Quand l’ASE tente de se refaire une virginité

Quand certains services ASE tentent de se refaire une virginité, pour masquer leurs errances, les personnes demandeuses d’accueil retournent sur le trottoir.

Quand l’ASE tente de se refaire une virginité, les personnes demandeuses d’accueil retournent sur le trottoir.

Depuis les dernières émissions télévisées pointant les dysfonctionnements de certains services de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), les débarquements manu militari dans les LVA d'administratifs en charge de la protection de l'enfance se multiplient.

 Le problème est que ces visites n'ont pas pour objet premier de vérifier l'efficience des LVA, mais d’ordonner des fermetures mettant un terme à une situation vécue comme un danger, non pas d’abord pour les enfants confiés, mais bien pour l’ASE elle-même : il s’agit avant tout de dissimuler les carences de cette dernière. Cela a été le cas dans l'Hérault, dans l’Eure, en Corse, dans les Vosges, en Saône-et-Loire et même en Andalousie, avec toujours les mêmes pratiques extrêmement critiquables, voire carrément illégales.

 L’ASE ne vérifie rien en amont de ces coups de force : aucune discussion, aucune visite préalable, aucun contact avec les accueillis, simplement une décision de fermeture tombe, qui fout en l’air les projets pour l’enfant dont pourtant se gargarise l’ASE dans ses vertueuses proclamations, même quand l’enfant en question a trouvé au LVA des racines depuis des années. Ces racines, pour des enfants à qui on a fait vivre une vie de patachon, les dépotant et les rempotant dans la plus grande insécurité, sont pourtant essentielles pour un développement affectif normal. Ce sont toujours les mêmes procédés scandaleux et inhumains avec, comme étendard, "la protection de l’enfance" ! Cette bannière, en lambeaux, devient la sainte protectrice de toutes les dérives.

 Les adolescents sont déplacés sans explication, sans aucun ménagement, puis l'ASE se cache derrière le Parquet qu'elle a préalablement affolé. Le Parquet qui d'ailleurs, n’est souvent pas assez critique, pensant à tort que, si l’ASE dénonce des maltraitances, elles ont été vérifiées au préalable, ce qui est rarement le cas.

 En outre, certains administratifs ASE préfèrent fermer des LVA qui sont des structures privées plutôt que de faire le ménage dans leurs propres foyers. C’est évidemment plus simple, pas de fonctionnaires à licencier, pas de syndicats pour les défendre, pas de budget pour des modifications de personnels ou de structures, et en bonus, une image redorée en tant que responsable de la qualité de l’accueil. Quelle hypocrisie !

 Ce qu’il faut bien comprendre c’est que lorsqu'un service ASE ordonne une fermeture, il diffuse l’information à tous les services ASE et PJJ de France. Gare aux administratifs ou aux travailleurs sociaux qui tenteraient de passer outre cette information et qui se permettraient, ne serait-ce que de donner un avis favorable sur un LVA fermé. La solidarité entre services départementaux doit prévaloir !

 J’en veux pour preuve par exemple, (dans l'affaire qui me concerne, celle de mon propre LVA), un courriel de la directrice de l’ASE de Saône-et-Loire, Mme Alice Bonnet, qui tente de faire taire les référents qui ont eu l’outrecuidance de donner un avis positif sur les conditions d’accueil dans ma structure. Elle note dans un courriel : dont j'ai eu par erreur une copie bien gênante : "Dans ce genre de circonstances (fermetures, suspensions d'activités décidées par un Département) qui n'est pas rare au demeurant dans ce secteur d'activités la prudence des départements est généralement de mise". Puis de rajouter, concernant les attestations positives : "Je reprendrai contact avec les départements pour voir si leur hiérarchie a validé ce type d'écrit/ attestation". Cela revient à interdire tout témoignage ou toute observation qui n'irait pas dans le sens de l'ASE qui a demandé une fermeture !

 J'en veux également pour preuve la diffusion d’informations préjudiciables transmises par l'ASE 71 à la PJJ 71, qui, du coup, bloque une demande de prise en charge émise par un autre département, d’une jeune majeure pourtant bien en détresse dans un réseau de prostitution. Que la jeune soit remise au turf est bien moins dangereux pour l'ASE de Saône-et-Loire qu'une décision qui remettrait en cause sa toute-puissance !

 Un LVA n’est jamais présumé innocent : il est clairement présumé coupable, et on l'enveloppe de rumeurs dont il ne peut se débarrasser, lorsque même rien ne pourrait lui être reproché.

 J’en veux encore pour preuve que certains services ASE, par mimétisme grégaire, par solidarité corporatiste, non seulement ont refusé de nous reconfier les ados qui en faisaient la demande, mais bloquent de nouveaux accueils alors que notre LVA a été réouvert par décision de justice.

 Nous retrouvons ces constantes dans nombre de situations quasi identiques de fermetures surprises de LVA.

 À n'en plus douter, pour certains responsables administratifs, la solidarité administrative semble bien plus importante que la sauvegarde et la protection de jeunes en détresse, dont ils se débarrasseront si besoin à leurs 18 ans. Ce qu’ils deviendront ensuite ne regardera plus l’ASE qui aura le sentiment d’avoir fait son job, alors qu’elle l’aura bâclé et en tout cas, aura très rarement fait le bilan de son action.

Action qui peut être objectivement salvatrice, mais aussi extrêmement destructrice, dès lors que L'ASE fait passer la protection de ses agents et responsables avant l’objet de leur mission, la jeunesse en danger.

 Je dois néanmoins préciser clairement que tous les services ne dysfonctionnent pas de la sorte, la plupart ont gardé une autonomie de décision et sont très au clair avec les dérives que l’on constate. Gageons qu'ils ont encore le sens de la protection de l’enfance.

 Il faut néanmoins dénoncer des pratiques récurrentes qui détruisent des accueillis et des accueillants. Il faut aussi que les responsables politiques prennent conscience de ce que leurs services sont loin d’être infaillibles et qu’ils aient le courage de s'opposer aux décisions de leurs administratifs quand celles-ci sont délirantes et dangereuses.

 Personne ne peut s’honorer de jouer aux trois singes dans le simple but, de ne pas à avoir à remanier une équipe départementale ou de ménager les susceptibilités de quelques-uns.

 Il ne suffit pas d’entendre à longueur d’année des anciens accueillis expliquer les incohérences de certaines décisions de l’ASE, qui leurs ont pourri la vie, il faut avoir le courage de changer les choses.

 Les LVA ne sont pas des poubelles que l’on remplit et que l’on vide selon les humeurs, les égos, les jalousies ou même les incompréhensions éducatives de certains responsables administratifs : ce sont des structures qui, dans leur grande majorité, font un travail de grande qualité auprès d'une population d'une fragilité et d'une complexité extrême, que les autres structures ont bien souvent rejetée.

 Madame et Messieurs Perrine Goulet, Olivier Véran et Adrien Taquet devraient visiter quelques LVA, et s'intéresser plus finement au mode d'accueil quasi individuel que propose la grande diversité des LVA en France. Le nôtre et à leur disposition. Ils pourront y constater que l’écart entre le sort infamant que lui réserve hypocritement l’ASE de Saône-et-Loire, qui n’y a pas même mis les pieds depuis presque cinq ans, et la réalité de l’endroit, est tout simplement abyssal.

 

Jean-Claude Rossi

Permanent du LVA des Bruyères.

Président de l'Union Nationale des Artisans de la Protection Sociale (UNAPS).

 

 

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