Elections ou Émancipation?

Quelques pistes de réflexion pour re-dynamiser la vraie gauche.

« L'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes », disait Marx. N'en déplaise à ceux qui veulent l'enterrer, réduire sa place dans les programmes de philosophie, cette citation est plus que jamais une idée d’avenir ; elle a juste besoin d'être développée dans le contexte du 21ème siècle, dans lequel les rapports de domination se sont diversifiés, tout en obéissant à la même logique.

 

Les conflits sociaux ou sociétaux actuels traduisent généralement une souffrance qu’elle soit ressentie sur le lieu de travail, dans l’exercice de sa profession, en famille ou dans le regard des autres quant aux origines, à l’orientation sexuelle ou un handicap.

 

Souffrance et travail

 

Sur le lieu de travail

 

La compétition, la course au profit est conduit à de nombreux burnouts, suicides et certaines entreprises choisissent désormais de redorer leur image grâce à de faux semblants: stages de développement personnel, sophrologie et depuis peu, méditation… Tout comme l'écologie, la souffrance est devenue un business rentable.

 

Dans le rapport à sa profession

 

"Suicidez-vous ! Suicidez-vous !" ; ce slogan, débile s'il en est, fut scandé par une bande d'imbéciles se faisant passer pour des manifestants Gilets Jaunes à l’occasion de leurs défilés hebdomadaires. Aucun mouvement social n'avait jusqu'alors exprimé une telle souffrance contenue, tue, dissimulée pendant des décennies. Il connaît une répression policière sans précédent ; parallèlement, le nombre de policiers ayant recours au suicide pour raison professionnelle ne cesse d'augmenter. Ceux qui, empêchés de passer à l'acte, témoignent aujourd'hui invoquent bien sûr une pression grandissante, mais surtout la perte de sens de leur métier qu'ils ne reconnaissent plus.

 

Si les hôpitaux, les EPHAD accueillent et c'est leur fonction, des personnes malades et en souffrance, les personnels soignants manifestent aujourd'hui pour crier la leur dans un métier qu'ils ne parviennent plus à exercer de façon satisfaisante et qui par conséquent perd son sens pour eux aussi. Le phénomène fonctionne donc en binôme, usagers des services publics, citoyens comme professionnels souffrant chacun à leur façon. Il en est de même dans l'Education Nationale ; la contestation s'exerce en revanche de façon feutrée, formelle traduisant la volonté évidente des principaux appareils syndicaux de ne pas engager de réel rapport de forces. La hiérarchie peut donc dormir tranquille, les agents continueront de souffrir ; quant aux plus précaires, ils seront « jetés » et remplacés.

 

Cette situation trouve sa source dans la désindustrialisation et les politiques publiques d’austérité qui accompagnent l’adaptation à une économie mondialisée. S'agit-il donc de se battre pour le retour de la croissance et du plein emploi dans un cadre strictement national ou doit-on au contraire chercher à s'émanciper du travail en tant que temps contraint, vendu à perte à un employeur ou à l'état pour garantir sa survie ? Ne peut-on imaginer des moyens de servir la communauté faisant sens et donc accomplis de bon gré, sans contrainte, tout en garantissant « une vie bonne » comme dirait Judith Butler?

 

Souffrance dans son quartier

 

A la périphérie immédiate des grandes villes, on rencontre des populations reléguées loin des centres de décisions et d'affaires situés au cœur des métropoles mais suffisamment proches pour pouvoir venir y accomplir les travaux les moins bien rémunérés, les moins valorisants, les plus précaires dans le service, le ménage ou la maintenance. Beaucoup sont aux mieux des Français issus d'une immigration ancienne, au pire des travailleurs sans papiers. Souffrance d'un travail, d'un mérite non reconnu, d'une stigmatisation voire de violences policières infligées par des agents eux-mêmes en souffrance, la boucle est bouclée.

 

Plus loin encore, les classes moyennes déclassées, tous ces gens qui ont préféré s’éloigner des grandes villes, pour un coût immobilier moins élevé, pour un meilleur environnement et qui aujourd'hui subissent la fermeture des écoles, des crèches, des hôpitaux de proximité, des petites lignes SNCF. En souffrance eux aussi, le Rassemblement National les courtise; on trouve même des sociologues pour justifier un tel vote, voire le légitimer par des interprétations que Marine Le Pen ne renierait pas. C'est un réflexe humain, irrationnel certes, mais quand on souffre, on accuse son voisin, surtout s'il n'est pas responsable. Toutefois les résultats des élections européennes n'ont pas montré de progression sensible de ce parti qui ne bénéficie donc pas directement du mouvement des Gilets Jaunes, même s’ils proviennent majoritairement de cette catégorie.

 

Marre de subir ?

 

Forte abstention à différents scrutins, désaffection pour les partis politiques et les grandes centrales syndicales, faible participation aux élections professionnelles, la société traverse une crise de représentativité. Si l'on a longtemps cru à une résignation générale, l'émergence des Gilets Jaunes sur la scène du mouvement social témoigne d'un sursaut, de l'ouverture d'un espace pour l'expression d'une volonté collective hors du faux semblant de la démocratie représentative. Parallèlement à ce mouvement spontané, La France Insoumise s'attache à inventer de nouvelles pratiques politiques, à redonner envie d'agir à ceux et celles que les modes de scrutin et d'organisation traditionnels laissent sur le bord de la route. Rien d'étonnant donc si le Mélenchon-bashing est de mise dans le puissant cercle banco-militaro-médiatique et si le mouvement des Gilets Jaunes n’ai jamais fait l’objet d’une analyse en profondeur, ceux-ci préférant stigmatiser ses principaux acteurs. C'est en effet à partir de ces nouvelles pratiques, tant à La France Insoumise que chez les Gilets Jaunes qu'émergeront un projet authentiquement émancipateur, émanant de la volonté populaire au lieu de déboucher sur le ralliement à un leader ou au vote de lois votées par des parlementaires libre d’agir à leur guise hors de tout contrôle citoyen.

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