À partir de l’écologie sociale de Murray Bookchin, avec Floréal M. Romero

Floréal M. Romero nous donne à suivre le parcours intellectuel d’un des principaux philosophes de l’écologie politique, tenant d’une ligne située non pas entre écologie et anarchisme mais à la fois dans ces deux courants... Et il envisage le présent au regard des idées de Boockchin, quelque part entre Chiapas et Rojava, entre la Zad de Notre-Dame-des-Landes et celles qui naissent ou se préparent.

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Ces dernières années, l’insistante émancipation kurde aurait pris par endroits une couleur libertaire inspirée de Murray Bookchin. Il est vrai que l’influence de ce penseur américain disparu en 2006 ne demande qu’à s’étendre, notamment en France à travers diverses publications, telle que la biographie écrite par Janet Biehl, compagne de Bookchin, parue à L’Amourier en 20181 ou l’anthologie de textes proposée cette année par les éditions L’Échappée2.

C’est maintenant une étude éclairante qui paraît en librairie. Floréal M. Romero nous donne à suivre le parcours intellectuel d’un des principaux philosophes de l’écologie politique, tenant d’une ligne située non pas entre écologie et anarchisme mais à la fois dans ces deux courants. Un parcours qui va d’un communisme, bientôt dissident, à ses débuts, au municipalisme libertaire dont il fut le promoteur emblématique. Des expériences vécues et des lectures approfondies d’un certain nombre de théoriciens ou bagarreurs, anarchistes le plus souvent, en passant par les courants historiques, l’anthropologie, les sciences naturalistes, et la philosophie, bien sûr, tout cela vint nourrir la pensée de l’auteur de Our Synthetic Environement/Notre environnement synthétique, livre précurseur paru la même année que le fameux Printemps silencieux de Rachel Carlson3.

Selon Floréal M. Romero « l’anarchisme social qui atteint son expression maximale en Espagne [apporte à Bookchin] des éléments importants, pour ne pas dire déterminants, à l’heure de structurer des propositions idéologiques pour l’écologie sociale comme pour le municipalisme libertaire »4. Pour Bookchin, très clairement, « une société anarchiste n’est pas un idéal perdu dans la nuit des temps mais est devenue la condition préalable à la mise en pratique des principes de l’écologie. »5

Outre l’expérience espagnole, il y a ce moment syndicaliste d’après-guerre aux États-Unis, où Bookchin observe comment le patronat achète la paix sociale par quelques concessions aux ouvriers. Le prolétariat ne sera donc pas la force révolutionnaire que le marxiste d’un temps avait pu imaginer, il vient de le vérifier : « Le processus historique, le rocher de pierre sur lequel Marx avait construit sa maison, s’est transformé en sable. »C’est pourtant un ancien trotskyste qui sera son mentor, lui faisant mieux connaître Marx, Hegel et les théoriciens socialistes.

Mais Bookchin fait son chemin et se tourne vers l’anarchisme, s’intéressant à Kropotkine et à sa théorie de l’entraide, ou encore à Élysée Reclus, précurseur de l’écologie. Et dès 1952 il publie un article alertant sur les dangers sanitaires que fait courir à la population l’industrie pétrochimique alors en plein essor.

Très vite il conçoit l’anarchisme comme condition de l’écologie, et l’écologie comme empêchement de l’extinction. « Ses écrits ont une influence certaine sur les premiers activistes écologistes allemands. » Le mouvement des Verts allemands « devient très populaire à partir de 1979. Fonctionnant sur un mode d’action directe, il représente pour Bookchin celui qu’il avait rêvé pour les États-Unis. C’est pourquoi il s’en rapproche très tôt. »

« Au cours de ses tournées en Allemagne, Bookchin cherche l’appui des anarchistes, tentant de les convaincre de se rallier aux Verts, et de participer à la radicalisation de ce parti. Les anarchistes en général rejettent sa proposition et finissent par le décevoir. »

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Au terme de nombreux débats avec divers militants libertaires, il finira par conclure qu’ils sont pour la plupart restés attachés au XIXe et début du XXe siècle, il lui apparaît que l’anarchisme est devenu un « véritable mausolée ».

C’est de cette déception devant trop de « renfermé » et de dogmatisme qu’il conçoit le communalisme, en référence à la Commune de Paris, et pour la racine du mot : commun.

« Le communalisme extrait du marxisme le projet fondamental d’élaborer un socialisme rationnel, systématique et cohérent qui intègre la philosophie, l’histoire et la politique. Explicitement dialectique, il essaye d’infuser la théorie avec la pratique. De l’anarchisme, il tire son engagement pour l’anti-étatisme et pour le confédéralisme, ainsi que la reconnaissance de la hiérarchie comme problème fondamental qui ne peut être surmonté que par une société socialiste libertaire. »6

Floréal M. Romero ne manque de rappeler combien les exemples de mouvements n’ayant pas intégré ces données ont échoué, et de citer les exemples grec de Syriza ou espagnol de Podemos, pour lesquels il a suffi d’accéder au Parlement et d’intégrer la « caste politique » pour ensuite décevoir, trahir. Il cite cependant l’exemple des révolutionnaires kurdes qui semblent avoir saisi la portée du message de Bookchin, et tente de le prendre en compte dans ce qu’ils mettent en place, en dépit d’un contexte de guerre.

À la mort de Bookchin, en 2006, le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) lui rend hommage : « Il nous a conduits à la pensée de l’écologie sociale et a aidé à développer une théorie socialiste pour que cette pensée avance sur une base plus solide. Il a montré comment faire devenir réalité un système démocratique nouveau. »

Ce parcours intellectuel occupe la première moité de l’ouvrage. C’est alors que commence le ici et maintenant promis par le titre. Pour ce faire, l’auteur dispose de deux exemples de territoire en lutte et transformé, le Chiapas et le Rojava, où sont menées des expériences libertaires. Par ailleurs, il ne manque de livrer un état des lieux implacable d’une société à la ramasse et des individus qui la composent. Exode rural forcé ; abrutissement par les écrans ; tandem libéralisme/individualisme ; recours à la destruction « par défaut de lien affectif de base ». Et il montre que la question du comment est toujours là, en évidence, pour mieux masquer la question du pourquoi, qui inviterait peut-être, par une quête de sens, à une véritable remise en cause d’un système capitaliste parfaitement disqualifié, mais plus agressif encore en sa phase décadente.

Pour ce qui est des « zones piétonnes du capitalisme », comme il les appelle, Floréal M. Romero relève les évolutions et impasses où ont mené les politiques extrêmes menées, par exemple au Royaume Uni où un secrétariat d’État a finalement été créé pour lutter contre la solitude, tant ce phénomène s’est généralisé depuis les mesures de l’époque de Tatcher et de ses suivants.

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Face à la catastrophe en cours, nous n’avons plus le loisir de parier sur des solutions mal dessinées, tout juste aventuristes. C’est pourquoi le communalisme ou municipalisme libertaire, par sa manière auto-instituante, apparaît comme une piste valable qui semblent faire ses preuves. Gagner les communes et étendre peu à peu, à l’intérieur des pays, les pays qu’elles constituent. C’est l’écologue anglais Charles Elton qui écrivait, et que l’auteur reprend à son compte : « Il est nécessaire de diriger l’avenir du monde non pas à la façon d’une partie d’échecs ; plutôt comme un bateau. »

En conclusion, écrit Floréal M Romero, « notre pari de vouloir changer la société a une marge très étroite, étant donné l’accélération de l’effondrement qui vient. Mais nous sommes encore dans les temps, à condition de réussir à rassembler les personnes et les énergies dispersées dans des collectifs sociaux ayant une capacité créatrice de transformation.

[…]

Apprenant des exemples kurdes et zapatistes et de lutte et initiatives de notre monde du centre, nous avons aussi ce besoin vital de créer ce mouvement libérateur. Nous devons à la fois unir nos forces et mettre en place une structure organisationnelle stable (ou non éphémère, capable de se renouveler constamment).

Tenter d’ouvrir une troisième brèche, celle du communalisme, au cœur même du capitalisme et la relier aux deux autres, le confédéralisme démocratique du Rojava et le zapatisme du Chiapas, tel est en résumé, notre propos. »

Ce n’est pas un hasard si le livre est postfacé par Isabelle Attard, ancienne députée (Europe Écologie Les Verts) revenue du parlementarisme et prônant désormais « la construction dès maintenant d’une société post-capitaliste ». Le verbe attendre n’étant plus de notre vocabulaire, nous ne pouvons que l’approuver.

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Floréal M. Romero, Agir ici et maintenant, penser l’écologie sociale de Murray Bookchin, édition du commun, 2019.

Sur le site de l'éditeur : ici

1) Janet Biehl, Écologie ou catastrophe, la vie de Murray Bookchin, L’Amourier, 2018.
2) Murray Bookchin, Pouvoir de détruire, pouvoir de créer, L’Échappée, 2019.
3) 1962. Rachel Carlson, Silent Spring.
4) Murray Bookchin, Agir ici et maintenant - Penser l’écologie sociale de Murray Bookchin, éditions du commun, 2019, p.99.
5) Murray Bookchin, Agir ici et maintenant - Penser l’écologie sociale de Murray Bookchin, éditions du commun, 2019, p.249.
6) in Murray Bookchin, Le projet communalisme, 2002, cité in Agir ici et maintenant…

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