Ubu, Kafka, Coluche and Co…

La beauté de notre siècle, hautement technologique et annonciateur du progrès à la portée de tous, c’est de laisser traîner de-ci de-là quelques situations ubuesques autant que kafkaïennes et qui auraient inspiré un excellent sketch au regretté Coluche.

       

                La beauté de notre siècle, hautement technologique et annonciateur du progrès à la portée de tous, c’est de laisser traîner de-ci de-là quelques situations ubuesques autant que  kafkaïennes et qui auraient inspiré  un excellent sketch au regretté Coluche. Le père Ubu pour l’ivresse du pouvoir, Kafka pour l’absurdité du monde administratif, Coluche pour la dérision, voilà bien une trilogie digne d’ouvrir les débats de la nouvelle année 2020 !

                 L’histoire est authentique, jusque dans les moindres détails, juste camouflée par des pseudonymes et des lieux indéfinis pour le respect des acteurs réels.

                Bernard est un ancien travailleur indépendant. Toujours actif à 73 ans, il travaille d’arrache-pied à la rédaction d’un long et savant essai historique. Sa passion pour l’Histoire lui permet de traverser la vie ascétique et laborieuse qu’il s’est imposée, sans rancœur ni fierté abusive. Tout allait bien dans sa petite maison de village qu’ils s’étaient partagée sa compagne et lui, achetée en commun au temps où sa puissance de travail lui assurait des revenus honnêtes.

                Mais voilà que sa compagne, dont il vivait séparément dans ladite maison, s’enticha d’un nouvel homme et que la maison devint impropre à une vie à trois. Bernard décida donc de louer un petit appartement et de quitter la maison en attendant que le bien soit vendu et le produit partagé en deux. Payer un loyer de 650€ par mois, avec ses quelques travaux et le minimum vieillesse (ASPA) dont tout le monde affirmait qu’il était de  868,20 € par mois, ne poserait pas de problème à Bernard, d’autant qu’il avait économisé quelques milliers d’euros grâce à son train de vie monastique.

                Les problèmes sont vite devenus ubuesques : Les occupants de l’ancienne maison s’y trouvant fort bien, ont tout fait pour que la vente ne se fasse pas et pour décourager les potentiels acheteurs. En attendant, Bernard paie sans broncher sa part de charges foncières et d’assurances sur cette maison qu’il n’occupe plus depuis fin 2012.  Quant aux 868,20€ qu’on lui avait annoncé, ils ont été réduits par  l’administration à 480€ par mois au motif qu’il était propriétaire et n’était pas obligé de louer. Pourtant, dans sa grande bonté, l’administration lui accorda une aide (APL) de 210€ par mois.

                Faisons donc le calcul : Colonne revenus : 690€ par mois (retraite + APL). Colonne dépenses, il y a la moitié des charges sur l’ancienne maison, les dépenses contraintes (le loyer et l’abonnement téléphone-Internet à eux seuls égalent le budget !), reste-t-il de quoi manger, se vêtir, payer l’essence de sa vieille mobylette indispensable à la campagne, loin des commerces ?... Près de huit ans à ce régime, les économies ont fondu, les fins de mois ont pris une curieuse teinte rouge chez le banquier, la vente de la maison restant toujours aussi hypothétique

                 Il y aurait bien le moyen de déménager une fois de plus et de trouver une location moins chère, à 400€ par exemple, mais qui louerait à une personne à faibles revenus et que l’on ne peut plus, aux termes de la loi, expulser en vertu de son âge. Bien sûr, Bernard pourrait faire une demande de logement social, il n’a rien contre les HLM. Mais tous les documents à remplir pour ce faire ont une case à cocher intitulée “propriétaire ou non propriétaire”. Il n’est pas plus prévu qu’il puisse exister des propriétaires pauvres que des travailleurs pauvres. Circulez, la file d’attente est trop longue, vous gênez !…

                Des conseilleurs n’étant pas payeurs lui ont suggéré qu’une action en justice règlerait le dilemme. “Dame, avec de tels revenus, vous avez droit à une aide juridictionnelle…”. “Voyons, cher Monsieur, la justice peut contraindre votre ex-compagne à vendre ou accepter le principe d’une vente aux enchères judiciaire…”, C’est facile pour eux, les épargnés !... Bernard a donc déposé en novembre 2018 un recours auprès du Tribunal de son ressort local et pris un avocat. Mais la justice est “sereine”, dit-on, pour confirmer sa lenteur excessive. Les uns parlent de négligence, d’autres de surcharge de travail. Certes, avec les procès de Gilets jaunes, de décrocheurs de portraits présidentiels, de Black bloc adeptes de la mise à sac, sans compter les mémoires défaillantes des Grands de ce monde qui oublient de déclarer des comptes en Suisse, des revenus indus, des conflits d’intérêts flagrants, la justice a d’autres chats à fouetter que le minable problème d’un “sans dent”, “d’un accidenté de la conjoncture”, d’un “dernier de cordée” pas même capable de “traverser la rue”…

                Avant que la Justice prenne en considération le cas de Bernard, il aura pris de la vitesse sur le fameux toboggan de la survie, dont tout le monde le sait producteur d’une accélération exponentielle qui, si elle est aisée à contrôler au début, échappe à toute tentative de freinage avant la chute finale. Tout gamin coutumier des parcs et jardins publics en a fait l’expérience. Mais les Ubu des caisses de retraites, de l’ASPA, des services sociaux, les Kafka de la Justice et des législateurs ont-ils un jour expérimenté le moindre toboggan ? On peut en douter… Quant à Coluche il est mort trop vite et ne dira plus jamais : « dans les fins de mois, ce qui est le plus dur, c'est les trente derniers jours »

                C’est un serpent qui se mord la queue : étant propriétaire, il perd une part de la retraite minimale légale et n’a pas droit à un logement social. Pour vendre, il faut que son ex-compagne l’accepte ou qu’elle y soit contrainte par voie de justice. Pour activer la justice, il faudrait qu’il paye un avocat réellement actif. Pour qu’il puisse payer, il faudrait que la maison se vende.  En attendant, si un lecteur de Médiapart avait dans ses tiroirs une solution, voire quelque suggestion pertinente pour tirer Bernard des pattes des Ubu et des Kafka, nous sommes preneurs !

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