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Billet de blog 7 avr. 2017

Croissance, innovation et internationalisation

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Depuis des décennies, la recherche et l’innovation en France sont en perte de vitesse. Aucun groupe industriel français ne figure parmi les 10 premiers déposants de brevets européens à l’OEB (office européen des brevets) ou auprès de son homologue américain l’USPTO. A titre de comparaison l’Allemagne dépose et obtient près de trois fois plus de brevets que la France.

Résultat : la France a un déficit commercial chronique, chiffré à 45 milliards d’euros pour l'année 2015 et les millions de chômeurs qui va avec, alors que l'Allemagne a un excédent de 248 milliards d’euros et un quasi plein emploi. Le commerce extérieur reste le critère majeur pour se faire une idée de la santé d’une économie et de sa capacité à trouver sa place dans le commerce mondialisé.

Une balance commerciale positive  de la France  doit être  l’objectif prioritaire n°1 du gouvernement afin d’améliorer la situation de l’emploi

 La majorité des actions réalisées à ce jour par les différents gouvernements comme le pacte de responsabilité ou le crédit impôt recherche (CIR) focalisent l’action principalement et quasi-uniquement sur un coût du travail considéré comme le seul problème de l’industrie française.

En réalité dans un contexte d'une  mondialisation accrue et d’une impressionnante mise à disposition mondiale des connaissances scientifiques et techniques, l’industrie française souffre surtout de ce que l’on nomme classiquement la compétitivité hors coût.

La compétitivité hors coût, c’est la capacité de produire et de vendre des produits innovants et de grande qualité avec des prix en proportion. Pour ces produits, le coût de la main-œuvre est beaucoup moins important que pour des produits bas de gamme. Un ingénieur en France coûte en moyenne 5 000 euros par mois (salaire, frais, dépenses…) alors qu’il ne coûte que 400 euros en Inde et de 2 000 à 2 500 euros dans les pays de l’Europe de l’Est. Même en récupérant 30% du salaire via le CIR, la différence reste énorme et l’écart se creuse d’autant plus que certains pays de l’Est ont des dispositifs similaires au CIR. Quand un dirigeant est déjà forcé pour des raisons de compétitivité à produire à l’étranger, il a aussi intérêt à rapprocher sa R&D des unités de production, comme la R&D doit se développer avec les experts de la production. Le fait d’avoir en France des ingénieurs mieux formés joue encore un peu mais pour combien de temps encore ? Il est évident que la formule actuelle du CIR ne nous permet plus d’avoir cet avantage concurrentiel.

Une décision politique courageuse qui accorderait tous les fonds du CIR aux PME serait une alternative efficace. Et dans ce cas, la potentielle délocalisation de la R&D des grands groupes hors de France à cause de cette réforme sera limitée à des cas marginaux. Pour le moment le CIR dans les grands groupes ne sert qu’à diminuer le coût des programmes de R&D en France qui auraient été de toutes les manières lancés, sans distinction d’intérêt ou de priorité et à engraisser des structures intermédiaires de gestions de dossiers. Le nouveau CIR doit se concentrer sur les projets mêmes et non-plus vers la fiscalité des entreprises. Elle doit avoir un impact rapide sur la trésorerie et couvrir l’intégralité du processus d’innovation afin de ralentir la désindustrialisation de la France. Le nouveau dispositif doit également faciliter l’achat de l’innovation telles que l’achat de licences d’exploitations, le rachat de brevets, des coopérations avec des laboratoires ou même le rachat d’entreprises innovantes.

Attribution  du CIR uniquement aux PME et start-up sur projets uniquement et avec une avance de trésorerie comme mode de financement  (6 milliards d’euros).

Gestion du CIR par les territoires ou les régions au plus près du besoin.

Pour renverser la situation actuelle il faut donc favoriser donc l’innovation. Comme le dit Jean-Louis Beffa, président d'honneur de Saint-Gobain il faut un modèle « industriel commercial ». Si la créativité est chez les start-up, le développement commercial - et donc l'exportation - demeure la force des grands groupes. Ils doivent donc mettre en place des accords avec les PME et les start-up pour avoir une complémentarité commerciale.

 La relation sociale est aussi un facteur crucial. Dans les entreprises de certains pays tels que l’Allemagne, la Finlande, la Chine, le Japon et la Corée du sud, le partage de la valeur entre les dirigeants, les actionnaires et les salariés est plus équitable que chez nous. Les inventeurs notamment, source de l’innovation technologique protégée de la concurrence  par des brevets d'invention, reçoivent une rémunération supplémentaire en relation avec le succès commercial de leur invention. Cette reconnaissance a pour effet de stimuler fortement la créativité, donc le succès commercial des entreprises. Comme c’est désormais une pratique constante en France, les entreprises ignorent  quasi totalement les inventeurs. Pourtant dans une véritable politique de l’innovation, il faut impérativement prendre en considération les salariés inventeurs en tant que tels, et corrélativement les motiver financièrement, notamment par la reconnaissance et la juste rémunération de leurs inventions. Sans une motivation des acteurs humains, les mesures de structure n’auront aucun effet. Sans grands joueurs de football ou de basket, on n'a jamais fait de grandes équipes, quelles que soient les infrastructures mises en place et la montagne d'argent dépensée. Pour les PME c’est un point crucial, car ces entreprises souvent mal formées en propriétés intellectuelle sont souvent exclusivement dépendantes de leur capital humain.

Si on cherche à cueillir un fruit que l’on n’a pas cultivé cela a peu de chance de succès quelle que soit la quantité d’engrais utilisé, la fiscalité dans ce cas.

On note que dans les cinq premiers déposants de brevet 4 possèdent un système « juste » de rémunération des inventeurs salariés. Bien sûr, leur succès n’est pas uniquement lié à cette disposition mais elle dénote une volonté et une clairvoyance qui fait cruellement défaut à la France qui clairement se dirige vers une relégation en deuxième division. Sans une motivation des acteurs humains, les mesures de structure n’auront aucun effet. Sans grands joueurs, on a jamais de grandes équipes, quel que soit les infrastructures mises en place.

Stimuler la créativité des salariés par un alignement avec le système Allemand de rémunération supplémentaires des inventeurs proportionnel à l’exploitation commerciale de l’invention.

Introduire de manière significative et obligatoire l’enseignement de la propriété intellectuelle à l’université, les IUT et les grandes écoles (30 à 50 heures via l’INPI par exemple)

Il ne faut pas non plus se voiler la face, le renouveau de l’innovation en France passe aussi par les grosses et moyennes entreprises, par un management avec une vision de l’innovation à moyen et long termes, par la fin d’un système hiérarchique d’un autre temps et son remplacement par un vrai management collaboratif.

La reconnaissance et la récompense à un juste niveau de chacun à travers ses réalisations est la clef du succès.

Le temps des hauts fonctionnaires ou équivalents nommés pour diriger une entreprise avec une vision de rentabilité financière court-terme est révolu. On se rappelle la fameuse société sans usine d’un dirigeant d’Alcatel, on voit le résultat en comparaison de son équivalent Allemand de l’époque Siemens.

Une fois de plus regardons ce qui se passe en Allemagne, la majorité des dirigeants ont comme on dit en France plus de 20 années de maison et savent que la recherche et l’innovation se développent sur un terreau adapté. L’innovation ne se met en place que dans un écosystème collaboratif où les inventeurs et les ingénieurs sont au centre d’un cercle vertueux de créativité.

Les  commissions « Théodule » qui cherche à cueillir un fruit que l’on n’a pas cultivé cela a peu de chance de succès. Pourtant,  la France a toutes les ressources pour être une des nouvelles puissances de l'innovation : de grandes écoles d'ingénieurs, un écosystème de formation au numérique efficace, de bonnes écoles de commerce et une jeunesse nombreuse et  imaginative. Il faut mettre en place une société de la reconnaissance.

Rassemblement de tous les financements d’aide à l’exportation dans une seule structure rattachée

aux territoires ou aux régions.

Mise en place de mesures législatives de protection juridique des PME ou start-up contre les grands groupes de manière similaire à l’Allemagne.

Si l’innovation au plus près des acteurs des territoires  est la clef du redressement de la France, pour accomplir cette mission dans une vision d’un monde durable, le choix d’une nouvelle stratégie, que certains (Jean-Paul Agon PDG de L’Oréal)  appelle  l’universalisation, est obligatoire c’est-à-dire la mondialisation dans le respect de notre environnement.  

Pour donner corps à cette stratégie, il faut avoir un objectif ambitieux : séduire et fidéliser de nouveaux consommateurs. Or, plus de consommateurs, plus de croissance, cela veut dire aussi plus de responsabilités. C’est-à-dire qu’il faut  réduire l’impact de notre activité sur la planète et renforcer notre impact positif socio-économique sur la vie des communautés qui nous entourent.  

Un effort, quasi coercitif, devra être imposé aux collectivités locales pour les achats et investissements durables (Bio, achat local et écologiquement vertueux). Actuellement malgré « Le Grenelle de l’environnement » ces achats restent marginaux. Souvent  c’est non pas par manque de produits mais par un manque de volonté de changer les comportements. Les achats et investissements publics sont un formidable levier d’innovation durable.

Il faut donc poursuivre notre transition vers un nouveau modèle de développement toujours plus responsable. Et nous devons  placer clairement nos enjeux extra-financiers au même niveau que nos objectifs financiers dans une vision de performance globale de notre économie. 

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