Jeter un voile sur le voile et ...

Quand le voile rend visible les contradictions de la société

« Cachez ce foulard que je ne saurais voir ! ». Loin du débat rationnel auquel nous invite Madame Ayada dans sa tribune au Monde (https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/10/25/souad-ayada-le-visible-de-l-islam-aujourd-hui-en-france-est-sature-par-le-voile-et-le-djihad_6016821_3232.html) , la tendance générale oscille entre contradiction et hypocrisie consensuelle quand la rigueur exigerait au contraire de poser les termes de la dispute dans leur contexte historique, politique et culturel.

Comment réfléchir à la question de l’Islam en France sans garder à l’esprit son passé colonial ? L’histoire – celle des pays mais aussi de ceux qui l’ont vécue – produit des représentations collectives conscientes ou inconscientes, le récit de ce temps imprègne les esprits. Il empoisonne aussi le débat politique : l’ancien dirigeant du Front National joua un rôle majeur dans la répression de la lutte que mena le peuple algérien pour son indépendance ; la transmission familiale à la manière d’un héritage, le changement de nom, le peaufinage de l’image et un discours plus teinté de social ne changent rien à l’affaire. L’incident survenu le 11 octobre dernier lors d’une sortie scolaire au Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté rend l’objectivité difficile, tant l’humiliation subie par cette accompagnante bénévole fait honte à quiconque se réclame de la devise « Liberté, Egalité, Fraternité ».

Avant de poursuivre cette analyse, gardons à l’esprit que tout texte fondateur est tout autant exposé à des simplifications abusives qu’à des interprétations différentes, voire divergentes selon le vécu et l’environnement culturel global de la personne qui s’y réfère. Abstenons-nous donc d’envisager l’Islam comme une entité monolithique, immuable alors que plusieurs spécialistes et intellectuels comme Edward Saïd ou Malek Chebel nous ont déjà éclairés sur le sujet.

Pour formuler les choses simplement, l’Islam recommande à ses fidèles d’observer une certaine modestie dans les tenues vestimentaires et aux femmes de dissimuler leur chevelure sous un voile or deux termes, deux mots-clés attirent mon attention dans le titre que Madame Ayada a donné à son article: « visible » et « saturé ». Nous vivons en effet dans un monde ou la visibilité, l’image l’emportent sur le discours articulé, où chacun d’entre nous est incité à travailler sa visibilité physique comme numérique ; pour ce faire nous pouvons utiliser divers outils et programmes informatiques : nous pouvons justement améliorer nos photos et selfies en réglant la saturation des couleurs.

Au-delà de leur aspect utilitaire, les vêtements peuvent tout autant servir à protéger et dissimuler le corps qu’à attirer le regard sur lui : ils sont donc amples, longs, courts et échancrés, déchirés même selon l’image que l’on souhaite en donner ; de même, les t-shirts nous servent parfois à porter nos messages ou encore à transmettre une image positive de la société qui nous emploie. Les logos arborés renseignent sur notre statut social - encourageant ainsi la contrefaçon - ou témoignent de notre appartenance à un groupe. L’image contribue donc à se forger une forme d’identité, à se définir, ne serait-ce que par l’apparence, par rapport à d’autres individus. La publicité, les marques détentrices de ces logos y encouragent : elles y trouvent une source de profits et un moyen de diffuser une certaine vision du monde centrée autour de la consommation, de l’individualisme et de la concurrence.

 Telle est donc la contradiction à laquelle est confrontée la femme musulmane : dissimuler son corps rend sa foi visible et en véhicule une image généralement reçue de manière négative ; en se couvrant dans un monde saturé d’images de corps tout aussi séduisants que dénudés mais banalisés, elle attire l’attention sur elle, se retrouve stigmatisée, montrée du doigt. Il en est de même pour les populations pauvres éloignées de centres villes, des campements improvisés de migrants que les autorités s’efforcent de soustraire au regard des touristes pour donner une image lisse et montrable du pays. Gardons-les de croiser ces zadistes qui s’opposent à la construction d’un aéroport ou d’un hypermarché ; de ces laissés pour compte des villes-monde qui vêtus d’un gilet jaune, osent envahir les Champs Elysées, l’avenue vitrine de Paris. Jeter un voile pudique sur les contradictions, les tensions que traverse une société en crise : en cela réside l’hypocrisie.

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