La tuerie à la Préfecture de Police de Paris, un djihadisme « d'atmosphère » ?

Une propagande islamiste existe et cherche à exploiter les vulnérabilités sociales. Parmi ces dernières, une est mal connue : la grande discrimination au travail des sourds. Un contre discours anti-islamiste en langue des signes est urgent ainsi que la prise en compte des spécificités de la vie quotidienne des sourds.

La tuerie à la Préfecture de Police de Paris, en octobre 2019, un djihadisme « d'atmosphère » ?

Dans cette tuerie d'octobre 2019, le maire de Nice voit la main d'une « cinquième colonne » de l'islam radical. Ces affirmations sont erronées, Mickael Harpon, l'assaillant, n'était pas membre d'une organisation djihadiste. Le seul élément avéré est qu'il a consulté un site djihadiste avant son attaque. L'efficacité oblige à se poser une question essentielle : un sourd avec un fort ressentiment de discrimination au travail, ce qui est une situation largement ignorée, peut-il être sensible à la propagande islamiste en langue des signes, vérité elle aussi sous-estimée ? Certaines vidéos de Daesh résonnent sinistrement, en particulier l'une d'elle où un policier sourd de l'état islamique s'exprime dans une langue des signes suffisamment iconique pour être comprise par un sourd quelque soit la langue des signes de son pays. Il se réjouit de la vie heureuse qu'il mène comme policier de Daesh où il est « à égalité avec les entendants et où une promotion est possible ».

La propagande islamiste en direction de certains sourds existe. Des prédicateurs sourds essaient de recruter des sourds perméables à leurs discours. Quelle est la teneur de leur prêche? Idéologie politique islamiste? Peut-être. Les entendants ne la comprennent pas. Ce qui est palpable est le changement d'ambiance dont témoignent plusieurs faits quotidiens. Dès 2017 ( voir un chapitre du roman « Frères de silence ») des processus de séparation de certains sourds avec la population générale et même sourde sont à l’œuvre comme ces jeunes qui d'un coup ne veulent plus de contacts avec les « mécréants » et passent des heures à regarder les vidéos de décapitation ou autres horreurs. Des tournois de football, des loisirs sont organisés dans la plus grande opacité. Depuis les assassinats de la Préfecture de Police, des sourds témoignent d'agissements qui vont de groupes de femmes qui refusent un cours avec un enseignant masculin à des parents qui font regarder à leurs enfants les vidéos de Daesh. C'est en ligne, dans une vidéo récente, qu'une jeune femme se déclare «  fière d'être sourde, fière d'être musulmane. Fière d'être française ? Pas vraiment. L'égalité, la fraternité ? Elles sont inexistantes entre sourds et entendants. La Liberté ? On ne me laisse pas porter le voile ».

 

Les sourds sont aussi aussi une minorité linguistique

La commission parlementaire sur l'attaque de la Préfecture de Police s'est basée sur des présupposés. Considérant Michael Harpon uniquement comme un handicapé de la parole. Alors que locuteur de niveau BAC + 2 en langue des signes, il maîtrisait une langue où tout peut se dire. Et malheureusement aussi la propagande terroriste. Le regard paternaliste sur les sourds écarte des questions vitales pour un service de sécurité : les discussions après les propos alarmants de Mickaël Harpon sur Charlie se seraient-elles déroulées en langue des signes ? Les habilitations secret-défense auraient-elles été délivrées après un entretien en langue des signes, langue qui était la seule sans obstacle pour cet employé de la Préfecture ?

Les discriminations au travail constituent une fragilité sociale. Si certains sourds s'expriment oralement de façon satisfaisante, la majorité privilégie la langue des signes. Même dans les rares cas où des dispositifs sont mis en place pour les réunions de travail ; un salarié sourd reste isolé au moment des pauses, des temps informels ; et souvent oublié au moment des promotions. La somme des frustrations accumulées est telle que la Fédération Nationale des Sourds a, dans son premier communiqué d'octobre 2019, mis l'accent que sur la discriminations au travail. Cela a provoqué des réactions. D'une part, si les discriminations entraînent depuis des décennies des vies malheureuses voire des suicides, jamais une attaque au couteau. D'autre part, des manifestations locales de haine existent bien et elles sont issues d'islamistes. Quelques jours plus tard un deuxième communiqué de la Fédération nationale des Sourds appelle à une prise de conscience de la menace djihadiste. Il est temps qu'un contre-discours permanent se mette en place.



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