Emmanuelix et Sonamivirus

FICTION: Confronté à une épidémie qu'il commence par nier, le roi des Gaulois comprend que la situation peut l'aider à museler son peuple.

Tout commença par une rumeur : un virus mortel circulait dans un lointain pays gouverné par d’horribles dirigeants, un dictateur à leur tête ; mais c’était là-bas, pas ici . Le « monde libre » lui n’avait rien à craindre : un tel fléau ne pouvait pas se produire « chez nous », dans nos pays aux mains d’experts et de financiers. Signe de cette haute compétence et d’un fort souci de responsabilité, le gouvernement de Gaule avait fait interrompre des recherches inutiles, coûteuses et surtout non rentables, en effet maintenir l’équilibre budgétaire imposait une gestion rationnelle de l’hôpital et de la protection sociale. On disposait par exemple d’un stock de masques dont on n’avait que faire ; ils furent donc détruits.

 

Gouverner les Gaulois était compliqué, même en ce 21ème siècle : si dans leur immense majorité, ils n’étaient rien, ils contestaient tout.  Pendant plus d’un an, ils avaient, tout de jaune vêtu, défilé sur la plus belle avenue de Lutèce, bloqué la circulation ; en réponse à cet affront leur financier-roi avait mobilisé sa police qui équipée de ses chars, grenades et LBD, en avait blessé beaucoup, mutilé certains à vie. A Nicacea, ses agents zélés avaient frappé une dame âgée néanmoins active dans le mouvement ; la violence des coups reçus nécessita une hospitalisation mais que faisait-elle dans une manifestation à son âge ? Ce peuple resterait désespérément immature et son souverain devait donc le traiter comme tel.

Rien n’y fit, chaque semaine ils battirent le pavé des mois durant, obligeant leur souverain à descendre dans l’arène et à mettre en scène un simulacre de débat dont personne ne fut dupe. Insoumis, réfractaires mais pas stupides ces Gaulois.

Ils agaçaient profondément Sa Majesté des riches qui décida de les faire trimer, de ruiner la santé et la vie de ces rien incapables de réussir, fouteurs de bordel analphabètes, masse d’irréductibles emmerdeurs ; au moins peut-être vivraient-ils moins longtemps grâce à cette gestion saine des services publics et de la protection sociale.

Il sollicita l’aide d’une multinationale tentaculaire pour imaginer un système de pension à points, un truc incompréhensible croyait-il. Las !  Au milieu de ce labyrinthe un détail était resté très clair, lumineux : le peuple avait tout à y perdre. Chiffres truqués, affichage de déficits abyssaux, nouvelles violences policières, là encore sa stratégie s’était avérée inopérante. Nouvelle et mauvaise surprise en effet, ces putains de Gaulois n’étaient point analphabètes ; ils savaient non seulement lire, mais aussi trouver l’information nécessaire pour défendre leur cause et réfuter la logique royale, purement boursière. Résultat : ils avaient fini par découvrir où se trouvait le prétendu argent manquant. Et dire qu’il semblait si habilement dissimulé. Un vrai cauchemar !

Emmanuelix 1er était encore un jeune enfant lorsqu’une dame de fer prit la tête de la blanche Albion. Il l’admirait ! Il en avait fait son modèle et suivant son exemple il enserrerait les Gaulois dans un étau d’acier. Lorsqu’un peu de grogne, de lassitude s’installa parmi ses forces de l’ordre, il leur distribua quelques primes à l’heure du solstice d’hiver et bientôt les policiers récompensés reprirent goût au sale boulot, gazèrent et matraquèrent de plus belle.  Quant à lui, il préféra répondre au peuple par un froid mépris ; jupitérien, il ignora les médecins et agents hospitaliers en grève depuis un an. La dame de fer avait en son temps laissé mourir de faim et de froid les mineurs en grève, tout comme ses opposants celtes sans siller à aucun moment ; il se montrerait son digne héritier, n’aurait aucune faiblesse, pas plus face à des gilets jaunes que devant des blouses blanches. D’ailleurs ’il n’éprouvait aucune compassion pour ces moins que rien et avait imaginé tout un système pour canaliser cette horde insoumise, la dompter, l’enfourcher comme un tigre. Il ferait de la peur son alliée ; grâce à cet ingénieux stratagème ils consentiraient à rester chez eux, à ne plus se toucher ni s’embrasser, surtout à ne plus se rassembler ; les confiner, les encager, sanctionner sévèrement les récalcitrants tout en semblant agir pour le bien de tous. Une seule pièce manquait au puzzle pour le rendre opérant : une menace réelle qui justifierait cet enfermement.

 Etonnamment son ciel s’éclaircit : cette maladie tout aussi étrange que mortelle, ce mauvais génie nommé Global 21 ou parfois Sonamivirus envahit le monde, ce dont Emmanuelix espéra tirer le meilleur parti.  S’il n’avait certes pas souhaité un tel désastre, il avait néanmoins ignoré les alertes du monde scientifique ; sa ministre de la santé s’en étant émue, il avait balayé ses inquiétudes d’un revers de main, puis l’avait écartée de son gouvernement. Aveuglé par l’obsession du pouvoir et du contrôle absolu, de la puissance, des richesses et des trésors, il négligea la boîte de Pandore ouverte puis vit dans l’irrémédiable pandémie un moyen pour faire briller sa couronne d’un éclat nouveau : il déclarerait la guerre au sonamivirus et les Gaulois se rangeraient bien sagement derrière leur chef ; un peu d’habileté l’ennemi national deviendrait son tremplin vers un contrôle total du peuple.

Il en alla tout autrement : car sa précipitation dans les décisions, son obstination le rendaient pareil à un colosse aux pieds d’argile. Avait-il déjà oublié ses précédentes déclarations ? Il  avait d’abord nié, puis minimisé le danger, affirmé l’inutilité des masques d’ailleurs inexistants depuis la destruction du stock ; son soudain changement de cap suscita donc doute, interrogations et entama d’emblée sa crédibilité. Rapidement les hôpitaux s’engorgèrent et une foule croissante de patients arrivaient aux urgences en état de détresse respiratoire ; les plus âgés, les plus faibles mouraient. Sa position de monarque exigeait de lui un discours martial, digne d’un authentique chef de guerre.  « Nous sommes en guerre ! » martela-t-il à plusieurs reprises, puis il donna ses ordres : y contrevenir constituerait d’abord une infraction, puis un délit. Le danger réel se conjuguant à la peur, les Gaulois récalcitrants devinrent dociles et obtempérèrent sous la menace autoritariste : Emmanuelix 1er en avait rêvé, Global 21 l’avait fait.

Quelle erreur n’avait-il pas commise ! Compter sur un mauvais génie par essence incontrôlable pour s’arroger un pouvoir absolu sur ses sujets ! Le socle sur lequel reposait son trône ne tarda pas à se fendiller, à s’effriter, à rétrécir comme peau de chagrin. En premier lieu un druide déclara avoir découvert un remède efficace : pour ce faire il s’était appuyé sur des connaissances anciennes, avait utilisé des filtres déjà connus de ses maîtres et annonçait des résultats encourageants. Ses patients ne mourraient pas et s’ils ne guérissaient pas totalement, leurs symptômes étaient considérablement amoindris, leur vie reprenait un cours presque normal. Connu sous le nom de Merlin ou Gandalf, sa réputation se répandit sur tout le territoire gaulois semant ainsi le trouble. Sa réussite minait le pouvoir royal : à quoi bon en effet imposer une séquestration générale si l’on disposait d’un traitement, quand bien même fût-il perfectible ? Vint ensuite le tour d’une elfe : guérisseuse des corps et des âmes, elle défia sa majesté ; forte de son savoir magique, elle s’opposa ouvertement à ses plans, en montra les insuffisances et les dangers. Les elfes étaient des créatures aimables et puissantes ; qu’elle s’allie avec ce maudit druide et les Gaulois recommenceraient à s’agiter, à contester car le peuple souffrait.

Sa décision d’assigner tous ses sujets à résidence avait certes renforcé son pouvoir, elle avait entrainé l’arrêt du pays, privant les plus fragiles avaient de leur gagne-pain. Premières victimes de la contagion, relégués à la périphérie des grandes métropoles, maintenus à l’écart des grands centres où les riches touristes croisaient l’élite sociale, ils constituaient cependant les combattants de première ligne du contre le fléau. Cette guerre moderne révélait leur véritable nature : c’étaient eux le socle de la société, les fondations qui empêchaient l’effondrement de la pyramide, ceux grâce auxquels son sommet d’or restait debout et brillait au soleil. Si lui-même n’en avait cure, pour la plupart des Gaulois ces hommes et ces femmes étaient devenus des héros. Qu’adviendrait-il une fois l’épidémie enrayée, quand plus rien ne justifierait l’état d’urgence, l’interdiction de circuler, de se réunir ? Maintenir, garder le peuple bridé, muselé coûte que coûte ; sans cela son monde s’écroulerait et Emmanuelix 1er ne trouverait place dans celui qui allait naître. Comme ses ancêtres avant lui, il profiterait de la crise pour modifier les lois, ferait discrètement passer dans le droit commun les mesures liées à l’état d’exception qu’il pourrait de ce fait lever, semblant ainsi rétablir les libertés publiques. Il utiliserait aussi les dernières technologies pour surveiller l’ensemble de ses sujets, la nouveauté les rendant attrayantes, désirables même ; ce faisant il soignerait son image de souverain moderne.  

Sa réaction tardive le servit à bien des égards : il déclencha une restriction drastique des libertés pour une période bien plus longue que dans les pays voisins. Il fit fermer les écoles, ouvrant ainsi grand la porte à l’enseignement en ligne, pour la plus grande satisfaction des géants de la technologie. Le recours au télétravail apparut naturel pour parer aux fermetures d’entreprises et à l’inévitable explosion du chômage. Il avancerait sans rencontrer le moindre obstacle et mènerait le pays à marche forcée dans une véritable mutation civilisationnelle. Le sonamivirus lui avait conféré tous les pouvoirs ; séquestrés à domicile, sans plus de séparation entre vie professionnelle et leur vie de famille, les salariés n’allaient guère entrer en cyber-résistance : d’une part ils découvraient brutalement la privation de contact humain,  se retrouvaient submergés de travail ; d’autre part, l’usage du darknet requérait un niveau exceptionnel de connaissances informatiques et seul une poignée de militants anarchistes connaissait les arcanes de cet environnement. L’inconnu face à la pandémie, la crainte du lendemain ajoutée à l’isolement écartaient momentanément tout risque d’explosion sociale. Quant aux jeunes, ils s’inquiétaient surtout de leurs examens, de leurs poursuites d’études ; rien à redouter non plus de ce côté.

  Il avait finalement gagné la bataille culturelle, la plus importante d’entre toutes : désormais l’autre était un danger mortel : le toucher, l’embrasser, l’accueillir chez soi signifiait l’exposition à une maladie sans remède ; en rester éloigné, garder ses distances une question de survie. Limiter au maximum le contact humain, telle était l’unique solution. La pandémie lui offrait l’extraordinaire occasion d’instaurer une techno-dictature consentie.

A chaque rentrée scolaire les professeurs déploraient le nombre trop élevé d’élèves en classe, l’exiguïté des locaux ; ils pourraient désormais les accueillir en nombre limité, assurer une partie de leur enseignement chez eux ; de quoi iraient-ils donc se plaindre encore ?

Côtoyer de trop près ses collègues de travail, parler, rire avec eux pendant les pauses représentait un risque pour les entreprises et les administrations ; il fallait donc réduire le personnel que l’on remplacerait peu à peu par des robots bien plus résistants et obéissants. Des agents de caisse dans les magasins ? Un péril pour la santé des clients quand un simple touch sur l’écran de leur smartphone suffisait pour vider leur compte bancaire, creuser leur découvert tout en remplissant celui de l’enseigne et de l’organisme de crédit. La technologie réduirait, voire abolirait l’échange humain, rendrait la circulation plus fluide dans les commerces, les services et surtout rendrait leur ouverture permanente indispensable, la solitude stimulant leur désir de consommer, d’accumuler les objets tels des fétiches pour combler le vide de leurs vies.

L’heure était venue de repenser aussi les loisirs, les vacances : « sous les pavés la plage » avait cédé la place à « sur la plage les flics ». Ceux-ci obéissaient aux ordres d’un gouvernement tout aussi liberticide qu’hypocrite et manipulateur. Avide de pouvoir, de puissance, Emmanuelix 1er avait sciemment élaboré un plan déconfinement voué à l’échec. Des baigneurs il exigeait l’impossible : s’il les laissait retourner librement à l’eau après des mois d’hiver et de confinement, s’allonger sur le sable pour récupérer, s’asseoir pour manger un morceau était proscrit et bien sûr … réprimé. L’arrivée des beaux jours attirait les foules impatientes de vivre enfin hors des murs et les officiers de police préposés à la surveillance s’en trouvaient chargés d’exécuter une tâche infaisable qui rassemblait tous les éléments générateurs d’incompréhension et de tensions. Une pause d’’un quart d’heure, d’une demi-heure sur le sable signifiait-elle vraiment un risque de propagation du virus ? Était-ce un fait scientifiquement établi ? D’un point de vue policier cependant, pas question de souplesse car adopter une attitude plus tolérante triplerait leur tâche : surveiller non seulement le respect des distances, mais aussi des temps de pause et s’assurer de la propreté des lieux après les piqueniques. Impossible !

Cette politique du verre à moitié vide engendrerait inévitablement amertume et frustration ; un choix pourtant bien plus astucieux qu’il ne semblait à première vue car seul le recours au numérique permettrait d’allier autorité, souplesse apparente et liberté illusoire.  Une application pour individualiser ces contraintes effacerait les sentiments négatifs comme par magie. « Salut ! Je suis ton coach de plein air. Comment t’appelles-tu ? Quel âge as-tu ? Tu es un homme ? une femme ? Donne-moi ton poids, ta taille et je vais calculer ta masse corporelle, ton temps d’activité physique et de repos requis, ta pause repas et même te suggérer un menu. Je t’avertirai aussi quand viendra le moment de rentrer chez toi. ». Une majorité apprécierait certainement la discrétion et la commodité de la surveillance électronique : les dictateurs le savent, l’obéissance rassure. La police se ferait ainsi oublier, limitant ses interventions aux situations critiques. Il touchait là le point crucial, le virage culturel à négocier à la perfection, l’enjeu civilisationnel par excellence : rendre désirable ce flicage en ligne, amener chacun à télécharger son propre gendarme, à en faire son alter-ego.

Quand viendrait la rentrée il en irait de même au travail : une prétendue d’autonomie masquant une servitude consentie.  « Tu ne veux pas retourner au bureau ? Sois sans crainte mon ami, je choisirai pour toi le meilleur équipement au meilleur prix pour que tu puisses télé-travailler ; tu as plein d’options, à toi de choisir la meilleure ». « Et toi jeune, tu n’as pas envie de retourner en cours ? Mais aucun problème, tu devras juste te connecter au serveur de ton collège ou de ton lycée. En plus, il y aura des super promos sur les ordinateurs, même des cours à prix cassés faits par des coaches particuliers si ceux de tes profs ne te plaisent pas. Tu sais, nous vivons dans une société apprenante. Tu verras, tout ira bien ; selon tes résultats, tu pourras aussi gagner des séances d’approfondissement gratuites et pourquoi pas des séjours linguistiques ? des vacances ? Parles-en vite à tes parents. COOL, LA RENTREE ! »

Etablir un pouvoir invisible, intangible et sans partage appelait à franchir une dernière étape : acquérir une dimension sacrée, devenir un mythe. Pareil à un dieu tout à la fois redouté, admiré et adoré le peuple lui vouerait un culte ; sa fondation passerait évidemment par un sacrifice, lequel mènerait à une rédemption collective.

C’est pourquoi les Gaulois rebelles devraient d’abord expier leur faute, se faire pardonner leur année d’insoumission, leur refus de travailler plus et plus longtemps. Pour des raisons demeurées inconnues, le plus beau temple de Lutèce avait subi un incendie ravageur l’année précédente, détruisant sa célèbre flèche. Il la leur ferait reconstruire, soit physiquement, soit par un impôt, mais en aucun cas il ne laisserait SA capitale se transformer en une Commune où les contestataires du monde entier viendraient échanger, partager leurs expériences démocratiques, solidaires et écologiques. Le peuple érigerait donc une nouvelle tour, visible de tout Lutèce ; sa vue lui rappellerait ses erreurs et la rédemption néanmoins accordée par leur souverain en échange de leur repentir. Ce ne serait pas seulement un chef d’œuvre architectural ; l’édifice contiendrait aussi les derniers accomplissements technologiques, le nec plus ultra de la surveillance à distance. A son sommet reposerait une sphère lumineuse, réceptrice et émettrice d’ondes et qui lui garantirait un contrôle absolu de tout et sur tous. A ses fonctions royales il cumulerait celle de grand prêtre du temple, acquérant ainsi une nature divine, rendant incontestable sa parole, indiscutables ses décisions car par sa bouche s’exprimerait Jupiter, dieu parmi les dieux, inaccessible, invulnérable. Du moins le croyait-il …

 

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