? pourquoi ? » C’est alors qu’un premier coup de feu est tiré, atteignant Babacar à la cuisse. Son ami intervient, lui demande de poser son couteau. Babacar n’entend pas, il monte les marches vers les étages supérieurs. C’est au niveau du 8e étage que quatre tirs sont effectués, « dont deux dans le thorax, sans doute à l’origine du décès », dira le procureur, Monsieur Thierry Pocquet du Haut-Jussé. Les agents prétexteront après coup que la victime se relevait à chaque fois et restait menaçante.

Quand, quarante minutes plus tard, le Samu arrive sur place, Babacar vit encore, il gît au sol, les mains attachées dans le dos, les agents n’ont pas hésité à menotter un homme grièvement blessé, à l'évidence inoffensif. Il est quatre heures du matin quand Babacar est déclaré mort, les infirmiers du Samu n’ont rien pu faire.

Emboîtant le pas à la version des autorités, habitude incurable, la presse locale parle d’un « forcené […] particulièrement agressif ». Cependant un rassemblement a lieu dans le quartier de Maurepas, près de l’immeuble où Babacar a été tué. Environ 70 personnes lui rendent hommage par des témoignages, des chants gospel, des bulles de savon. Et une marche silencieuse est projetée pour le samedi suivant, elle rassemblera environ 300 personnes. Dans une lettre adressée aux « Sénégalais de Rennes et des environs», le Consul du Sénégal à Paris, Lamine Diouf, écrivait le 10 décembre : « Suite au décès de notre compatriote Babacar Gueye, dans la nuit du 2 au 3 décembre courant et sur instruction des autorités sénégalaises compétentes, l’Agence consulaire du Sénégal au Havre (couvrant la Normandie et la Bretagne) a rencontré ce mardi le procureur général et le Commissaire central de Rennes en charge du dossier.
Au regard des informations q
ui lui ont été données quant à l’enquête et au suivi rigoureux de cette affaire, mais également tenu compte de l’état d’urgence en vigueur en France, les autorités compétentes au Sénégal et en France demandent aux Sénégalais de Rennes et environ de ne point participer à une quelconque marche encore moins de s’épancher dans les médias. »
Ainsi le bon peuple, qu'il soit d'ici ou d'ailleurs, est-il prié de se montrer discret, et subir en silence. Si ce message ne donne aucune précision factuelle – le décès n'est même pas signalé comme le résultat de tirs de la police, ni le contexte dans lequel cela s'est produit – c'est qu'il s'agit peut-être de semer le doute, pourquoi pas la suspicion sur l'événement lui-même. Et d'inviter d'autant mieux à la discipline de soumission. N'est-ce pas là ce qu'il faut saisir de ce message du notable officiel de service (pas n'importe lequel) ?

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Dans le courant de ce mois de décembre, une plainte est déposée au nom de la sœur de Babacar pour homicide. Awa Gueye a été mise en relation avec un avocat par le biais du Consul du Sénégal lui-même. Maître Barry se propose de défendre gracieusement le cas de Babacar. C’est pourtant le même qui, six mois plus tard, alors qu’il vient tout juste de recevoir le dossier, s’en dessaisit et renonce à défendre la famille Gueye. Un autre avocat est mandaté, Maître Maugendre, qui a notamment défendu le dossier Al Ziri, cet homme de 69 ans décédé suite à une interpellation à Argenteuil en 2009.

Maître Maugendre n’aura en main le dossier qu’au mois de novembre suivant. Awa ne découvrira le rapport d’autopsie qu’en juillet 2017, soit presque deux ans après la mort de son frère. Le dossier précise que Babacar n’était sous l’emprise d’aucun psychotrope, mais aussi que trois policiers ont porté plainte contre lui pour tentative de meurtre sur officier de police, et que, par ailleurs, aucun policier n’est poursuivi. Il montre également qu’aucune expertise balistique n’a été effectuée. Cependant Maître Maugendre, durant l’année et demi où il aura le dossier en charge ne trouvera le temps de le traiter ni de rencontrer Awa. Avec lui, pas plus qu’avec son prédécesseur, le dossier ne veut avancer.

Il faut attendre juin 2018 pour qu’une avocate, Maître Ténier, manifestement aguerrie et motivée veuille bien prendre au sérieux cette affaire.

En France, au cours des quarante dernières années, selon Basta Mag, 478 personnes sont décédées à la suite ou lors d’une intervention des forces de l’ordre. La moitié d'entre eux avaient moins de 25 ans. Plus de la moitié ont été tués par une arme à feu, 60 % n’étaient pas eux-mêmes armés. En l’année 2017, le nombre de victimes de la police s’élève à 35, dont 18 tués par balle 8.

À Rennes, où l’on fait facilement une réputation aux manifestants, ce sont pourtant les forces de l’ordre qui donnent les mauvais coups, les bilans sont criants. Un étudiant est éborgné en 2016 par un tir de LBD9 (quoique le préfet de l’époque, actuel chef de cabinet du président Macron, ait prétendu le contraire). En juillet 2017, à proximité de la gare, un homme de 26 ans, est abattu dans sa voiture d’une balle en plein cœur. Baptiste était « membre de la communauté des gens du voyage », la famille n’a pas porté plainte. À Nantes, Aboubakar Fofana est tué par un policier en juillet 2018. Le brigadier invoquera d’abord la légitime défense, mais devra admettre qu’il a menti10. Récemment un Rennais de 15 ans est gravement blessé par un tir de « gomme-cogne » (autre nom pour LBD). C’est le moment de rappeler que la France est le seul pays européen à utiliser ce type d'arme pour le maintien de l’ordre, en dépit des nombreux accidents graves occasionnés.

Tandis qu’une propagande instillée au plus haut niveau11 laisse entendre que la police a peur d’une certaine population, pour ne pas dire des jeunes racisés, ce sont bien ces mêmes jeunes qui subissent en priorité les humiliations et la violence des policiers. Et les crimes, pour nombreux qu’ils soient, sont le plus souvent sans répercussions pour leurs protagonistes. « Ce qui nous gêne, ce n’est pas tant la quantité que l’impunité des policiers coupables de fautes. Cela termine toujours sur un non-lieu [...] », déclarait en 2016 Geneviève Garrigos, présidente d’Amnesty International12. Exceptionnelles sont, en effet, les condamnations de fonctionnaires de police ou de gendarmes. Le sentiment d’injustice est évidemment partagé par tous ceux qui sont concernés par ce genre d’affaire. Comment ne le serait-il pas ? Autre facteur facilitateur de violences policières, l’état d’urgence, on le sait, et c’est aussi dans ce contexte que la justice se montre plus que jamais à la remorque de la police.

Babacar Gueye avait quitté le Sénégal en 2012, après un périple entre le Maroc et l’Espagne il arrive en France en 2015 et rejoint sa sœur installée à Rennes. Tous ceux qui l’ont connu parlent de sa gentillesse et de sa volonté d’intégration. Il prenait des cours de français et, selon ses formateurs, apprenait vite. Lui-même donnait des cours de danse africaine.

Il est à noter que la maire de Rennes, Nathalie Appéré, proche de Manuel Valls, si prompte comme lui à faire des déclarations sur la sécurité, n'a jamais eu le moindre mot pour la mémoire de ce jeune homme, ni sur les circonstances de cet homicide. Seul le Parti de Gauche, par la voix d'un de ses élus 13, lors du Conseil municipal du 18 janvier 2016, rappelle le drame survenu quelques semaines plus tôt :

« […] Les interventions des forces de police ont souvent eu lieu avec une brutalité inouïe (mise à terre, menace par des armes). C’est un premier élément du climat qui s’instaure et ce de façon absolument non justifiée. Il y a eu aussi, ici à Rennes dans le quartier du Gast un autre événement qui suscite inquiétude et indignation. Le 3 décembre, un jeune homme, Babacar, a été abattu par la police. Il était en phase de désarroi profond et était muni d’un couteau ménager. La réponse des forces de l’ordre a été absolument disproportionnée. Babacar a été tué de cinq balles par la police. Cet incident est à notre sens révélateur du climat de suspicion, d’ostracisation de certains quartiers de nos villes, de populations d’origine étrangère. Ne nous y trompons pas, c’est indigne, mais c’est aussi très dangereux. Ce qui arrive dans les quartiers est aussi le miroir, le reflet qu’induit l’esprit de l’état d’urgence qui perdure. L’esprit de cet état d’urgence c’est aussi l’esprit qui veut faire taire toute opposition déterminée au système. […] »

Babacar Gueye, ce nom n’est pas oublié. C’est celui d’une victime. Victime de l’incompétence et de la stupidité des agents de l’ordre. Et de leur brutalité. D’un jeune homme désemparé, ils ont fabriqué un « forcené », pour justifier de le contraindre et le réduire à l’état de cadavre.

Beaucoup des personnes qui protègent sa mémoire – Awa, sa sœur, en premier lieu – se battent pour que justice soit rendue, notamment à travers le collectif Justice et vérité pour Babacar. Elles invitent à un rassemblement le 1er décembre prochain à Rennes, à 13h12, place du Gast, dans le quartier de Maurepas, tout près de là où s’est produit le drame. Nous viendrons nombreux. « Pas de justice, pas de paix ! » In memoriam Babacar Gueye.

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Blog du Collectif Justice et vérité pour Babacar →

Voir aussi l'appel du collectif Rosa Park →

 

1) Comme le rapporte le journal en ligne CNews (propriété du groupe Bolloré) le rapport de l'Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales (ONDRP) relève qu’une majorité des indicateurs de victimisation (qui définissent le fait de subir une atteinte matérielle, corporelle ou psychique) sont globalement orientés à la baisse à moyen ou long terme. CNews, 06/12/2017.
2) À l'inverse il est à noter que, dans certains pays, la police n'use quasiment pas de ses armes, ce sont ceux qui connaissent des taux de criminalité très faibles. Cf. Le Figaro du 10 juillet 2015 : Ces pays où la police ne tue pas
3) Selon Maurice Rajsfus et son Observatoire des libertés publiques : Que fait la police ?. Le profil type du décédé est « un jeune homme des quartiers populaires, d’origine maghrébine ou d’Afrique Noire ».)
4) Pratique sauvage d'un police à gueule de milice
5) https://www.mediapart.fr/journal/france/270717/sortie-de-piste-pour-le-sherif-de-la-bac-de-rennes
6) Témoignage de l’ami, cité dans un article de Street Press, avril 2016.
7) Ibid.
8) Cf. Bastamag : ici
9) Lanceur de balle de défense.
10) Depuis 2017, suite à une loi introduite par le ministre Bernard Cazeneuve, les policiers ont le même droit que les gendarmes de tirer après sommation. Un rapport de l'IGPN (Inspection Générale de la Police Nationale) révèle une augmentation de 54% de tirs de pistolet automatique sur un an, le problème ne serait-il pas, finalement, cette réforme de la légitime défense de 2017 ? Cf. Nouvel Obs (article de Julien Bouisset), 11 juillet 2018.
11) Emmanuel Macron déclarant : « La peur va changer de camp. »
12) Cf. Slate.fr, 5 mai 2015, article signé Bruno Cravo : La police française est-elle plus violente que les autres ?
13) Yannick Le Garasson.

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