On peut être agrégé de science politique et de sciences sociales et ne pas sentir le vent qui tourne ! Les auteurs du livre “Une autre fin du monde est possible” et l’auteur de l’article paru sur le blog Médiapart du 26 février sont d’accord : l’effondrement est imminent et entraînera guerres, famines, pandémies. On se demande alors pourquoi, selon Christophe Bouillaud, ces collapsologues seraient des bisounours exaspérant de naïveté, des utopistes moins sérieux que les survivalistes d’extrême droite !... Non, l’équipe de Pablo Servigne ne refuse pas de poser la question de la violence, de la politique, du droit… Ils cherchent simplement une réponse individuelle et collective au désastre, ce qui n’a pas l’heur de plaire au professeur.
N’étant pas un inconditionnel de Pablo Servigne et le trouvant parfois timide dans ses propositions, j’aurais aimé une contre-proposition de la part d’un politiste. De plus en plus de scientifiques nous annoncent que c’est dans les années 2030 que la plupart des signaux d’effondrement vont atteindre un seuil d’irréversibilité, quasiment en même temps, ce qui induira une remise en cause de l’ensemble du système, une sortie contrainte et non choisie du cadre actuel. Cela mérite que tous ceux qui en sont conscients mettent en commun leur imaginaire, leurs savoirs, leur énergie, au lieu de se lancer des anathèmes. Chacun a ses limites, surtout face à une question aussi globale, aussi cruciale, aussi dramatique qu’une possible extinction de l’espèce humaine.
Quand Servigne, Stevens et Chapelle disent qu’il faut faire un travail de deuil, c’est pour expliquer qu’il n’est plus question d’éviter l’effondrement. Nous le savons désormais aussi inéluctable et irréversible que la mort d’un être aimé. C’est une proposition visant à nous permettre de dépasser le stade de la sidération dans laquelle la nouvelle nous plonge, pour qu’ensuite nous acceptions la question de ce livre : Que fait-on ? Cette proposition n’est pas sotte puisque le professeur Christophe Bouillaud semble être resté au stade de la sidération et ne propose rien, sinon le constat d’une mort annoncée. Quand il dit qu’avec les Gilets jaunes on n’est pas loin de réinventer la bonne vieille lutte des classes, il suggère qu’il n’y a plus de classes et plus de luttes entre elles ! Quand il dit que les dominants de cette planète ne vont pas laisser s’inventer, contre leurs intérêts, une autre fin du monde, veut-il nous conduire à la résignation ou à la lutte armée genre Mad Max ?
Voilà en tous les cas, une vision de l’effondrement bien fataliste et une anthropologie bien conservatrice. Le billet d’humeur de Christophe Bouillaud imagine l’avenir dans le cadre actuel et selon les critères induits par ce cadre. Il constate que nos sociétés sont plus empreintes de concurrence et de compétition que de solidarité et d’empathie, soit ! Mais les sciences sociales nous apprennent aussi que l’environnement social est au moins aussi important que la nature humaine, et qu’une catastrophe engendre de nouveaux comportements bien plus rapidement que toute éducation ou révolution personnelle. C’est vrai pour l’ensemble du vivant, qu’il s’agisse d’arbres, d’insectes ou de mammifères. Juger des capacités de résilience de l’homme en situation de post-effondrement en fonction des observations sur le pré-effondrement est une erreur typique de ceux qui refusent ce fameux travail de deuil prôné par Pablo Servigne. C’est typique aussi de tous les conservatismes qui se sont toujours manifestés lors des grandes révolutions coperniciennes qui ont remis en cause quelques grands paradigmes sociaux.
En effet, l’effondrement dont parlent les collapsologues, les 15 364 scientifiques qui ont lancé un appel dans la revue Bioscience en forme d’“Avertissement à l'humanité”, et tant d’autres penseurs de notre temps, ne peut s’imaginer indemnes de changements de paradigmes considérables. Anselme Jappe, dans son ouvrage intitulé “La Société autophage”, écrit : « L’abolition de l’argent et de la valeur, de la marchandise et du travail, de l’État et du marché doit avoir lieu tout de suite, - ni comme un programme “maximaliste” ni comme une utopie, mais comme la seule forme de réalisme. » On peut critiquer la radicalité d’un Jappe, la naïveté bienveillante d’un Servigne, mais refuser d’alimenter ou de prolonger leurs tentatives de réponse est, a minima, contre-productif, plus probablement l’aveu d’une impuissance créatrice sidérante.