Effondrement…, apocalypse… ?

Suite à la vidéo postée le 5 septembre sur le blog par "La résistance s'organise"...

                L’analyse présentée par “La Résistance s’organise” dans sa vidéo intitulée “Effondrement” est claire, documentée, et j’attends avec impatience la suite annoncée. Parce qu’enfin, il faut être aussi bête que l’homme pour ne pas voir que nous avons un modèle sous nos yeux, depuis des millénaires, celui des systèmes complexes de la nature, qui aurait réglé la plupart des problèmes nous menant à l’effondrement, si nous ne nous étions laissés embarquer, stupidement, dans un débat stérile entre nature et culture, dans une tentative désespérée et désespérante de nous dénaturer.

                En effet, avez-vous vu une seule fois un troupeau de bovins, ovins ou caprins en liberté sur-pâturer une prairie ? Ils ne le font que contraints et forcés par l’homme qui adore mettre des clôtures et des limites à l’intérieur desquelles il se croit propriétaire. L’homme use sa terre et tente ensuite de la revigorer avec de la chimie. Il gaspille trop et consomme trop de ce qu’il produit, alors que ces stupides vaches donnent à la terre autant qu’elles reçoivent, ne calculent pas la valeur de leur lait, cohabitent parfaitement avec les autres espèces qui l’entourent…

                Dans la nature, tout est en accès libre, ce qui n’a jamais  empêché qu’un équilibre s’établisse entre ce qui est consommé et le renouvellement naturel des stocks. Une baleine bleue consomme d’énormes  quantités de krills mais n’a jamais mis en danger l’espèce des crevettes krills, l’homme, si !

                Dans la nature, les réseaux de solidarité sont partout. L’arbre et le champignon, le ver de terre et la carotte, le maïs, la courge et le haricot qui forment  un merveilleux trio découvert par les indiens mexicains, du moins jusqu’à l’arrivée du maïs Monsanto et son glyphosate !

                Dans la nature, si pour une raison ou une autre les conditions de vie se dégradent, la limitation des naissances est quasi automatique. Les oiseaux, les renards, les loups et nombre d’insectes régulent leur population. L’homme, lui, connaît la contraception, a accès à des plannings familiaux, mais ne sait toujours pas réguler sa population autrement que par les guerres, les pollutions, les excès en tous genres, et attend d’être dix milliards pour s’inquiéter.  

                L’animal transmet son savoir, sans universitaires salariés, sans prix Nobel et sans brevets industriels. Les cacatoès, les chimpanzés, les rats, transmettent tout ce qu’ils savent, même si c’est peu de choses par rapport à l’héritage humain. Cervelle d’oiseau dit-on pour dénigrer un humain bête comme un âne. Pourtant en 1920, une mésange bleue de Londres a découvert comment décapsuler une bouteille de lait posée sur le pas d’une porte pour se régaler de la crème. Très rapidement tout le quartier s’est plaint de trouver le matin leur bouteille décapsulée. Une équipe d’ornithologues a suivi la progression de ce savoir-faire, pas si simple pour une mésange, et a constaté que dès 1938, la quasi-totalité des mésanges bleues d’Angleterre connaissaient la combine ! Un macaque de l’île de Koshima au Japon a imaginé un jour de laver les patates douces que les humains lui lançaient sur le sable. En un temps record, toute la colonie macaque a rapidement adopté cette pratique, sauf les vieux, trop ancrés qu’ils étaient dans leurs habitudes !

                Oui, me direz-vous, mais laver une patate est plus simple que de construire un satellite. Et c’est vrai ! Seul l’homme a inventé la bombe à fragmentation, le rasoir jetable trois lames, le 6ème continent de plastique qui flotte sur le Pacifique, l’argent, tout un tas d’objets contra phobiques (les doudous, les grigris, les totems) et des Dieux qui ont réponse à tout ! Que nenni…, la nature est parfois plus high-tech que l’homme. La minuscule diatomée (phytoplancton) fabrique des puces électroniques cent fois plus puissantes que celles d’Apple. Le vulgaire bigorneau produit une céramique qui fait pâlir d’envie les chercheurs de la Nasa. Une simple moule produit un fil chirurgical qu’aucun laboratoire n’arrive à reproduire… 

                Si le vivant a naturellement le respect de son environnement, la notion du libre accès, le sens de l’entraide, le contrôle de sa reproduction, la capacité à transmettre des savoirs, l’homme a culturellement le goût de la prédation sur les autres et sur l’environnement, la manie de tout acheter et vendre, un besoin démesuré de pouvoir. L’homme a inventé la propriété intellectuelle ce qui lui permet de monnayer ses savoirs. Il jouit tant de détruire, qu’arrivé à un stade où il n’y a plus grand-chose à détruire, il se détruit lui-même. Il serait peut-être temps d’admettre que l’homme s’est trompé, sans intention de se donner la mort, mais bien efficacement, qu’il a pris un mauvais chemin et qu’il peut encore en choisir un autre.

                Nature et culture reste un couple séparé par un insoluble conflit d’intérêt alors qu’il pourrait être une alliance d’une redoutable efficacité. Il faudrait pour cela que l’homme cesse de se “dé-naturer”, qu’il fasse alliance avec son environnement. Une abolition de la monnaie, de l’échange marchand, suivie de l’instauration d’une civilisation de l’accès, fondée non plus sur des a priori ancestraux mais sur une connaissance rigoureuse de la nature et de ses systèmes complexes, est la seule issue objective, réaliste, jouissive et jouable dans le temps qui nous est imparti. Cela n’évitera pas l’effondrement, il est déjà trop tard. Mais cela pourrait aboutir à une véritable “apocalypse”, au sens étymologique du terme (απο dé- et καλυπω –cacher) donc dévoiler. Une apocalypse a été par extension associée à la catastrophe, à la fin du monde, mais en réalité c’est le dévoilement d’autre chose. Associé à la religion, le terme nous fait penser aux arrières-mondes que critiquait Nietzsche, mais en reprenant l’étymologie, ce serait plutôt la découverte d’un autre monde, ce qui n’exclut en rien qu’elle soit associée, à son approche et à son commencement, à de réelles catastrophes.

                Les seuls qui, à ma connaissance, proposent une véritable alternative au capitaliste à la hauteur de ces enjeux, sont les plus souvent qualifiés d’utopistes alors qu’ils sont les plus réalistes. Ce sont ceux qui anticipent sur la fin de l’argent, de l’échange marchand et qui prennent modèle sur la nature. C’est ce que suggère Pablo Servigne dans son livre sur l’entraide1, c’est ce qu’affirme le philosophe Anselm Jappe dans “La société autophage”2, principalement dans sa conclusion p.236 que je ne cesse de citer : « L’abolition de l’argent et de la valeur, de la marchandise et du travail, de l’État et du marché doit avoir lieu tout de suite, - ni comme un programme “maximaliste” ni comme une utopie, mais comme la seule forme de réalisme. » C’est ce que proposent aussi plusieurs collectifs de militants qui tentent de vulgariser, expérimenter, inventer une société a-monétaire, une civilisation de l’accès, un monde sans argent3. C’est aussi ce que j’ai tenté de visualiser dans un roman d’anticipation, “Le Porte-Monnaie”4.

                Cette idée de Désargence nous est apparue aussi folle qu’a dû être l’héliocentrisme au temps de Galilée. Elle a fait rire, elle commence à faire peur, elle finira par être évidente. Il est trop tard pour éviter l’effondrement, trop tard pour convaincre ceux qui détiennent le pouvoir, trop tard pour imposer une quelconque régulation aux grands prédateurs, peut-être trop tard pour qu’une majorité y adhère. Mais l’heure est venue de proposer un autre modèle, de “dévoiler” les potentialités d’un autre monde. Il est temps de démontrer que le problème n’est pas technique mais mental. Nous avons aujourd’hui la connaissance et les outils suffisants, la volonté d’y parvenir, l’urgence en plus qui parfois paralyse et parfois donne des ailes. Pourtant, nous n’arrivons pas encore à penser hors du vieux cadre, usé, bancal, dangereux.

                Il semblerait que la prochaine crise sera financière avant d’être environnementale. Elle ne peut qu’entraîner des faillites, du chômage, des morts (la seule crise grecque a fait mourir plusieurs dizaines de milliers de personnes). A ce titre, on ne peut se réjouir d’une nouvelle crise, surtout si elle est mondiale. Mais on peut en faire une opportunité, celle d’introduire dès aujourd’hui, partout où c’est possible, la gratuité, l’entraide, l’échange non-marchand, le partage des savoirs, etc. Cela peut aller du magasin gratuit au logiciel libre, du covoiturage au refus de consommer, peu importe. L’essentiel est de rendre le système marchand obsolète et désuet, d’y objecter massivement, de rendre ridicules toutes les théories économiques réformatrices, de nous départir des alternatives qui soignent le système ou le copient, qui tendent à nous le rendre supportable. Il serait bon que l’on revienne à l’étymologie du mot économie, la gestion de la maison, la maison commune étant notre unique planète. C’est désormais le seul réalisme, l’utopie étant de croire encore à la survie du système, au TINA de Thatcher, au capitaliste à visage humain, à l’aménagement social et solidaire et autres pansements et traitements cosmétiques…    

 

  1. L’entraide, l’autre loi de la jungle, P. Servigne et G. Chapelle, 2017, éd. LLL, ISBN: 9791020904409
  2. La Société autophage, Jappe, 2017, éd. La Découverte, ISBN : 9782707195395
  3. Le site https://www.civilisation-sans-argent.org/le-collectif.html regroupe les collectifs de La Désargence, Voter A-M, Mocica, l’EBR-T, Ukratio, etc.
  4. Le Porte-Monnaie, une société sans argent, F. Aupetitgendre, 2013, éd. Libertaires, ISBN : 978-2-919568-26-0        

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