Parole d'un adolescent autrement que par la violence !

Témoignage exceptionnel d'un jeune huit mois après la rafle au Lieu de Vie et d'Accueil des Bruyères.

Par Moussa CISSE

Bonjour, je m'appelle Moussa Cissé. J'ai besoin de m'exprimer sur ce qui s'est passé au LVA des Bruyères le 21 octobre 2019. J'ai besoin de l'écrire autant pour moi, pour prouver que je peux m'exprimer autrement que par la violence, que pour informer les gens de ce que le service ASE 71 a fait, sans nous connaitre, sans nous avoir écoutés et sans être jamais venu avant ce jour au LVA.

 Je vivais au LVA des Bruyères depuis 1 an avec 6 autres jeunes. Ce matin-là, je me réveillais tranquillement d'une grasse matinée plus que formidable, j'allais dans la maison pour déjeuner et après, en resortant, car j'avais un rendez-vous dans la salle de bains (j'appelle un "rendez-vous" quand je vais aux toilettes, c'est plus classe), en resortant donc, j'ai vu une descente de la gendarmerie qui nous encerclait en se mettant de façon à ce que nous ne puissions pas sortir de la propriété, comme si nous allions nous évader.

Choqué, je suis rentré dans la maison en ayant plus du tout envie d'aller à ce "rendez-vous". J'ai vu entrer, sans même dire bonjour, le personnel de l'ASE 71 (ce que je ne savais pas sur le moment), qui est rentré dans le bureau sans toquer. Maëva était en apprentissage et les jeunes majeurs, Adam et Ranya étaient au coin fumeurs, je les ai rejoints et nous avons discuté de la scène, choqués et morts de trouille.

Après, je me suis faufilé entre les gendarmes pour rentrer dans la maison pour aller voir les vieux, (c'est comme ça qu'on appelle affectueusement Jacqueline et Jean-Claude, comme les appels aussi leurs enfants) j'ai croisé Jacqueline qui n'était pas dans sa plus grande forme, elle m'a fait un gros câlin pour me réconforter et j'ai fondu en larmes en comprenant bien que la suite serait moins agréable.

 J'avais raison. Le personnel de l'ASE 71, que nous ne connaissions pas, nous a demandé de prendre nos affaires très rapidement, enfin ce qu'on pouvait. Ces gens semblaient énervés et agressifs, tout le contraire de ce que je vivais ici.

Jérémy, Nicolas, Jason et moi avons essayé de leur poser des questions, qu'ils ont ignorées. Nos questions étaient pourtant simples : Pourquoi ils venaient nous chercher et ou est-ce qu'ils nous emmenaient ? Est-ce que nos parents avaient été avertis ? Pourquoi ce n'était pas nos référents qui venaient nous chercher ? Mais leur seule réponse a été : "nous sommes le personnel de l'ASE du 71 et vous devez venir !" Il n'y a pas eu d'autre explication et en 10 minutes nous étions dans un fourgon Renault Trafic. Notre départ n'a été retardé que parce que Nicolas, qui ne voulait pas partir, s'était caché sous le billard, d’où ils l'ont arraché violemment.

 Voilà, en 10 minutes, j'ai perdu sans rien comprendre, le lieu paisible ou je vivais, un endroit où j'arrivais enfin à me poser, aller à l'école régulièrement, et des personnes que j'aimais qui m'aidait à grandir.

 Pendant le trajet on nous a dit qu'on allait au service de l'ASE 71 et c'est tout, puis silence.

En arrivant au service de l'ASE à Mâcon, on nous a mis dans une pièce, seuls, toujours sans explication et en guise de repas on nous a donné des nuggets cramés et un riz à moitié chauffé, ce qui changeait des magnifiques plats de Jacqueline. Il faut dire qu'on n'avait de toute façon pas vraiment faim. Jérémy avait peur de retourner en CEF (Centre Éducatif Fermé), Jason avait la haine parce qu'il voulait rester jusqu’à sa majorité au LVA, Nicolas et moi on avait un nœud au ventre parce qu'on ne savait pas ce qui allait nous arriver. Nicolas, qui est petit et fragile, avait très peur de retourner dans un foyer où il serait maltraité.

 Après le "repas", les personnes très malpolies que j'avais croisées deux heures avant au LVA, étaient revenues avec nos affaires personnelles et enfin quelques informations qui ne nous faisaient pas plaisir.

 Pendant 30 minutes environ, qui se sont passées dans la pièce où nous étions, les personnes de l'ASE 71 dont j'ignorais toujours le nom, nous ont informées des accusations portées contre le LVA. Nous avons tenté de protester, mais personne ne nous a écoutés. Nicolas pleurait de tristesse tandis que Jason, Jérémy et moi on tentait de le réconforter. Jérémy, c'est énervé en disant qu'ils disaient "de la merde". On est sorti de la pièce en claquant la porte.

 Pendant 3 heures en attendant qu'ils trouvent une solution de placement pour nous, ils nous ont parqués dans un container Loxam. Après cela, ils sont venus nous chercher, ils nous avaient trouvé des foyers d'urgence.

Au début ils voulaient nous séparer, mais on est rentré de force dans le même fourgon, ils ont essayé de nous faire sortir, mais Jérémy s'est défendu. Après il y a une femme, la même qui était venue aux Bruyères, qui a dit au chauffeur "laisse-les, de toute façon ils seront séparés".

Nicolas et Jason sont restés dans la ville de Mâcon et Jérémy dans une sorte de foyer totalement différent du paradis d'où on nous avait arrachés.

J'espérais que j'aurais droit à un meilleur endroit que les autres, mais non, le pire et le plus loin. On m'a déplacé comme un déchet, j'en suis sûr parce que je suis noir et que j'ai la plus grande gueule.

J'ai atterri au foyer de Montceau-les-Mines. Arrivé là-bas, la seule personne qui me semblait honnête et sincère était la maîtresse de maison, ça m'a rassuré un peu.

Mais quand j'ai vu un jeune se faire courser par un éducateur, j'ai su, là, que j'étais dans la merde. J'étais arrivé au foyer 1 heure avant le repas. Le repas était meilleur qu'à Mâcon, mais beaucoup moins que ceux de Jacqueline et Jean-Claude, j'ai quand même mangé un peu. J’étais moins stressé qu'à Mâcon, parce que je connais un peu plus les foyers que les containers Loxam, mais je n'en menais pas trop large quand même.

J'avais quelques affaires et la maîtresse de maison est restée pour faire mon lit gentiment et je la remercie.

Je suis resté dans la chambre qu'on me prêtait pour la nuit, j'étais triste et j'avais envie de partir. J'ai essayé de cogiter sur ce que le personnel de l'ASE avait dit sur la violence au LVA, mais comme je n'avais jamais vécu ce que ces gens décrivaient je n'y comprenais rien. J'ai téléphoné à ma tante, qui a ma responsabilité et qui n'était pas au courant. Je lui ai dit que j'étais triste, mais que personne ne m'avait écouté. Elle sait que je suis bien aux Bruyères et elle m'a dit que ce qui s'était passé n'était pas normal. Elle était énervée de ne pas avoir été prévenue par l'ASE 71.

 Fatigué, je me suis pourtant très mal endormi et je me suis fait réveiller à 2 heures du matin par un jeune qui tapait et gueulait derrière ma porte, j'ai cru qu'il voulait me tuer. Je pense que c'était un rituel de passage pour me faire peur, ça a bien marché ! Ça s'est arrêté 1 heure plus tard quand le veilleur de nuit s'est décidé à arriver.

3 heures après, à 5 heures du matin, un monsieur que je ne connaissais pas, plus ronchon que moi, est venu me chercher pour me ramener dans un autre foyer à Évry (ma ville) que je ne connaissais pas plus que celui-ci. J'ai attendu jusqu’à 14 heures pour enfin voir ma référente. Je suis resté encore environ 2 mois dans ce foyer ou j'ai navigué entre famille d'accueil, foyer et mes mauvaises fréquentations.

 Le bilan de tout ça et que je me suis senti mal, parce que je commençai à grandir tranquillement aux Bruyères, arrêter plus ou moins les conneries que je faisais avec mes potes d'avant. Mon retour au quartier m'a remis au stade du début.

Au début de cette rafle, je me suis dit pourquoi est-ce que l'ASE 71 dit qu'on est maltraités alors que c'est faux, pourquoi on me traite mal comme si j'étais coupable, est-ce que c'est pour cela qu'on ne m'entend pas ? J'ai eu l'impression qu'on nous déplaçait par ma faute. Je ne sais pas pourquoi j'ai eu cette impression alors que je me conduisais bien. J’ai eu l'impression que l'ASE était venue de ma faute, en tout cas c'est ce que ces gens m'ont fait ressentir.

J'ai eu à ce moment-là des regrets de mon comportement, pas toujours adéquat, avec Nicolas. Pourtant on travaillait là-dessus avec Jean-Claude et Jacqueline et ça m'a prouvé que, même avec des bêtises plus importantes que les autres, j'avais de la valeur et ma place chez eux. Alors pourquoi on m'emmenait ?

 2 mois plus tard, quand on m'a dit que je pouvais revenir aux Bruyères, j'étais content et en même temps ça a été difficile.

J'ai transgressé les règles et j'ai senti que quoi que je fasse, l'ASE n'avait que ça à faire : Enlever des ados pour les renvoyer dans des lieux où ça se passe mal. Il y a des imbéciles partout et également dans les services ASE.

La reprise du quotidien a été difficile, car je n'ai pas su me protéger de mes conneries au quartier et j'avais repris des mauvaises habitudes. J’avais du mal à me contrôler, j'étais en colère régulièrement. Si l'ASE 71 ne m'avait pas déplacé, rien de tout cela ne se serait passé. Je serais surement en apprentissage maintenant, comme c'était prévu. J'ai pris du retard sur mes projets aux Bruyères.

Je n'ai pas eu l'impression que Jacqueline et Jean-Claude ne m'avaient pas protégé, mais j'ai eu l'impression que j'étais maudit, comme on me le répète depuis que je suis petit. Cet évènement a encore appuyé sur un bouton qui active un sujet sensible sur lequel j'avais pourtant avancé.

 Je m'accroche maintenant, mais j'ai peur que ça recommence, j'ai peur que même après des mois de tranquillité ce scénario horrible se répète. L'autre jour une voiture du département 71 est arrivée sur le parking. C'était pour apporter des masques à cause du Covid-19, mais moi j'ai eu peur et la fille de Jean-Claude aussi. On a eu une grosse montée en pression et j'avais envie de me cacher. Cette histoire a marqué tout le monde, mais personne de l'ASE 71 n'est venu réparer les dégâts. Personne n'est d'ailleurs venu nous écouter.

 J'ai envie de dire à ces gens qu'ils sont totalement irresponsables et que ce n'est pas comme ça qu'on aide des ados, pour ma part déjà bien abîmé par la vie. Qu'ils doivent nous entendre quand ils se trompent, admettre leurs erreurs, que si des ados sont capables de dénoncer, comme c'est le cas pour moi, de la violence familiale, ils sont capables de dénoncer celle d'un lieu de vie s'il y en a. Qu'ils n'ont rien compris à l'accueil, qu'on n'est pas que des dossiers et que quand des jeunes, qui sont dans un LVA depuis plus de 6 ans, leur disent qu'ils sont à côté de la plaque, il faut qu'ils se remettent en question plutôt que de nous maltraiter et partir comme des lâches.

 Je remercie Jacqueline, Jean-Claude et ma référente d'avoir pris de mes nouvelles pendant ce moment difficile. Ils ont pris le temps de m'expliquer ce que je ne comprenais pas et m'ont réaccueilli avec autant de gentillesse et de patience, qui fait ce qu'ils sont pour moi.

 Moussa CISSE

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