Mohamed al-Maghout, un poète syrien dont la joie n'est pas le métier

De sa Syrie natale, Mohamed al-Maghout (1934-2006) a été celui qui, en quelques recueils fulgurants publiés dans les années 1950 et 1960, a modernisé la poésie de langue arabe. Il connut la prison et l'exil, restant jusqu'au bout une conscience lucide et rétive, un homme farouchement indépendant.

De sa Syrie natale, Mohamed al-Maghout (1934-2006) a été celui qui a modernisé la poésie de langue arabe, en quelques recueils fulgurants publiés dans les années 1950 et 1960. Il connut la prison et l'exil, restant jusqu'au bout une conscience lucide et rétive, un homme farouchement indépendant. Écrivain prolixe, il semble qu'à un moment il ait délaissé la poésie pour se consacrer au théâtre, à l'écriture de scénarios, d'articles, d'essais. Cependant il renoue avec cette forme et publie plusieurs recueils dans les années 2000. A sa mort, il laissait une œuvre abondante méconnue en France. Pour son traducteur, le poète Abdellatif Laâbi, « Les cibles privilégiées [d'Al-Maghout] sont les tabous, qu'ils soient d'ordre politique, religieux ou sexuel. En cela, il reprend à son compte une tradition séculaire d'impertinence, qui n'a cessé de travailler en marge le corps de la culture arabe. Mais il ne se contente pas, comme le font beaucoup d'intellectuels arabes, d'adopter une attitude de défense outragée de ce patrimoine si souvent occulté et nié. Ce qui le distingue de ses prestigieux prédécesseurs, c'est qu'il ne recourt à aucun artifice, aucune précaution pour ce faire. La crudité, voire la cruauté d'al-Maghout sont bien celles d'un écrivain de notre temps, auquel l'évolution du monde n'a pas échappé [...]. Un écrivain arabe vivant dans une partie du monde qui ne reçoit de cette évolution que ses aspects pervertis d'où son immense frustration et ses immanquables dérives. »

Ces extraits sont issus de la préface de La joie n'est pas mon métier, anthologie composée à partir de trois recueils d'al-Maghout, parue en 1992, dans la collection Orphée publiée aux éditions La Différence, à ce jour, seul livre (sauf erreur) de Mohamed al-Maghout traduit en français.

à lire cet entretien réalisé en 2004 (cliquer ici)

Je choisis ces trois poèmes (avec une pensée pour mes amies syrienne et égyptienne Chirine Madina et May Azmi – ferventes lectrices de Mohamed al-Maghout – qui suivent depuis Le Caire où elles résident les mouvements révolutionnaires en cours, notamment en Syrie).

 

L'HIVER PERDU

 

Notre maison se tenait sur la page du fleuve
et son toit chancelant
laissait filtrer l'aube et les lis rouges
Je l'ai quittée, ô Laïla
et j'ai laissé ma courte enfance
se faner sur les routes désertes
Demain la pluie se déversera dans mon cœur
comme un nuage de roses et de poussière
On ne trouvera ni haillons ni tresses d'or sur les promenades
Je fondrai en larmes sur mon oreiller
guettant l'allégresse aimée
alors qu'elle quitte à jamais mes poèmes
et que le brouillard pourrissant au bord de la mer
s'étale dans mes yeux comme un écoulement d'ongles gris
pendant que les ventres putrides
rugissent devant les cafés
et que les longs bras brassent le vide
J'aime beaucoup, ô aimée, tirer ton sein avec violence
perdre ma mélancolie devant ta bouche de miel
Je suis un prédateur, ô Laïla
Depuis le début de la Création, je suis sans travail
je fume beaucoup
et d'entre les femmes je désire mes plus proches parentes
On nous a si souvent chassés de tant de quartiers
moi, mes poèmes et mes chemises bariolées
demain se languiront de moi la camomille
la pluie accumulée ente les rochers
le chêne de notre maison
Je manquerai aux vieilles carafes
qui geindront au petit matin
quand les troupeaux partiront aux prés et collines
Mes yeux bleus leur manqueront
Car je suis un homme élancé
et dans mes pas remplis de misère et de rêverie
je transporte des générations déchues, idiotes
bouffies de sommeil, de déception et d'agitation
Donnez-moi mon compte de vin et d'anarchie
la liberté d'espionner par les fentes des portes
et une jolie brune
qui m'apportera au matin roses et café
afin que je puisse courir comme une petite violette entre les lignes
et libérer l'appel des esclaves
des gosiers d'acier

in Tristesse au clair de la lune, 1959 (trad. Abdellatif Laâbi)

 

 

LA COLLINE

 

Ô destin, ne me gifle pas
des mètres de gifles couvrent déjà mon visage
Me voici
le vent souffle dans les rues
Je sors des livres, des tavernes et des dictionnaires
comme les soldats sortent des tranchées

Ô siècle, insecte vil
toi qui m'as fait miroiter un ventilateur en guise de tempête
des allumettes en guise de volcans
je ne te pardonnerai jamais
Je retournerai à mon village, à pied s'il le faut
et je propagerai dès mon arrivée des rumeurs sur ton compte
Je me jetterai sur les herbes et sur les bords des rigoles
comme un chevalier après une bataille épuisante
ou un chien dressé ayant traversé des cercles de feu
Je franchirai ces portes et fenêtres
ces manches et ces cols
aigle planant
au-dessus de la pudeur des vierges et de la souffrance des ouvriers
déployant mes ailes d'hirondelle au crépuscule
en quête d'une terre inexplorée
une terre qui se dresse, débridée dans l'espace
comme un cheval sauvage se cabre sous la selle
chaque fois qu'elle est effleurée par une chaumière ou un palais
un émir ou un mendiant
Une terre qui n'a existé et n'existera que dans mes cahiers
C'est bien, ô siècle
tu m'as vaincu
Mais je ne trouve dans tout cet Orient
nul promontoire
où planter le drapeau de ma soumission

in La joie n'est pas mon métier, 1970 (trad. Abdellatif Laâbi)

 

 

RÊVE

 

Depuis que les portes closes et le froid ont été créés
je tends la main en aveugle
cherchant un mur
ou une femme qui puisse me recueillir
Mais que peut faire la gazelle aveugle
d'une source vive
et le rossignol prisonnier
de l'horizon caressant ses barreaux ?

 

À l'ère de l'atome et des cerveaux électroniques
À l'ère du parfum, de la chanson et des lumières tamisées
je lui parlais des sandales des bédouins
du voyage au désert
à dos de chamelle
et ses seins m'écoutaient
comme les petits enfants écoutent
un récit captivant autour du brasero

 

Nous rêvions de désert
comme un prêtre rêve de faire l'amour
et l'orphelin d'une flûte
Je lui disais en portant
mes regards vers le lointain horizon :
là-bas nous reposerons sur les sables bleus
et nous dormirons en silence jusqu'au matin
non parce que nos paroles seront rares
mais parce que les papillons fatigués
dormirons sur nos lèvres

 

Demain mon aimée, demain
nous nous réveillerons tôt
avec les navigateurs et les voiliers
Nous monterons avec le vent comme des oiseaux
comme le sang au moment de la colère
et nous nous abattrons sur le désert
bouche s'abattant sur la bouche

 

Nous avons dormi enlacés toute la nuit
les mains sur nos valises
Et au matin, nous avons renoncé au voyage
car le désert était dans notre cœur

 

in La joie n'est pas mon métier, 1970 (trad. Abdellatif Laâbi)

 

 

 

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