Guy Debord lecteur de Marx et de Hegel : choix, annotations, détournements, sources…

« Hegel a dépassé la mort ("commencement de la vie de l’esprit") puisqu’il a donné le sens du dépassement de la finitude ». Voici le troisième volume, sur une série de cinq, de l’intégrale des notes de lectures de Guy Debord compilées sous la direction de Laurence Le Bras pour les éditions L’Échappée.

marx
« Hegel a dépassé la mort (« commencement de la vie de l’esprit »)
puisqu’il a donné le sens du dépassement de la finitude » 1

Voici le troisième volume, sur une série de cinq, de l’intégrale des notes de lectures de Guy Debord compilées sous la direction de Laurence Le Bras pour les éditions L’Échappée. De fort beaux volumes édités avec soins, présentés, annotés, commentés, ici par Anselm Jappe pour la partie Marx et Bertrand Cochard pour la partie Hegel. Marx et Hegel sont les deux noms en lettres d’or sur la couverture. Comme beaucoup d’autres à son époque, Guy Debord a fait son miel de ces deux percées immenses dans les champs de l’analyse et de la prospective. Les œuvres ont été lues et relues, ainsi que leurs multiples exégèses. De la source aux confluences et des confluences à la Société du spectacle, les idées jouées et orchestrées circulent et se transforment, jusqu’à notre contemporaine lecture.

Lire Marx avec Debord, c’est aussi lire tous ceux qui viennent après lui, par exemple Georges Sorel, Henri Lefebvre, Maximilien Rubel, Georg Lukàcs, ou encore Lenine, Rosa Luxembourg et Trotsky. Et si, bien évidemment, comme le précise à tout hasard Anselm Jappe, « Debord n’a jamais identifié le marxisme à la doctrine soviétique », il est en cela plutôt conforme à l’opinion qui alors commence à se partager. De même qu’il est redevable à Kojève pour sa lecture de Hegel, comme le sont un grand nombre d’intellectuels français, il doit à Lefebvre comme il doit à Socialisme ou barbarie, qu’il fréquente quelque temps. Mais c’est directement au jeune Marx que Debord reprend le concept d’« aliénation », qui se décline en « fétichisme de la marchandise », « valeur », « réification », etc. C’est aussi le rapport entre la société et l’État qui intéresse Debord. Il note combien sont rares dans l’histoire les moments où la société a été plus forte que l’État ; Pierre Clastres et ses travaux ne viendrait qu’un peu plus tard.

Quand Debord lit et relit L’idéologie allemande (Marx et Engels), les mêmes phrases peuvent être relevées à chaque fois. Exemple : « Le travail est libre dans tous les pays civilisés, il ne s’agit pas d’affranchir le travail, mais de le supprimer. » Phrase de la page 200 dans l’édition Alfred Costes de 1948, il en a au moins trois fois l’occasion de la recopier, il ne les manque pas. 2

Pour ce qui est des détournements, dont Debord sera un adepte doué, voyons un texte de Feuerbach, où l’on peut lire : « L’exposition de la philosophie doit être elle-même philosophique. » Debord écrit sur sa fiche de lecture : « Pour ‘‘Société du spectacle’’ ? ce détournement : L’exposé de la prochaine révolution doit être lui-même révolutionnaire. » 3

À un moment, il note : « Pour Rubel, Marx a nié complètement l’État dès 1843, en étendant, par choix éthique, la critique Feuerbach. Pour Henri Lefebvre dans La Commune, Marx aurait trouvé sa position sur l’État après l’expérience de la Commune ! » 4

« Lorsque la taupe creuse à l’intérieur, nous devons prêter l’oreille à sa percée et lui donner réalité. » C’est Hegel qui écrit cela, cité par Bruno Bauer dans Les trompettes du Jugement dernier contre Hegel, l’athée et l’antéchrist. Un ultimatum (1841) 5 Une note de fin de volume relative à ce livre signé Bauer (écrit en fait par Bauer et Marx) nous explique qu’il s’agit là d’un essai fait pour réduire la droite hégelienne de l’époque, sous couvert d’un pamphlet semblant provenir d’une droite plus extrême encore. Procédé à double fond que Debord, avec son ami italien Gianfranco Sanguinetti, reprendra pour un livre signé… Censor : Véridique rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie.

bnf-fonds-guy-debord-e-ditions-lechappe-e
Bien sûr, un des enjeux de la lecture de ses fiches de lectures est de déceler l’origine possible de certains développements plus ou moins compliqués de la prose debordienne. Par exemple le chapitre V, « Temps et histoire », de La Société du spectacle. Je laisse la parole à Bertrand Cochard :

«  Debord s’y livre à une histoire de la domination faite non plus du point de vue du travail, mais de celui du temps. Le spectacle est la « fausse conscience du temps », et la critique qu’il l’atteint situe la réification du temps au cœur de l’analyse des divers mode de historiques de contrôle social. Or, la fiche consacrée à La raison dans l’histoire laisse penser que Debord avait cet ouvrage en tête au moment de rédiger ce chapitre. Comme Hegel il part des sociétés nomades pour aboutir à l’analyse de la société de son temps, en passant par la démocratie antique, le despotisme oriental et le féodalisme. Contrairement à Hegel, en revanche, son ambition n’est évidemment pas de présenter ces sociétés comme les figures successives de la réalisation de l’Esprit dans le monde sous la forme de la liberté. C’est une tout autre histoire qu’il écrit, dans laquelle ce n’est pas l’Esprit mais le spectacle qui se réalise dans le monde, selon une idée qui n’est pas celle de la liberté, mais celle de la séparation (d’où le titre du premier chapitre de la Société du spectacle : « la séparation achevée ») » 6

Relativement à un article des Temps modernes de 1989 signé Marc Lebiez et comparant les Commentaires sur la Société du Spectacle, qui venait de paraître, et La Société du spectacle, l’auteur note que le spectaculaire intégré devient chez Debord la seule réalité, c’est en quelque sorte la forme prise par l’État rationnel. Cette finalité vérifierait ainsi la théorie de Hegel. Contrairement à l’ouverture laissée dans le premier essai (de 1967) où, « dans la perspective ouverte par Marx ? Stirner, Bakounine » l’inachèvement laissait possible une révolution. Sur sa fiche, Debord note cependant : « Je suis resté un Hegélien d’extrême-gauche, avec Feuerbach, Marx, Stirner, Bakounine, Cieszkowski. » 7

On le voit, ces notes, ici évoquées trop succinctement, sont passionnantes et forment une sorte d’anthologie de ces deux pensées extrêmement puissantes et fertiles. Un choix opéré et (assez peu) commenté par un personnage à la fois acteur clandestin et penseur exceptionnel d’une époque renfermée dans sa surface. Je ne vois guère qu’à en reprendre quelques extraits, tout autre commentaire serait au moins superfétatoire. Par exemple, sur la bureaucratie ou sur l’art, ces deux derniers pour aujourd’hui :

« La bureaucratie est un cercle d’où personne ne peut s’échapper. Cette hiérarchie est une hiérarchie du savoir. La tête s’en remet aux membres inférieurs du soin de comprendre le détail, et les cercles inférieurs croient la tête capable de comprendre le général, et ainsi ils se trompent mutuellement. » Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel 8

« ...L’art procède du sentiment que la vie d’ici-ba est la vraie vie, que le fini est l’infini – de l’enthousiasme qui voit l’être suprême et divin dans un être déterminé et réel. Le monothéisme chrétien ne possède lui-même aucun principe de culture artistique ou scientifique. Seul le polythéisme, ce qu’on appelle le culte des idoles, est la source de l’art et de la science. (…) Les Chrétiens ne sont parvenus à la poésie qu’après avoir nié pratiquement la théologie chrétienne, en adorant l’être divin dans l’être féminin. Artistes et poètes, les Chrétiens furent en contradiction avec l’essence de leur religion, selon la représentation de la conscience qu’ils en avaient. Par esprit de religion, Pétrarque se repentit des poèmes dans lesquels il avait divinisé sa Laure. (…) » 9

La librairie de Guy Debord, Marx, Hegel, éditions L'Échappée, 2021. 24 €
Sur le site des éditions

Notes :
1) La librairie de Guy Debord, Marx, Hegel, p. 424.
2) Ibid. Cf. notamment p. 88, p. 95, p. 98.
3) Ibid. p. 130.
4) Ibid. p. 246.
5) Ibid., p. 118.
6) Ibid. p. 441.
7) Ibid.  p. 374.
8) Ibid. p. 55.
9) Ludwig Feuerbach Thèse provisoire pour la réforme de la philosophie., cité p. 131.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.