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Billet de blog 2 janv. 2022

L'usine, un Moloch Baal à intérimaire - Résumé d'une semaine à trier vos déchets

5h05 : Je gravis l'escalier entouré de particules de déchets en suspension dans l'air, un air irrespirable, l'usine tourne à plein pot. La salle de tri se trouve en haut de l’escalier, comme une soucoupe volante en lévitation au milieu de l’usine. En haut des escaliers une dernière porte me sépare de ma journée de travail à la chaîne. Je la pousse  avec conviction : et boum !

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Par Maxime Sténuit

4h00: C'est l'heure de dire adieu à Morphée. Les filles dorment encore profondément. Vite une banane et un café, puis mon sac, sans faire de bruit.

4h20: Je me glisse dehors retrouver ma Twingo égarée dans les pentes lyonnaises. 25 minutes de route au programme, le périph de l'Est lyonnais est quasi-vide, gare aux radars automatiques.

4h40: J’ai pris par erreur l'A450 au bout d'une route anodine de banlieue, nom de dieu! il va falloir retrouver son chemin fissa fissa, je vais être en retard pour le 1er jour d’usine.

4h57: Me voici enfin devant chez Paprec Trivalo (Tri Valorisation) à Chassieu, je me gare devant la porte de l’usine.

4h59: Brans-le-bas de combat! En passant par l'entrée visiteur au lieu de celle du staff, je viens de déclencher l'alarme sur le site qui se met à hurler à tout-va. Aïe aïe aïe! Je ne distingue personne dans la pénombre. Où est cette foutue entrée ? Nul comité de réception pour l’intérimaire que je suis.

5h00 : Je me barre sur la pointe des pieds sans rien dire, puis je tombe sur un homme en salopette bleue qui m'indique le chemin pour pénétrer dans l'usine. Ouf, on va y arriver.
Je pousse une autre porte : une nouvelle avalanche sonore assourdissante me tombe dessus. C'est l'antre de l’usine: je découvre un enchevêtrement cinétique bruyant de métal entremêlé, et un escalier au milieu de tout ça, comme une échelle de Jacob.

5h05: Je gravis l'escalier entouré de particules de déchets en suspension dans l'air, un air irrespirable, l'usine tourne à plein pot. La salle de tri se trouve en haut de l’escalier, comme une soucoupe volante en lévitation au milieu de l’usine. Ou tel un cœur abreuvé par des artères de déchets ! En haut des escaliers une dernière porte me sépare de ma journée de travail à la chaîne. Je la pousse  avec conviction: et boum! « le bruit et l'odeur » comme disait Chirac, les mouches, les tapis de déchets en branle, les « agents de tri » masqués. Tout un univers !

5h06 : Je fais connaissance avec Milena, la cheffe d'équipe, qui s'enquiert de mon nom et prénom, sans prendre le temps de vérifier mon identité. Elle me file des gants et un tablier en plastique. Pas une seconde à perdre, on se hâte vers les tapis.

5h07: Avec 7 minutes de retard, je suis devant mon tapis de tri au côté de trois femmes-robots déjà à l'ouvrage.

5h07’30 : Milena me briefe sur ce qu'il faut faire: "- Enlever les gros cartons, les canettes, les bouteilles, le plastique, les couches, et le textile, ne laisser passer que les petits papiers."Ma voisine de tapis fait le premier tri, à moi ensuite de passer au peigne fin le reste.

5h08: C'est parti pour une longue journée de travail. Adieu Prévert, adieu camarade soleil!

5h30: 20 min de passées… Milena repasse à mes côtés pour me corriger. Tous les conseils sont les bienvenus, je galère à proprement parler. Le tapis va trop vite, et ce malgré le pré-tri de Fatoumata, ma voisine ivoirienne quinquagénaire, qui est au taquet. J'ai la tête qui tourne, une légère nausée. Cette journée s’annonce compliquée. Je fais de mon mieux pour trier les déchets qui inlassablement se présentent à moi. Seuls mes bras bougent, mais ma tête aussi. Grossière erreur qu’on apprend à corriger sur le tas après plusieurs jours de travail. Il faut absolument garder la tête dans la même direction, balayer le tapis du regard, regarder "au loin", comme un pilote de moto GP, anticiper. Sous peine de régurgiter son petit-déjeuner. Ce qui arrive parfois aux nouveaux intérimaires. Même à "des grands hommes forts" me dira Ghanem, un Tunisien intarissable sur ses expériences d’intérim.

7h00: Je n'ai pas bougé de mon poste depuis mon arrivée, il y a près de deux heures, je fais de mon mieux. Le tapis qui m’alimente en déchets semble gagner en vitesse. Nous échangeons à la volée quelques mots avec mes collègues. Fatoumata, Malia et Zeyna, 3 femmes, ivoirienne, comorienne et tunisienne. Je dis quelques mots en arabe tunisien, « shnou hwalek ? » (comment ça va) pour me rendre sympathique.
Il y a des gens qui passent régulièrement autour de nous avec de longues perches. Ce sont des rondiers. Leur travail consiste à déboucher les artères des machines si elles se bloquent à cause des déchets qui s'accumulent: les fameux « bourrages ». Sans ces "pontages" réguliers, l'outil de production s'arrête. Qui dit bourrage, dit perte de productivité, au plus grand bonheur des agents de tri, qui se voient alors accordés quelques douces secondes de répit, où dans un Deus ex machina resurgit notre humanité ! Et dire qu’il y a des ingénieurs et des lean manager qui sont payés pour essayer d’éliminer ces petits obstacles au processus de production. « Jésus, Marie, Joseph ! » comme dirait mon grand-père, « où va le monde ?! ».

7h30 : Pas de bourrage, nous travaillons sans relâche. Je jette un coup d’œil en angle à l’horloge. Milena passe régulièrement entre nos tapis pour surveiller notre travail.

8h30: Une sonnerie retentit, les tapis ralentissent en crissant. C’est l'heure de la pause. Ouf!!! Tout le monde est exténué : 3h30 de travail sans interruption, ni pause pipi, ni boisson autorisée pour cause d’hygiène. Mes chaussures de sécurité fournies par l'agence d'intérim sont de piètre qualité, je vérifie sur internet plus tard, elles coûtent 14€ la paire, pas étonnant... Tout le monde descend l’escalier, et se rue dehors en retirant son masque anti-Covid. Respirer l'air, sentir la lumière, redevenir normal pour quelques instants, comme des lézards sur le macadam !
Je croque dans une barre de céréale, un petit bout, car j'ai toujours l'estomac dérangé. Puis j'échange quelques mots avec d'autres intérimaires. Car tout le monde ou presque est en intérim.
Puis je demande à untel ce qu'il fait. Je l’avais aperçu traversant la salle de tri à plusieurs reprises ce matin. Il me répond qu’il est le chef d’exploitation, comprendre le responsable technique de l'usine. Un Tunisien dans la trentaine, plutôt sympathique. Je lui dis que le travail est vraiment dur. Il me répond que "c'est un travail pénible. On ne peut pas le faire trop longtemps, on finit par avoir des tendinites aux coudes, aux épaules". Sa franchise m'étonne. Il s’enquiert aimablement de mon parcours. Je ne m’étends pas sur le sujet.

9h00: On rattaque. Les 30 min de pause se sont écoulées en 3 minutes. Je comprends alors que nous sommes en sous-effectif. Milena travaille à son tour, ce qui veut dire qu’il n’y a plus de remplaçant en cas de pépin ou de besoin. Elle est là depuis 6 mois, ce qui est beaucoup et peu à la fois. L'usine est un Moloch Baal à intérimaire. Il n'y a que quelques anciennes de Véolia qui sont titularisées, dont Fatoumatou et une Française [sic!!].

10h30 : Seulement une heure trente de passée depuis la pause. La monotonie du travail est pénible. Nous répétons à l’infini les mêmes gestes, enracinés devant nos tapis. J’ai besoin d’aller aux toilettes, mais il n’y a personne pour me remplacer. Qu’est-ce qui me retient à ce tapis ? Je suis là pour faire le travail que les trieurs optiques et les bras articulés ne peuvent pas faire. Et puis il y a comme un système de contrôle implicite. C’est peut-être ça ce qu’on appelle la servitude volontaire ou l’aliénation.

11h00: La cadence est à son max. Plus personne n'échange un seul mot. Cela fait déjà 5h30 que nous travaillons. Tout le monde entre dans un espace mental parallèle. Cela me rappelle les derniers kilomètres d’un marathon. Sauf que j'ai toujours la nausée. Heureusement, ce symptôme est amené à disparaître dans les prochains jours me dit-on. Soit !

12h00: Les tapis s'arrêtent sous une foule en délire, ou devrais-je plutôt dire sous les soupirs d’ouvriers exténués. L’écran de contrôle indique que nous avons trié 101 tonnes de déchets. L’objectif était de 120. Un objectif qui n'est jamais atteint me dit-on. C’est sûr qu’on ne risque pas de finir en avance.
C'est maintenant l'heure de nettoyer l'outil de production. On me donne une tenaille, un ciseau et un couteau à beurre. En binôme avec Mahmoud, un autre comorien, nous entrons dans la « Matrix », c’est-à-dire les machines en acier par où circulent les déchets. Gare à ne pas être claustrophobe. A notre charge de nettoyer tout ce qui est bloqué entre les pièces de roulement en acier, c'est-à-dire toutes sortes de morceaux de tissus, de films plastiques, de câbles métalliques... C'est un travail horriblement ingrat et difficile. Surtout pour finir la journée.

12h15: A quatre pattes dans les machines, mes jambes me lâchent. Le couteau ne découpe pas bien, j'ai mal partout. Mahmoud finira le travail tout seul, il lui reste encore un peu d’énergie. Pour ma part, je suis défait. "Abandon de poste" me dis-je, mais c'est mon premier jour et je n'ai pas vomis sur le tapis, c’est déjà un petit exploit en soi ! Encore un jour et ma période d'essai de deux jours – sur une mission de 4 jours ! – sera validée. C’est légal ça ? Faut croire, c’est marqué sur mon contrat !

12h30: Dans le vestiaire des hommes qui ressemble à un vestiaire de foot, je mets mes gants sales dans un casier libre. Certains prennent une douche, mais je n'en ai pas du tout envie : trop de mouches, trop sale. Je change mes vêtements et mes chaussures. J'apprends d'un collègue qu'il y a en face un restaurant d'entreprise, mais que personne n'y va jamais car cela coûte trop cher (3€30 le repas). Je décide de m'y rendre, car je n'ai pas envie de prendre le volant tout de suite, et j’ai besoin de repos. A demain !

12h45: Changement de décor. Je suis attablé en terrasse en face de l'usine. Le self d'entreprise est fréquenté par les cadres de Paprec et les stagiaires. Vue d’ici, elle est plutôt jolie l’usine avec sa photo de montagne sur le fronton. La nourriture est bonne. J'ai comme l'impression de venir d'une autre planète après ma tranche de 7h à la chaîne. Je sors tout droit de la ville basse de Métropolis *(le film de Fritz Lang), tandis que les gens qui m'entourent sortent de HEC. Je ressens comme qui dirait un décalage. Pour eux, je ne dénote probablement pas. Je suis blanc et il n’y a jamais d’agents de tri au self. Je mange seul en méditant ma « journée ».

13:15 A la sortie, je m’immisce dans la pause clope de trois femmes. Trois ingénieures en enfouissement, me disent-elles. Je leur demande si elles ont déjà travaillé au tri des déchets, le cœur de métier de l'entreprise. Elles me répondent par la négative. Je leur fais part de la pénibilité du travail, la cadence insoutenable de la chaîne, ce qui semble les gêner légèrement. A l'arrivée dans l'entreprise, elles ont eu droit à un petit tour de l'usine et puis c'est tout. « Pas de TP (travaux pratiques) » me dit l'une en souriant. Les ouvriers et les cadres, deux mondes qui s'ignorent. Mais qui se rejoignent dans l'exploitation de l'Homme par l'Homme. L'Ouvrier est astreint à la Machine, réglée par l'Ingénieur et le "Lean" Manager qui s'efforcent d'exploiter au maximum ce duo pour optimiser les coûts, augmenter la production, et maximiser la rentabilité des capitaux investis par les capitalistes dans l'entreprise. En bref, le quotidien de l’Ouvrier est à leur merci. Qu’à cela ne tienne si la cadence est infernale, on enfourne une nouvelle fournée d’intérimaires et l’affaire est pliée. Les responsables « RH » ne sont-ils pas payés pour ça ?
Nos déchets triés et compactés sont ensuite vendus à des brokers et partent la plupart du temps en bateau vers l'Asie. Bon voyage et merci! Bienvenue en Absurdistan !

3 jours plus tard: A l'issu des quatre jours, ma mission s'arrête, je ne veux surtout pas la renouveler. J'ai très sérieusement envisagé d'abandonner cet univers de « dingues » dès la 1ère journée. J'ai continué par respect pour les autres travailleurs… et certainement par égo personnel ! Si les autres peuvent endurer une telle pénibilité, pourquoi pas moi !?
Le deuxième jour j'ai pris du paracétamol le matin pour lutter contre des maux de tête persistants.
Le troisième jour, j'ai pris de l'arnica et j'ai acheté une attelle pour mon poignet douloureux.
Soyons franc, ce travail est inhumain par bien des aspects: absence de liberté de mouvement des membres inférieurs, gestes répétitifs à l'infini du haut du corps, environ 2200 par heure peut-on lire, cadence infernale décidée par les cadres, conditions de travail ubuesques: pas de boisson ni pause pipi sans validation et disponibilité du chef.fe d’équipe, astreinte du corps à la machine, absence de réflexion et de créativité… bref, absence totale d'autonomie du sujet ! Et pourtant sur mon contrat, le paragraphe "pénibilité" est... désespérément vide !

Pendant ce temps-là, pour faire son auto-promotion, Paprec met en avant la diversité de ses employés tant en termes d'origine que de sexe. Très cyniquement si vous voulez mon avis. En effet, les femmes sont autant corvéables que les hommes, et peut-être même plus encore. Quant aux personnes immigrées, certaines sont prêtes à tout type de travail pour s'intégrer, car il s’agit pour elles bien souvent d’une question de survie. Elles n’ont donc aucun pouvoir de négociation.

Contrairement à ce qui se dit, pour beaucoup de personnes il ne suffit pas de traverser la rue pour trouver un emploi. Si ce n’est peut-être chez Paprec où on peut se faire embaucher du jour au lendemain, car les conditions de travail sont telles qu’ici on prend et on jette à la pelle  ! Pas des ordures, mais des hommes et des femmes bien sûr !

*Les prénoms ont été modifiés par l’auteur

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