Un anti-Goncourt avant la rentrée, le prix Loin du marketing à Jacques Josse

On se souvient qu’en 1976 l’ineffable Jean-Edern Hallier avait créé un prix anti-Goncourt qu’il attribua à ce fou de Jacques Thieuloy. Thieuloy porta plainte contre Hallier, le chèque de 5000 francs était en bois !

Or, voici qu’en ce troisième millénaire commençant, bien loin des bouffonneries parisiennes, surgit un prix littéraire sans prix, un prix pour l’honneur, quand l’honneur n’est plus qu’un mot ringard, autant que le mot « scrupule ». C’est un libraire de Saint-Nazaire qui l’a créé il y a six ans. Pas de chèque, pas de statuette, nul autre avantage qu’un repas offert et la fierté d’avoir été l’heureux élu du prix Loin du marketing.

Selon son inventeur : « le prix Loin du marketing est voué à honorer un écrivain dont les éditeurs n’ont pas les moyens de se payer placards en chêne dans la presse pipeule, attachées de presse aux jolies menottes, cocktails aux tam-tams et dîners de connivence, renvois d’ascenseurs et de monte-charges, et, donc, ont peu de chances de voir leurs livres chroniqués dans les médias, et moins encore d’être invités par les bonimenteurs des radios et télés, pas plus que d’intéresser la plupart des libraires, l’œil scotché sur le compteur des « meilleures ventes » et contraints de « faire du chiffre » pour payer le loyer.

Le prix Loin du marketing est décerné à un écrivain qui n’a pas bénéficié des stratégies conçues pour que ça marche et qui ne peut compter que sur la qualité de ses écrits pour qu’on s’y intéresse. »

Gérard Lambert Gérard Lambert

Gérard Lambert fut 18 ans le libraire exigeant et généreux de la Voix au chapitre, la conjoncture ayant évolué comme on sait il dut mettre la clef sous la porte. Cependant le prix Loin du marketing reste bien vivant. Il est attribué chaque année, le 15 août, « pendant le sommeil des commerciaux. »

En ce bel été 2014, à la météo mouillée de vent et de larmes, le récipiendaire ne pouvait être que breton, il s’appelle Jacques Josse, poète, écrivain qui n’a jamais fait ce qu’il faudrait faire pour être connu, son souci n’étant guère que le geste secret de l’écriture. Le succès paraissant accessoire à certains artistes ou auteurs, on ne s’étonnera pas qu’aient choisi de les ignorer les relayeurs journalistico-médiatiques, courroies de transmission de la grande édition, c’est-à-dire bien souvent du gros commerce « actualitaire » et délébile, avec parfois, en guise caution officielle, un ancêtre académicien cabot et réactionnaire pour faire accroire au brillant de la grise poussière.

Jacques Josse a plus d’une trentaine d’ouvrages à son actif, poésie aussi bien que prose, fragments ou récits, sans parler d’innombrables notes de lectures, puisque c’est un dévoreur inlassable de voix mises en pages. Son écriture à lui est à la fois chaleureuse et sobre. Chaleureuse par une humanité qui ne se dément jamais, une compassion tout en pudeur qui donne à voir, à partager le sort des autres, le cœur humain. Sobre par une économie de mots pleine du respect de ce qu’elle traite. Dans l’œuvre abondante de Jacques Josse, Cloués au port, son texte peut-être le plus chantant, bijou littéraire où le vent et les éléments autant que les marins à quai et les morts endossent les meilleurs rôles en ce théâtre à ciel ouvert qu’est notre monde à bout de souffle.


« Dès l’automne, par contre, cela roule, cela craque. Une force inconnue se met à râper la mer en creux. Le vent se transforme en tempête. De nouveaux rectangles lumineux vacillent. Ce sont des cargos et des porte-conteneurs venus se mettre à l’abri. Ces feux fébriles s’ajoutent aux sédentaires. »

Notons que dans son livre le plus récemment publié, Liscorno, du nom d’un hameau des Côtes d’Armor où Jacques Josse vécut son enfance à partir de cinq ans, il parle à la première personne, chose rare chez lui qui préfère le plus souvent laisser dire les personnages qu’il a choisi de donner à entendre. C’est que là il se fait plus intimiste, lâchant quelques confidences sur les origines de sa vocation. Il évoque son père, les lectures de son père, celle des écrivains américains : London, Stevenson, Conrad, Caldwell ou Steinbeck, mais aussi Giono, Simenon ou Clavel. Il évoque « la nuit où Tristan Corbière s’est invité dans la mansarde à Liscorno pour ne plus vraiment en ressortir. » Une nuit « bien cochée dans sa mémoire ». « Je dois au poète contumace, au crapaud qui chante, à celui qui savait plus que quiconque ce que rogner et rognures signifiaient en poésie, ma première lecture qui m’a physiquement bousculé. » Il évoque Patrick, un passeur essentiel, qui lui mit en mains les livres incandescents des Américains de la Beat Generation, Bob Kaufman en tête, le noir ami du blues et dont les poèmes furent sauvés de justesse par un Lawrence Ferlinghetti aux instincts de libraire amoureux d’aventures et de rythmes, San-Francisco n’étant pas Saint-Nazaire mais les quais de part et d’autre trimballant parfois la même engeance aux accents hétéroclites. Ceux qui ont lu les livres de Jacques Josse savent l’importance qu’il accorde à Kerouac, dont le Mexico city Blues fut pour lui un déclencheur, à Ginsberg, à Snyder, à Welch et aux autres de la bande. Les mêmes seront plus surpris peut-être des lignes consacrées à Paul Celan : « Une nuit, Celan est venu. Il faisait clair. Je me souviens d’un ciel bleu-noir couvert d’étoiles pris dans le rectangle de la lucarne entrouverte. »

Jacques Josse cite encore Jean Genet dont les frères Querelle lui furent présentés par un échalas qu’on appelait Le Pélican, qui mourut peu après. Il vivait avec sa mère, laquelle était surnommée… Littérature ! Voilà qui ne s’invente pas ! À et dans Liscorno on peut croiser aussi bien Yves Martin et Armand Robin, Mario Rigoni Stern et Bohumil Hrabal, et bien d’autres. Autant de cœurs purs et d’esprits tenaces s’étant tenus à bonne distance de la gloire et des sacrifices qu’elle requiert, assurément tous Loin du marketing.

Sur son blog, Gérard Lambert, jury à lui tout seul, justifie son choix : Jacques Josse a écrit tranquillement quelques uns des livres les plus touchants de ces trente dernières années. Une confrérie de lecteurs s’en régale, la choppe à la main, et le nez sur le granit breton qu’il sait si bien évoquer quand le « souffle rugueux du vent » y pousse les vagues et que les « pluies salées » arrosent les hommes qui tanguent fort à la sortie des bars. »

Dans le livre qu’il a publié l’hiver dernier, où il a ramassé pas mal d’anecdotes liées à son métier, le même Lambert se souvient des débuts : Je croise ce vieil ami qui a longtemps été libraire. Je lui dis que je viens d’ouvrir une librairie. Il a ce cri du cœur : t’es con ou quoi !

Chacun jugera, mais je pencherai plutôt pour : QUOI.

 

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De Jacques Josse, cités ici :

Le veilleur de brumes, éditions Le Castor Astral/La Rivière échappée, 1995.

Cloués au port, Quidam éditeur, 2011.

Liscorno, éditions Apogée, 2014.

Voir sur Wikipédia sa bibliographie complète

Et voir son blog

De Gérard Lambert, lire son Dernier Chapitre, éditions Joca Séria, 2014.

Et voir son blog.

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