Lettre ouverte à M. Michel Onfray

Michel Onfray évoque souvent la généalogie indispensable pour ne pas tomber dans la "moraline". Je tente ici la méthode de "la bouteille à la mer" pour mettre en lien ses propos et ma conviction que le pivot autour duquel tourne sa conception de la décadence, autant que les alertes à l'effondrement que nous lancent les scientifiques, est l'argent et l'échange marchand.

Monsieur Michel Onfray,

 

                Je vous ai entendu lors de la présentation de votre nouvelle Université nomade, rappeler, une fois de plus et à juste titre, les catégories nietzschéennes de “moraline” et de “généalogie”. A défaut de généalogie, nous sommes vite réduits à la moraline, forme dévoyée de la morale qui culpabilise au lieu d’expliquer. Faute d’une généalogie de l’argent et de l’échange marchand, nous tentons en vain de moraliser le capitalisme, d’inventer des “économies sociales et solidaires”, de redistribuer aux uns ce que d’autres ont indument capté.

                Pourtant, quelques-uns ont tenté cette généalogie, le plus récent étant David Graeber dans son étude sur “La dette, 5000 ans d’histoire”. Il est évident que ni l’échange marchand ni l’argent ne peuvent être naturalisés et sont bel et bien des créations humaines, des choix faits par quelques-uns, qui peuvent être approximativement datés et que l’on peut, en tous les cas, imaginer. L’invention de l’agriculture qui a fixé les chasseurs-cueilleurs et a permis parfois des surproductions, donc des stocks inutiles à la communauté, a induit l’impératif besoin de trouver un marché, au besoin de le créer.

                Partant de là, il était inévitable qu’émerge l’idée d’une captation de ces richesses par des castes privilégiées, par exemple les prêtres censés pouvoir intercéder auprès des Dieux en notre faveur, ou les rois censés assurer la sécurité du peuple. D’où les prêtres tiennent-il ce pouvoir magique d’intercession, sinon d’une auto proclamation ? L’idée d’apaiser les dieux par des sacrifices d’animaux et des dons de nourritures a logiquement mis entre les mains des prêtres des quantités de biens qu’ils ne pouvaient consommer à eux seuls. Redistribuer ce qui avait été donné aux dieux aurait paru curieux. On ne donne pas ce qui appartient de droit à dieu, on ne rend pas le don au donateur sans le froisser ou perdre la crédibilité du sacrifice. Le plus logique était donc de vendre ces stocks pour les rendre aux dieux sous la forme de temples fastueux, d’idoles richement ornées. Pour les rois, c’est un peu pareil. D’où tiennent-ils ce pourvoir, tout autant magique, de commander aux autres sinon d’une auto proclamation obtenue la plupart du temps par la ruse ou la force, et consentie par la servitude volontaire contre une sécurité hypothétique ? Les prêtres et les rois se sont certainement retrouvés en possession d’une richesse non issue d’un travail productif (par les offrandes pour les uns, par les impôts pour les autres) dont ils ne pouvaient jouir à eux seuls. Quoi de plus logique alors d’imaginer un commerce et quoi de plus pratique pour effectuer ce commerce qu’un convertisseur universel des valeurs ?

                La boucle “pouvoir / captation de richesses /création d’un marché /argent /pouvoir” était si parfaite que l‘on comprend qu’elle ait perduré cinq mille ans et conquis la quasi-totalité de l’humanité. Il est normal ensuite que l’on ait naturalisé cette boucle comme si elle n’était pas un choix politique mais dans “la nature des choses”. Il est normal aussi que ces castes s’étant arrogé l’immense pouvoir d’intercéder auprès des dieux ou de garantir la sécurité de tous, aient toujours eu très peur de le perdre et qu’elles aient inventé mille montages intellectuels pour justifier ce pouvoir. Il est d’ailleurs curieux de voir comment la théologie a théorisé le pouvoir du roi, et comment le roi, en retour, a garanti au prêtre, y compris par la force de ses lois et de ses armées, la pérennité de son escroquerie (autre cercle vicieux toujours en cours…)!

                L’idée était géniale, reconnaissons-le, d’autant qu’il ne peut y avoir autant de prêtres que de fidèles, autant de rois que de sujets. Si cent fidèles font don d’une poule à sacrifier au  dieu, si cent sujets donnent au roi un boisseau de blé pour assurer leur sécurité, le prêtre ne pourra manger cent poules et le roi ne pourra consommer les cent boisseaux de blé, même en les partageant avec sa cour et ses soldats pour l’un, avec ses diacres et ses thuriféraires pour l’autre. Aujourd’hui, on s’indigne que 1% de riches aient capté autant de richesse que les 99 autres, comme si c’était évitable sans changer le système du roi et du prêtre, sans toucher à l’échange marchand et à son outil monétaire. Nous sommes pourtant dans la même logique que celle du roi et du prêtre, celle qui oblige le roi à capter toujours plus de richesse sur le dos du peuple, ne serait-ce que pour ne pas être détrôné par un autre roi et in fine en arriver à la mondialisation, celle qui pousse un uléma à rêver d’une unique oummat, un prêtre à se déclarer catholique (universel), un pope à se dire orthodoxe (dans la seule vérité)…

                La morale n’a rien à voir avec ces logiques, qu’elles soient économiques ou religieuses. Mais tant que nous resterons dans ces logiques, il ne pourra y avoir de paix entre les peuples, d’œcuménisme entre les croyants, quelles que soient les qualités et les aspirations des fidèles et des sujets. Le saint prêtre ou le monarque éclairé ne peuvent être que des exceptions qui confirment la règle ou un conte pour enfant aussi beau que celui du Père Noël ou de la fée-marraine de Blanche Neige !

                Le réalisme, si nous voulons quitter le domaine du conte pour enfant, c’est de remettre en cause le choix du roi et du prêtre fait il y a cinq mille ans. C’est d’admettre que toute notre civilisation marchande s’est construite sur une escroquerie mentale, au mieux sur une erreur de jugement. C’est de passer de l’échange marchand à l’échange non marchand, de l’argent à la désargence, du marché au droit à l’accès libre et sans condition, ce qui d’ailleurs se pratique couramment dans la nature que nous avons bêtement abandonnée en croyant la dominer…

                Connaissant les multiples sollicitations que vous recevez, imaginant le nombre de suggestions, manuscrits et mails que l’on vous envoie, je ne sais comment vous interroger sur ce sujet. Je passe donc par le biais de mon blog “Médiapart”, comme on lance une bouteille à la mer,  en espérant qu’un de vos proches tombe dessus, qu’il lise cette lettre ouverte et vous en parle…

                Bien à vous, JF Aupetitgendre

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