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Billet de blog 28 déc. 2018

Nimrod : silex et tendresse

Né au Tchad en 1959, Nimrod est un poète majeur de l'époque contemporaine. Auteur de plusieurs recueils de poèmes et souvent récompensé pour son oeuvre, une anthologie personnelle lui est consacrée dans la collection Poésie Gallimard sous le titre « J'aurais un royaume en bois flottés ».

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© Murielle Szac (éd. Bruno Doucey)

Il est des rivages où l’on voit, délégués à coudées variantes, des filets d’eau prononcer une valse d’une douceur sûre, d’un calme intact. Observez leur besogne dans le sable bientôt sculpté, dans la pierre frappée de blancheur : leur chant une patience aiguisée, mais dont l’écho mesure des orages. On repère les mains de Nimrod en un geste semblable. J’aurais un royaume en bois flottés (Gallimard, 2017), anthologie personnelle de l’auteur préfacée par Bruno Doucey, donne à voir/lire cet acte d’écriture porté entre silex et tendresse.

S’il y a repère pour la main du poète, c’est l’éternel bain de la langue, un travail de renouvellement constant qui assure le grand matin des mots. Nimrod écrit, mirant les hauts pics de la beauté, comme on engagerait un balai à épousseter un visage, en quête d’un sourire, d’un passage lunaire. Entre des vers azurés et une prose toujours épurée, l’auteur construit une œuvre dense et forte. Dans Peine capitale, poème liminaire de l’éblouissant recueil Babel, Babylone, on sent, par-delà l’alarme pourtant mélancolique (« Désespérément elle se traîne / Le soleil est un peu trop fardé / Pour un enterrement de pauvres gens »), advenir lentement mais toujours sûrement une rage : « Car de la ville poubelle tu ne connais que l’intervalle où vient échouer le plastique comme une nuée de corbeaux ». Une virulence coordonnée par le serment du « pêcheur aux filets / de diamant » de « rire du désespoir », par son souci de « faire émerger la beauté, d’où qu’elle vienne ». On constatera que chez Nimrod, le poème n’est pas, comme voudraient à tort avancer certains, une instance de douleur, mais fulgurances de l’humaine étoile.

L’encre du natif de Tchad se dresse têtu, elle refuse de couler sur les pages où l’appellent les injonctions relevant de l’exotisme. Aux prises avec l’horizon stéréotypé qu’on impute à l’écrivain issu de l’Afrique (des contrées Sud, peut-être, en général), lui suggérant un corpus d’expression n’ayant de marque que larmes et cris dont on ne saura venir à bout, le poète tranche dans la postface de Pierre, poussière : « Je veux que mon chant devienne la substance d’un accord éperdu. » Il exprime ici un souci de saper les perspectives littéraires courantes, inscrire un monde poétique en marge des refrains. Il ne cessera pas d’élever ce phare au bout du chemin : « J’ai loué la beauté / Je me suis dévoué à la douceur », insiste-il.

Depuis les arbres, l’éléphant et l’herbe, jusqu’au fleuve, la colline et les oiseaux, Nimrod dédie sa gorge, lieu du poème, à épeler le vivant. Depuis les plaines de l’enfance, le champ mitraillé de la terre natale et les trains-calvaires ou témoins d’errance, jusqu’au pourtour vide de la Méditéranée, les palais froids du Nord, l’angoisse urbaine et les « bivouacs du néant », il dessine un chant universel. Par-delà « le remugle des cochons », par-delà le pays où « l’espoir paraît un doux cimetière », par-delà le ciel du « paysan sans pays » à qui on a volé la terre, il fait non pas recueil de plaintes mais étale des lunes ardentes, brûlant bourreaux et semant espérance chez les enfants du jour. « Le ciel attend d’être touché par une main / D’enfance fabuleuse » : ce vœu du poète Edmond Vandercammen sans doute s’exauce quand Nimrod aborde l’écrin des mots. La langue du « fiancé de toutes les fleurs » lèche le paysage, un havre de lumière qu’il n’entend pas reléguer. Elle revêt une lenteur efficace quand il s’agit de peindre quelque brèche de la nature rêvée, dépouillée d’entailles : « Les arbres, tels / Des vœux de silence, tressent le réseau / De branches avec la dentelle bleue du ciel, / Goutte de leur accord. »

© Gallimard

Nous sommes en face d’un verbe qui rayonne d’enfances, à en faire étincelant bordel, ce détour sauvage, cette goutte subversive portée au bout de la langue, qui balaie au passage les incohérences d’une civilisation égocentrée sur l’Occident. Quand on sait la nuée de références jusque-là imposées dans les sphères éducatives de la plupart des pays dits moins avancés, ou ne fut-ce qu’on imagine autour de l’esprit des murs qu’on a pas requis, la résonnance peut être assez forte. L’avertissement est de veine orageuse et témoin d’une ferme vocation d’insolence : « Je déclare le monde en faillite, je décrète le déluge. Je hais tous ces larbins de l’espérance qui me forcent à habiter le destin. Je ne suis pas Grec, moi, je ne récite pas Œdipe à la Colonne. Sophocle ne me fut pas donné avec le lait du biberon. D’ailleurs, il n’y avait pas de biberon, il n’y avait que le sein de ma mère (…) Sous mes pieds nus d’enfant joueur, nul besoin d’invoquer les sandales d’Empédocle. » On peut déceler ici, à travers ce flot furieux et indomptable, les motivations du poète quand il évoque (sans formuler citation) le vibrant « au bout du petit matin » de son homologue rebelle Aimé Césaire. L’auréole est fougueuse, qui contourne l’univers poétique de Nimrod.

Anthologie de poèmes issus de Passage à l’infini (Obsidiane, 1999), En saison suivi de Pierre, poussière (Obsidiane, 2004), Babel, Babylone (Obsidiane, 2010) et Sur les berges du Chari (Bruno Doucey, 2016), J’aurais un royaume en bois flottés se révèlera au lecteur (patient et attentif) comme une promenade sur les berges d’un fleuve d’aurores, métaphore, peut-être, de celles usées par l’enfance de l’auteur.

 Jean D'Amérique

> Retrouvez cet article également chez Pro/p(r)ose Magazine.

__________

Nimrod, J’aurais un royaume en bois flottés (Anthologie personnelle / 1989-2016), Gallimard, 2017

256 pages   |   collection Poésie/Gallimard   |   7,30 euros

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