L’art d’éteindre un feu en y jetant de l’huile !...

Je ne peux laisser passer l'article de Nejma Brahim (Réfugiés: «La Grèce est dans une situation de non-droit absolu», 03.03.2020) sans réagir. Vu de Paris ou de Manhattan, on peut se scandaliser, stigmatiser, accuser. Sur place, l'observateur est plus prudent!!!

                Nejma Brahim sur Médiapart, interviewe Agnès Callamard, directrice de département à l’université américaine de Columbia, au sujet de l’afflux de migrants aux frontières de la Grèce. Son titre est éloquent : Réfugiés: «La Grèce est dans une situation de non-droit absolu» et rien ne vient adoucir les propos de l’universitaire américaine. Voir

                « …La technique de refoulement (push back) à laquelle la Grèce a recours est interdite par la Convention de Genève et par les conventions relatives aux droits humains… La Grèce est dans une situation de non-droit absolu en termes de droit international… Elle suspend sa procédure de demande d’asile pour un mois sans en avoir le droit. Je ne vois d’ailleurs pas quelles justifications la Grèce pourrait apporter… Elle joue un rôle tout aussi cruel que celui joué par la Turquie… L’usage excessif de la force – létale – est illégal, et il y a là une multiple violation des droits humains et du droit international des réfugiés. On ne tire pas sur des gens qui cherchent la sécurité !… J’ajouterai que l’image de garde-côtes tirant sur des bateaux de personnes non armées pour répondre à une prétendue « invasion » normalise, voire légitime tous les discours de haine… » Une seule phrase relativise le discours de l’Américaine en signalant la complicité de l’union Européenne qui se décharge du problème sur l’État grec.

                Il eut été plus juste d’opposer la légitimité des migrants, qui généralement ne s’exilent pas par caprice ou envie,  à la légitimité des Grecs qui sont envahis depuis des années à un point qu’aucun pays, aucune commune européenne n’accepterait. Les Grecs ont ouvert des écoles et des dispensaires, ils ont nourri, protégé, accompagné des milliers de migrants, mieux que toutes les ONG internationales réunies. Mais aujourd’hui, ils se heurtent à une stratégie clairement énoncée par Recep Tayyip Erdoğan : occuper les régions qu’il revendique comme siennes, la Thrace et les îles de la mer Égée, y installer des agents infiltrés parmi les réfugiés, démoraliser les Grecs pour qu’ils abandonnent les lieux. C’est la même tactique qui a permis de gonfler la minorité turque de Chypre jusqu’à la rendre insupportable,  de nécessiter une partition de l‘île, puis d’en déplacer la frontière jusqu’à posséder les deux tiers du territoire. Le chantage d’Erdogan qui menace de déverser des millions de musulmans, qui les transporte jusqu’à la frontière, les excite contre les Grecs et les arme de bombes lacrymogènes (voir les cartouches estampillées armée turque ramassées du côté grec de la frontière) est appuyé par un discours de reconquête de l’Empire Ottoman, par la démolition systématique de l’État laïc du temps des Kémalistes et l’instauration d’une théocratie pudiquement cachée sous des “valeurs traditionnelles de l'islam sunnite”. Tout le monde sait qu’Erdoğan a largement soutenu les islamistes de Syrie, qu’il a commercé avec eux durant toute la période de l’EI, qu’il soutient et finance leur infiltration en Grèce. Tout le monde sait que l’armée turque ne cesse de violer l’espace aérien grec et qu’elle multiplie les accrochages avec les bateaux grecs. Les médias turcs ne se privent pas de servir la cause islamiste d’Erdogan, toute opposition étant muselée, emprisonnée.

                On ne peut exiger d’un peuple qu’il abandonne sa souveraineté, une partie de son territoire, qu’il prenne le risque de voir sa culture et sa religion anéanties, même au nom du respect du droit international, même au nom de la solidarité humaine. La Grèce est un minuscule pays, huit fois moins peuplé que la Turquie, écrasé par dix années de rigueur budgétaire, de memoranda iniques et de dettes illégitimes. Les Grecs ont un sens réel de l’hospitalité et l’ont prouvé. Qui, en Europe, peut se vanter d’avoir dans son dictionnaire un mot qui corresponde à celui de philoxénia, textuellement “amour de l’étranger” ? Les Américains qui depuis longtemps mettent de l’huile sur le feu via leur représentation (M. Geoffrey R. Pyatt, l’actuel ambassadeur à Athènes, n’a jamais caché sa sympathie pour l’allié turc), via des financements douteux (M. Georges Soros s’est immiscé dans la question macédonienne à grands coups de millions de dollars), via le HCR qui a enkysté les camps de réfugiés sur le territoire grec comme s’il en était propriétaire…

                On ne tire pas sur des gens qui cherchent la sécurité, dites-vous Mesdames Callamard et Brahim. Très bien ! Alors, ne tirez pas sur les Grecs qui ne cherchent qu’à vivre en paix sur leur terre et selon des usages qui leur sont propres, bref, la sécurité. Ou alors, allez leur expliquer les beaux principes humanitaires sur place. Voilà dix ans que je vois les Grecs se débattre seuls avec un problème qui ne  concerne pas qu’eux, par humanité, par philoxénia. Je n’ai pas vu beaucoup d’articles sur le sujet quand il était encore temps, quand les immondes camps se sont installés près des ports d’Igoumenitsa et de Patra, quand les îles de Kios, Lesbos, Léros et autres recevaient des centaines de migrants par jour sans aucune animosité, bien au contraire… A force, la longue passivité de la communauté internationale, qui aujourd’hui remercie les Grecs par des accusations d’illégalité, de racisme, et même de fascisme, va mettre pour de bon de l’huile sur le feu. Il ne faut pas trop chatouiller un peuple qui a subi quatre siècles d’occupation turque et voit le danger revenir…

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