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Billet de blog 31 janv. 2019

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Le Caire par cœur, avec Pierre Gazio en cicerone exquis

« Cela demande bien sûr vérification, mais il semble que les Cairotes soient passés maîtres absolus dans un art où la concurrence est pourtant rude, celui de métamorphoser la beauté d’endroits mythiques en cauchemar urbain. »

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« La forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel »
Charles Baudelaire

Quand il s’agit de faire le portrait d’une ville, le stylo des guides touristiques est souvent suspendu et semble pendre (et non pas peindre) du ciel, il ne trace que les grands axes, les imposants monuments, les « bonnes adresses » et les belles personnes. On l’imprime de préférence sur du papier glacé.

Pierre Gazio nous propose un guide autrement particulier et populaire. À partir de sept stations de métro, sans oublier l’espace du souterrain lui-même et quelques apartés, il nous fait découvrir le quotidien de divers quartiers, ordinairement voués à rester méconnus des touristes ou même des habitants d’un autre bout de la ville, car on peut passer sa vie au Caire sans sortir jamais d’un certain périmètre. La ville est immense, dense, brouillonne, l’habiter requiert pour la plupart des gens une telle dose d’énergie qu’il ne saurait être question pour eux de s’exiler d’un territoire assimilé de haute lutte, le territoire de la survie. C’est au visiteur impromptu d’observer ça et là et noter le notoire de l’endroit. Fort d’une empathie authentique doublée d’une ironie salubre, Gazio excelle dans ce trop rare exercice.

Il y a les flâneries sur les trottoirs d’une avenue ou d’une autre, la contemplation de vitrines pittoresques, d’immeubles oubliés, de vendeurs ambulants, et bien sûr l’inextricable cauchemar du trafic automobile au milieu duquel se remarquent toutes sortes de véhicules de toutes époques. Par exemple, le livreur de pain évolue à bicyclette : « Il porte sur la tête une large claie où sont empilées des dizaines de galettes qu’il tient d’une main quand l’autre maintient le guidon. Pour écarter les piétons, il émet un son entre le sifflement et la succion, reconnaissable entre tous les bruits du trafic. On le voit s’avancer majestueusement sans jamais tomber de son engin vétuste, sa charge semblant voler au-dessus des toits des voitures arrêtées. » Ou encore, moins surprenant dans l’apparence, l’automobile, qui réserve au client son lot d’enseignements et l’aide à saisir l’esprit du pays : « Un chauffeur de taxi à qui l’on enjoint de tourner à droite, répond généralement : “Si Dieu le veut.” »

Il y a la découverte, vers le palais Abdine, d’un magasin de chaussures, vêtements et articles ménagers à l’enseigne d’Unicité et lumière, appartenant aux Frères musulmans. Pas une femme dans la boutique. Des barbus à tous les postes. La prière coranique déversée toute la journée. Et des produits présentés très sobrement à des prix raisonnables… Pourtant, une mauvaise rumeur courut un temps, selon laquelle des clientes chrétiennes s’y trouvaient converties de force, suite à des chantages scabreux…

De la station Sainte Thereza, on débouche sur Choubra, quartier d’environ 5 millions d’habitants (sur une ville qui en compte environ 20 millions), où l’auteur part à la recherche de la maison de Dalida, native d’ici, dont certaines chansons sont très populaires en Égypte. C’est en contemplant cet environnement déroutant qu’il note : « Cela demande bien sûr vérification, mais il semble que les Cairotes soient passés maîtres absolus dans un art où la concurrence est pourtant rude, celui de métamorphoser la beauté d’endroits mythiques en cauchemar urbain. »

Il y a la station Sayeda Zeinab, celle qui fait passer le voyageur du jour aux ténèbres, ou inversement, selon le sens de la marche. C’est là qu’une mendiante affublée d’un marmot enjoint les passagers de la secourir ; son manque de conviction ou de talent rencontre hélas un inévitable fiasco dont l’auteur, observateur cruel mais juste, nous dit qu’il est bien mérité. La station est reliée à une sorte de marché couvert où pullulent nombre d’articles hétéroclites. Ce jour, il s’agit pour notre guide de trouver une lanterne de couleur, ou fanous, « qui sont au Ramadan ce que le sapin est à Noël ». Une occasion de prospecter sous des tentes de toile rouge et bleue, là où flamboient des centaines de fanous multicolores. « Une atmosphère féérique digne des palais de Shérazade. » précise le connaisseur.

Lequel connaisseur nous apprend que le relâchement de la pression sécuritaire dans les années qui suivirent le moment révolutionnaire de 2011 laissa prospérer au plus grand jour les trafics habituellement tenus cachés (« haschich, herbe, Tramadol »)– ce fut même « le seul secteur de l’économie en expansion à l’époque des Frères » –, jusqu’à ce que, le régime étant redevenu policier comme il se doit, les uniformes réapparaissent et se montrent tatillons au point d’arrêter un jeune homme que nous avions croisé dans le quartier résidentiel de Maadi, que Pierre Gazio honore souvent de sa présence. Le jeune homme a exercé divers métiers tel qu'égorgeur de poulets ou vendeur de sandwiches, préparateur de chichas ou tailleurs de pierres, depuis il a progressé vers une sorte d'oisiveté quelque peu délinquante ; un être charmant. Or, voici qu'il s'est fait pincer, et il est retenu dans un commissariat d'Héliopolis, où notre narrateur va lui rendre visite. C’est l’occasion de rejoindre sous terre la station Saray, avant de chercher le lieu de détention où règne une ambiance léthargique. « J’ai à peine le temps de lui parler, de demander des nouvelles des médicaments que je lui ai fait parvenir […]. Il doit retourner derrière les lourdes portes noires. […] Les policiers me retiennent quelques minutes et m’infligent un sermon sur mon inconséquence à me mêler à cette racaille. Je joue l’étranger benêt. »

Alors qu’il doit donner un cours particulier d’anglais à un garçon qui n’a rien capté en cinq années d’étude de la langue de Shakespeare, davantage que le flâneur, c’est le professeur qui nous informe : « D’après une enquête officielle parue en 2015, la moitié des élèves des écoles gouvernementales du Caire et de Guizeh quitte le cycle primaire sans savoir lire ni écrire. » C’est que, derrière l’humeur légère que l’on met à conter une ville, il y a aussi le loisir de témoigner d’une situation sans nom.

Est-ce dans ce même quartier ou dans un autre, peu importe : « Un jeune homme descend l’escalier à ma hauteur. Il a le visage émacié, les tempes rasées, une allure de mauvais garçon famélique. Il me regarde fixement, puis me dit :
– Tu as l’air de ne pas être Égyptien.
– C’est vrai.
[…] Après un bref silence et un regard appuyé, il me dit alors à mi-voix, comme s’il me livrait une confidence ou une proposition douteuse :
« D’où que tu viennes, tu nous illumines ! »

Épisode ô combien illustratif de cette profonde bienveillance que perçoit l’inconnu qui veut bien s’attarder, et qui explique sans doute en partie que Pierre Gazio ait choisi de s’installer au Caire. Autre séquence : un jeune chauffeur de tuk-tuk demande comment il se fait que, lui, étranger que rien n’oblige à vivre dans cette cité « bruyante, sale et difficile », il soit devenu Cairote – tandis que la trajectoire suivie par l’engin doit plus à l’avertisseur et aux coups de freins qu’à un quelconque sens de la conduite –, Gazio répond : « Mais j’aime les gens. Ils sont gentils, amusants et généreux.
– Pas tous…
[lui rétorque son intervieweur.] Et cette réponse laconique suivie d’un long silence suffit à me remettre à ma place, celle d’un spectateur dans un confortable retrait, doublé d’un hôte privilégié. »

Faut-il rappeler qu’après la chute peu glorieuse du raïs, la station Moubarak a été rebaptisée station Martyrs (Shohadaa) ? C’est dans cette station, d’ailleurs, que Gazio note avec surprise combien le regard habituellement « conservateur, voire réactionnaire sur le chapitre des mœurs » des autochtones se relâche sous la terre ; ainsi ce couple de jeunes gens dont les doigts se caressent à la vue de tous, ou ces jeunes lycéens qui échangent un baiser à travers la vitre d’un compartiment, événements impensables à la surface sans qu’un habitant austère n’en appelle avec aigreur à l’ordre et à la décence. Il y aurait donc deux mondes superposés, où les règles seraient distinctes, à l’image d'un visage derrière lequel se tient quelque secret indépendant.

Non seulement avisé, le livre du disciple d’Albert Cossery, sur lequel il a commis jadis une thèse, est plein de vie, de drame, de truculence, nourritures de l’esprit enclin à contempler comme à être enseigné. On y apprend à déambuler, à regarder avant de traverser, à manger avec les doigts, à supporter le bruit, à tolérer la misère, à plaisanter de tout, à motiver sa révolte, à s’indigner à l’égyptienne. C’est avec lui un délicat et vrai séjour au pays de la fatalité qui ne va qu’un temps. Mais qui paraît toutefois vouloir durer.

Pierre Gazio, Sept stations du Caire « Carnets de voyage par le métro », éditions des Busclats, 2018. (15 €)
Voir sur le site de l'éditeur : ici

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