Bac Pro, «réforme» ou détricotage

Je transmets ici une lettre ouverte d'un collectif de professeurs de lycée technique au ministre de l'éducation, à propos de son projet de « réforme » du Bac professionnel. Vous pouvez lire et faire lire, le lien vers la pétition en ligne est indiqué en fin d’article

Monsieur Jean-Michel BLANQUER
Ministre de l’Education Nationale
110 rue de Grenelle
75357 PARIS SP 07

Mulhouse, le 25 juin 2018­­

Monsieur le ministre,

A la lecture de votre dossier de presse « transformer le lycée professionnel », présenté le 28 mai dernier, nous, enseignants de lycée professionnel, sommes très inquiets de la réforme du Bac Professionnel qui s’engage.

Nous avons de nombreuses interrogations, auxquelles, nous l’espérons, vous pourrez répondre.

Tout d’abord, ce projet part d’un diagnostic incomplet et biaisé.

En effet, l’énoncé des débouchés professionnels pour les différentes sections n’indiquent à aucun moment les raisons de la non-professionnalisation et du chômage à 7 mois dans certains secteurs. Si l’étude a été faite, elle n’apparait nulle part. Vous parlez d’un déficit d’embauche sans jamais poser la question de savoir s’il est lié aux débouchés professionnels effectifs dans ces métiers, aux conditions d’emplois et de rémunérations, ou à la pertinence du contenu de la formation  et à son adéquation aux demandes des employeurs.

Vous proposez de réformer notamment la filière Gestion-administration (GA) qui accueillent 75 000 élèves, notamment en limitant l’offre de formation et en incitant des élèves à changer d’orientation. Cependant à aucun moment vous ne précisez s’il existe des formations alternatives,  dans quelles conditions, ni quels moyens seront mis en œuvre pour pallier ces fermetures.

De plus, il n’est à aucun moment question du niveau et des difficultés réelles des élèves tant pour leurs attitudes que pour leurs compétences scolaires. A ce titre, tout le chapitre sur les « campus d’excellence » est bien loin de la réalité quotidienne des établissements. On ne peut pas arriver à un résultat probant sans une bonne prise en compte des réalités de départ.

Ainsi, le mélange entre les sections 3pro et DIMA ne tient pas compte des différences entre les deux publics et leurs potentialités.

Pour ce qui est de la qualification professionnelle, la proposition de choisir la spécialité seulement à la fin de la seconde conduit à une baisse finale du temps dédié aux apprentissages professionnels du bac pro. En effet, l’élève n’aura alors véritablement que deux ans de formations spécialisées et non plus trois comme aujourd’hui. De plus, la diminution de la dotation horaire dans les matières professionnelles accentue cette « déprofessionnalisation » du bac pro.

Dans le dossier, aucune référence à la répartition et à la budgétisation n’apparaît clairement en dehors des restrictions relatives à la baisse des dotations horaires. En effet, après lecture du dossier de presse et comparaison avec nos BO, des différences nettes de dotations horaires se dégagent.

Le détail du volume horaire en CAP ou en BAC Pro prend en compte les heures en période de formation en milieu professionnel (PFMP), ce qui biaise complètement les chiffres. En enlevant les heures de PFMP, on remarque que l’on perd globalement des heures (177H en CAP et 86H en BAC PRO). ­

La perte d’heure est encore plus frappante, en comparant les heures d’enseignement général actuelles et celles prévues. En CAP, on passe de 855H à 467H.

Comment prétendre à une « culture commune » de qualité avec la moitié de la dotation horaire?

Cela nous choque et nous révolte.

 En regardant le projet de répartition horaire, des matières disparaissent comme l’éco-gestion ou la PSE.

­OU SONT-ELLES ?

Pour les arts appliqués, par exemple, cela correspond à la perte de la moitié des heures en CAP. On passe de 100,5H à 55H. Cela implique, que les professeurs d’arts appliqués auront avec ce projet 18 classes et plus de 400 élèves (23 élèves x 18 = 414 élèves). Une prise en compte de la charge administrative est-elle prévue ? 

De plus, selon certains syndicats, au vue de la baisse de dotations horaires, la logique de classe à effectif réduite ne serait plus assurée en CAP. En tant que professionnel en contact avec ces jeunes au quotidien, nous vous assurons qu’au vue de l’hétérogénéité des niveaux tant dans les compétences scolaires que sur la formation de citoyen que l’augmentation des effectifs en classes de CAP nuirait à l’enseignement et à l’apprentissage.

Nous nous inquiétons également de la gestion des élèves avec le projet d’accueil différencié en CAP (formation en 1 an, 2 ans ou 3 ans). Comment cela se traduira-t’il sur le terrain ? Au vu de votre projet, nous nous inquiétons d’avoir dans la même classe les différents niveaux. Comment alors faire une progression logique et adaptée à nos élèves, avec des effectifs plus lourds, surtout si certains sont en apprentissage?


L’augmentation significative du volume d’heures d’accompagnement personnalisé est un point positif. Mais comment ces heures vont-elles être reparties ? Actuellement, elles sont généralement en HSE. Est-ce que cela restera identique ? Ou un nouveau profil de poste apparaitra-t-il ?

Si cela reste en HSE, cela créera une différence entre matières. En effet, les « petites matières » qui ont beaucoup de classes n’auront pas le temps matériel pour s’investir dans l’accompagnement personnalisé.

La rémunération au mérite, préconisée également par le gouvernement, est-elle censée prendre en compte les HSE ? Si c’est le cas, les professeurs à petits volumes horaires seront lésés.

 L’apparition de notion de chef d’œuvre est également très intéressante.

Cependant au vu de la répartition des volumes horaires, elle sera à la charge des seuls professeurs des matières professionnelles, alors que ce projet personnel de l’élève pourrait devenir la clef de voute de projets interdisciplinaires. Ce volume horaire devrait être effectué en co-animation avec toute l’équipe pédagogique.

Dans de nombreuses filières, l’intervention de professeurs de matières générales serait bénéfique pour le chef d’œuvre. Cela lierait les matières et apporterait du sens et de la cohérence à la formation.  Par exemple :

- pour les métiers de la bouche, si par exemple le chef d’œuvre est la conception d ‘un plat : l’intervention de la PSE (protocole d’hygiène), des arts appliqués (design culinaire,…), mathématiques (calcul des volumes) se justifie pleinement.

 - pour les métiers du commerce, avec un projet ou d’aménagement d’un espace d’accueil : l’intervention de la PSE (protocole de sécurité), des arts appliqués (création de logotype, d’ambiance de magasins…), mathématiques (calcul des volumes), se justifie également.

Comme l’illustre ces exemples, une logique de co-animation apparaît, qu’il faut mettre en avant.

Etes-vous prêt à défendre ce type de projet qui créerait un réel fonctionnement d’équipe pédagogique et une cohérence dans la formation et dans l’esprit des élèves ? Et donc, de défendre une répartition horaire par  matière en cohérence avec cette logique, et la mise en œuvre des dotations horaires permettant de la développer ?

Nous faisons appel à vous pour obtenir de plus amples informations sur cette réforme.

Notamment :

  • La suppression des heures d’enseignement général aboutit–elle à une diminution des postes ?
  • Quelles mesures seront mises en œuvre pour pallier aux fermetures en GA ?
  • Quelles remédiations envisagez-vous face à la diminution des matières pro et à la « déprofessionnalisation » du bac professionnel ?
  • Qu’advient-il des heures de PSE et d’éco-gestion et des postes d’enseignants qui les assurent actuellement ?
  • La surcharge administrative lié à la multiplication des classes pour les matières à petits volumes sera-t-elle prise en compte et compensée ?
  • Est-ce que les classes de CAP resteront à effectif réduit ? Quels moyens seront donnés pour créer un parcours différencié au CAP 1an, 2ans et 3ans ?
  • Comment seront organisées et financées les heures d’accompagnements personnalisés ?
  • Pouvez–vous défendre une logique de co-animation pour le chef d’œuvre ?


Nous ne sommes pas réfractaires à des réformes, loin s’en faut, mais nous souhaitons une réforme non dictée par des raisons budgétaires et des logiques de réductions de moyens, mais par des raisons humanistes. Nous souhaitons accompagner au mieux nos élèves vers la réussite et la formation de citoyens.

 En espérant des réponses rapides de votre part à ces questions, veuillez agréer, Monsieur le ministre, l’expression de notre haute considération.

Collectif de professeurs du Lycée Stoessel­
collectifprofesseurs.lpstoessel@gmail.com

Retrouvez ici la pétition en ligne:

 

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