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Billet de blog 28 mai 2021

Éric Sadin contre l’intelligence artificielle, vérité d’une nuit sans réveil

Cette intelligence artificielle, dont on parle tant désormais, n’est autre, pour Éric Sadin, qu’un anti-humanisme radical. (Sortie en collection de poche d'un essai paru en 2018.)

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Par le titre qu’il donne à son ouvrage, Éric Sadin s’inscrit clairement dans la lignée de Jacques Ellul, mais aussi de bien d’autres penseurs dont il ne manque de citer les noms, car c’est d’une culture diversifiée et stimulante qu’émergent l’écriture et l’analyse de ce philosophe voué à la critique d’une société dopée à la technique arrivée à son dernier stade, et, de fait, à sa propre destruction. Pour Sadin, la technique n’existe d’ailleurs plus en tant que telle, d’une manière autonome, elle est aujourd’hui la matière même de ce qui fait l’économie dans sa part la plus intrusive.

La société de consommation qui devait se généraliser au sortir de la seconde guerre mondiale a su développer sans vergogne un marketing de plus en plus insidieux et réputé intelligent. Ce qui veut dire que des techniques comportementales de tous ordres ont été poussées jusqu’à les rendre plus ou moins infaillibles. Il s’agit dans bien des cas de capter une à une les personnalités individuelles pour en connaître les besoins et envies, afin de répondre par avance à ces besoins et envies, et donc à fournir les réponses, les objets, les mets qui satisferont l’individu-client.

Cette intelligence artificielle, dont on parle tant désormais, n’est autre, pour Éric Sadin, qu’un anti-humanisme radical. Ce besoin typiquement utilitariste d’apporter à chaque question, fut-elle des plus triviales, une réponse, et bien sûr une réponse technique, conduit le marché à promettre et proposer des solutions à tout problème, notamment à ceux qu’il a créé lui-même, ce qu’il ne cesse de faire, avec aplomb. On peut même dire que, dans une société dévouée au marché totalisé, la technique n’existe plus que sous forme de techno-marketing.

« Nous passerions actuellement du stade de l’individualisation, qui a pour une large partie caractérisé la modernité depuis l’après-guerre, au stade de la pénétration des corps et des choses. Saisit-on que cet ordre participe d’un isolement généralisé, mais sans en avoir l’apparence ? » 1

Sadin ne manquent pas de souligner la schizophrénie des acteurs les plus puissants en ce domaine, les mêmes qui préparent cette nouvelle société déshumanisée avertissent aussi bien qu’elle risque d’être invivable. C’est, par exemple, Elun Musk qui (avec 1500 industriels et ingénieurs) rédigeant une tribune faisant état d’un risque de troisième guerre mondiale dont la cause serait la course à la supériorité dans le secteur de l’intelligence artificielle 2. Ce qui ne l’empêche pas d’en être un des principaux promoteurs et développeurs. L’homogénéité intellectuelle (si elle a existé) serait déjà enterrée ?

Tandis qu’aux États-Unis, fondée par un ex-cadre d’Uber, désormais une église porte le nom de Way of the Future où il est question de s’en remettre et d’obéir à une entité supérieure d’origine artificielle, il est évident que ce sera l’intelligence artificielle qui aura le statut de divinité. A travers ce simple fait, que Sadin refuse de considérer avec dédain, car il est pour lui significatif, on peut voir ce qui a découlé de l’inversion systématique du rapport humain/objet. Ce n’est plus l’homme qui est à l’origine du Golem, qui lui donne vie par la parole, mais le Golem qui prend le pouvoir de décision sur l’homme, et qui parle pour lui. Sur cette inversion qu’elle constatait déjà, Simone Weil voyait en son temps un signe maléfique : « Les choses jouent le rôle des hommes, les hommes jouent le rôle des choses, c’est là l’origine du mal. 3»

Tandis que des laudateurs de l’IA font semblant d’en résumer ou même d’en définir la fonction, Sadin s’emploie à en connaître la nature, si l’on peut dire. Et c’est bien là où le bât blesse, ce n’est pas en termes de performance que l’on peut noter un tel outil qui n’en est justement plus un, mais en termes de direction à prendre. Laquelle a d’ailleurs déjà été prise, mais jusqu’où faut-il aller pour que le non-retour soit vécu comme une victoire, et par qui ? ou comme une défaite, par quels autres ? L’eugénisme avait ses adeptes, fort bien considérés, puis soudain refroidis pour la plupart à cause de cette fâcheuse guerre perdue par les Nazis. Et voici que le transhumanisme, à base de robotisation et d’IA vient offrir sa revanche à la caste qui n’avait perdu que pour un temps.

« Amazon a breveté un bracelet destiné à définir très précisément, non pas où se trouvent les corps dans un espace, à l’instar de ce qui est à l’œuvre dans ses entrepôts ou plus largement dans les différentes aires de la data driven manufacture, mais les mains d’un employé dans l’exercice de ses tâches. Le dispositif émet des vibrations si elles se situent dans une micro zone jugée impropre où si elles se rapprochent d’un article ne correspondant pas à celui visé dans le cadre d’une collecte, afin de les engager à prendre une autre direction. 4 »

Ce sur quoi insiste Sadin, c’est sur la finalité purement commerciale et asservissante de cette puissance technique qui n’a d’intelligence que le nom, puisqu’elle est uniquement la possibilité d’une poussée significative vers une rationalisation à outrance, qui va de pair avec un utilitarisme parvenu à son stade le plus accompli. La rapidité et l’efficacité de ces outils-tyrans sans équivalent chez l’humain restent des capacités qui n’ont rien à voir avec les affects, les intuitions, les contradictions, les improvisations qui opèrent dans les relations entre humains, avec, dans les meilleurs cas, le bien être dont elles sont la source.

« Non, jamais les machines ne se révolteront contre nous, non, jamais les robots ne chercheront à nous éliminer tels des chiens de métal effrayants pourchassant et massacrant les humains les uns après les autres jusqu’au dernier, conformément au scénario d’un épisode apocalyptique de Black mirror. En revanche, les créatures artificielles vont nous éradiquer, symboliquement et dans les faits, nous dépossédant de notre faculté à composer librement avec le réel et engendrant des logiques autoritaires d’un genre inédit. » 5

Ce que l’idéologie utilitariste et ce qu’elle a induit ont réussi à faire, c’est à s’assurer que tout être humain est remplaçable indéfiniment, nous le voyons bien sur le marché du travail comme sur le champ de bataille. Mais c’est alors ce qui est en dehors de toute négociation possible, de toute équivalence, qui fait le prix de chacun, ou plus précisément sa dignité. C’est exactement à cet endroit le plus précieux que vient s’interposer l’intelligence artificielle, se substituant mécaniquement à notre libre arbitre, à notre pouvoir de décision, même si, positivement, c’est nous qui restons les signataires de nos actes. Tous les espaces sont contractuels, vous n’avez plus ni la souplesse ni la fantaisie pour y prendre place, tout est programmé par avance, par des applications qui devancent toute vitesse de perception et de décision. Le champ du politique est ainsi effacé, à sa place survient l'esclavage dont on pourra dire avec aplomb qu’il est librement consenti alors qu'il n'est de long en large qu'un abus, une coercition en œuvre, sans solution pour s’en extraire.

« L’automobile, dans son évocation première, suscitait le sentiment de liberté, la voiture ‘‘autonome’’ sera celle d’une entière sollicitude à notre égard, de l’écoute de nos états d’âme et d’une parfaite prévenance à l’égard du moindre de nos besoins. Elle témoigne, bien au-delà d’elle-même, d’un nouvel éthos, celui d’une prise en charge, promise à être toujours plus intégrale, de nos vies. » 6

*

Éric Sadin, L'intelligence artificielle ou l'enjeu du siècle, L'Echappée, 2021. 11 €

Sur le site de l'éditeur

Notes :
1) p. 196.
2) p. 22.
3) Simone Weil, Expérience de la vie ouvrière, cité p. 89.
4) p. 126.
5) p. 128.
6) p. 205.

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