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Billet de blog 25 janv. 2015

L'Arabie Saoudite par Robert Fisk

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Traduction  en français d’un article de Robert Fisk publié le 14 janvier 2015 dans The Independant.  Ce billet vient en complément du précédent. Traduction effectuée par mes soins – merci de signaler un éventuel contre-sens.

L'histoire hypocrite de l'Arabie Saoudite que nous avons choisi d'ignorer

Sir William Hunter était un haut fonctionnaire britannique : il publia en 1871 un livre qui informait des nuées fanatiques de musulmans sunnites qui avaient assassinés nos sujets, financés par des hommes de grandes fortunes, tandis qu’une majorité des musulmans étaient  forcés à décider une fois pour toute s'ils devaient jouer le rôle d’un pratiquant dévoué de l’Islam ou un sujet paisible.

Hunter identifia un prêcheur haineux comme la cause de cette terreur, un homme inspiré lors d’une visite en Arabie par un musulman ascétique appelé Abdul Wahhab dont les partisans avaient formé une alliance avec – vous le devinez – la maison des Saoud. Le livre d’Hunter, qui date d’il y a 140 ans, Les Musulmans Indiens aurait pu être écrit aujourd’hui au vu  des attaques meurtrières commises par des individus musulmans sunnites, les punitions  de style wahhabite et la preuve bien trop familière de citoyens de seconde classe pour les musulmans dans les Etats européens.

Bien avant Hunter, les wahhabites conquirent les villes saintes de l’Arabie et – à la manière de ISIS – massacrèrent leurs habitants. Comme ISIS, ils ont même envahi la Syrie. Leurs punitions, et celles de leurs partisans militaires saoudiens, font apparaître la flagellation publique du bloggeur saoudien Raif Badawi comme un moindre mal. L’hypocrisie est un thème de l’histoire arabe tout comme européenne.

En ces jours-là, bien sûr, le pétrole n’avait pas d’importance. Le maître Saoud fut expédié à Constantinople en 1818 pour avoir sa tête coupée par la superpuissance locale – l’Empire Ottoman – et les Etats européens ne s'en plaignirent pas. Un jeune capitaine de l’armée britannique examina plus tard la capitale saoudienne détruite de Diraya – proche de l’actuelle Riyad – avec satisfaction. Mais des campagnes successives de la conquête saudo-wahhabite, et ensuite la prompte transition du pétrole à partir du vil naphte noir, dans lequel les moutons arabes se noyaient régulièrement, vers les vaisseaux sanguins du monde occidental, signifiait que la violence puriste wahhabite – qui incluait la profanation de mosquées, la destruction d’anciennes tombes musulmanes et l’assassinat d’infidèles – était comme par hasard séparé de la maison des Saoud et ignoré par les Européens et les Américains également.

Effacée, l’histoire l’est également; incluant le fait que Muhamed Ibn Saoud, le leader du Nejd, épousa la fille d’Abdul Wahhab.

Notre manque de considération pour les cruautés et la vénalité saudo-wahhabites actuelles étonnerait peut-être Sir William Hunter ; les musulmans indiens wahhabites dans son empire britannique étaient menés par un prélat insurgé nommé Sayyid Ahmad que ses partisans considéraient comme le prochain prophète et dont le propre pèlerinage en Arabie transforma en un purgeur permanent de la promiscuité. Ses croyants vinrent d’Afghanistan et de l’Inde où son pouvoir résidait dans ce qui est maintenant le Pakistan. Il fut en fait proclamé « Commandeur des Fidèles » à Peshawar. Ses hommes furent peut-être les Talibans.

Les guerres britanniques contre les wahhabites étaient aussi féroces que celles de l’Europe aujourd’hui, quoique beaucoup plus coûteuses en vies humaines. Et si Hunter identifia correctement le statut de seconde classe, le manque de travail et la pauvre éducation des Musulmans d’Inde comme cause d’insurrection – la France, prenez note s’il vous plaît –, il comprit également qu’on demandait aux musulmans indiens de choisir entre l’islam pur et la reine Victoria. Les hindous d’Inde et les souverains britanniques étaient en guerre avec ceux que Hunter, attentif aux missions chrétiennes médiévales à Jérusalem, caricatura comme les « Croissantés ».

Aujourd’hui, les Américains et les Européens – et bien sûr, notre propre premier ministre – aiment tracer une ligne entre les Saoudiens « modérés », sympathiques, pro-occidentaux et riches en pétrole, qui sont loués pour avoir dénoncé les « lâches attaques terroristes » à Paris, et leurs amis croissantés wahhabites qui décapitent les voleurs et les trafiquants de drogue après des procès extrêmement injustes, qui torturent leur minorités musulmanes chiites et flagellent leurs propres journalistes récalcitrants. Les saoudiens wahhabites – car ils sont bien sûr les mêmes – versent des larmes de crocodile sur le meurtre des caricaturistes de Charlie Hebdo qui ridiculisent leur religion, tandis qu’ils sympathisent avec les puristes en Syrie, en Iraq et en Afghanistan, qu’ils abattent des journalistes et des travailleurs humanitaires, qu’ils détruisent des monuments anciens et  qu’ils asservissent des femmes.

En somme, un joli coup. Les Saoudiens ne sont-ils pas spéciaux ? 15 des 19 pirates de l’air du 11 septembre étaient saoudiens – et George W Bush arrangea la sortie d’Amérique en sécurité de leaders saoudiens (dont certains de la maison de Ben Laden). Oussama étaient lui-même saoudien (plus tard déchu de sa nationalité). Les Talibans furent financés et armés par les Saoudiens ; l’organisation talibane pour la  « Promotion de la Virtue et la Suppression du Vice » était identique à la police religieuse saoudo-wahhabite de Riyad et Djeddah. Les Saoudiens nous sont si précieux que Tony Blair fut capable de fermer une enquête de police britannique dans une affaire de corruption anglo-saoudienne. «  L’intérêt national » était en jeu. Le nôtre bien sûr, pas le leur.

Et nous ignorons, au milieu de ces pitreries, la diffusion de l’argent saoudien à travers les institutions de l’Islam sunnite en Asie, dans les Balkans – voyez les nouvelles mosquées au design saoudien qui se moquent des magnifiques vieilles institutions ottomane en Bosnie – et en Europe de l’Ouest. Si les journalistes suggèrent que les autorités saoudiennes – à ne pas confondre, bien sûr, avec leur fraternité – soutiennent ISIS, ils  feront alors face non pas à la sympathie de leurs collègues opprimés, mais à des lettres de menace d’avocats liés au gouvernement saoudien. Même au Levant, les travailleurs humanitaires sont effrayés par l’enseignement dans les camps de réfugiés syriens financé par l’Arabie Saoudite.

En tant que journaliste irlandais Fintan O’Toole a fait remarquer cette semaine qu’il y a deux mots qui ne doivent pas être prononcés dans la rhétorique officielle à propos de la mort de Charlie Hebdo : l’Arabie Saoudite. « Cent milliards de dollar vous achètent beaucoup de silence » écrit-il. « La maison des Saoud dirige une tyrannie vicieuse qui… tandis que les tueurs de Charlie Hebdo commettaient leur ultimes actes de censure… flagellait sauvagement le bloggeur Raif Badawi pour avoir osé promouvoir le débat public. »

Les wahhabites raseur de tombes menacent de détruire la tombe du prophète en tant que devoir religieux – exactement comme ils ont rasé les tombes de « saints » en Afrique et au Moyen-Orient – mais un dessin du prophète est une provocation qui mérite la mort.

Evidemment, nous connaissons tous le refrain. Les Saoudiens sont en première ligne de la « guerre contre le terrorisme », en arrêtant, en torturant (quoiqu’il ne faille pas aller trop fort sur ce point) et en emprisonnant des « terroristes », en condamnant ISIS de « terroristes », se tenant derrière les Français dans leur combat contre la « terreur », aux côtés des Egyptiens, des Russes et des Pakistanais et tous ces autres « démocrates » dans leur « guerre contre la terreur ».

Ne dites pas un mot à propos du Royaume en tant que régime wahhabo-saoudien. Ce serait mal d’agir ainsi. Après tout, les wahhabites ne s’appellent pas eux-mêmes wahhabites, puisqu’ils sont de « vrais » musulmans. Ce que les Saoudiens sont, n’est-ce pas ?

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