Thomas Cook, une affaire exemplaire…

La faillite du voyagiste Thomas Cook a fait beaucoup de bruit dans les médias, tant ils sont friands de touristes bloqués en masse, d’anecdotes sur les floués de l’épisode. Pourtant, cinq jours après le dépôt de bilan de l’entreprise, on peine encore à trouver dans la presse une réflexion de fond sur la généalogie de la faillite, une mise en perspective dans le cadre actuel du capitalisme...

                La faillite du voyagiste Thomas Cook a fait beaucoup de bruit dans les médias, tant ils sont friands de catastrophes, de touristes bloqués en masse, d’anecdotes sur les floués de l’épisode. Pourtant, cinq jours après le dépôt de bilan de l’entreprise, on peine encore à trouver dans la presse une réflexion de fond sur la généalogie de la faillite, une mise en perspective dans le cadre actuel du capitalisme. En regroupant quelques articles glanés sur le Net, il appert cependant une exemplarité de l’événement qui aurait dû éveiller quelques commentateurs. En effet, la faillite de Thomas Cook est l’aboutissement d’une concurrence effrénée dans le secteur touristique, d’un cynisme ahurissant des investisseurs, de l’atonie des gouvernants, de l’impuissance de l’économie à se réguler, autant de symptômes consubstantiels au libéralisme.

                Rappelons en bref les faits : Depuis deux ans, l’entreprise était en perte de vitesse, les uns attribuant cette chute aux canicules qui ont réduit le nombre des clients, d’autres accusant Internet de concurrence déloyale. Le 23 septembre à 2h du matin, après un week-end de négociations, le gouvernement britannique a décidé de ne pas sauver le voyagiste, refusant de verser les 230 millions d’euros réclamés par les créanciers. Les dits créanciers étaient essentiellement la banque RBS, une rescapée de la crise de 2008 grâce à une nationalisation, et  des Hedge Funds, comme “Xaia Investment” et “Sona Asset Management”, lesquels  avaient misé sur la cessation de paiement et ont ainsi engrangé 228 millions d’euros dans cette faillite. Le peu d’écart entre ces deux chiffres (2 millions d’euros) laisse pantois, presque autant que le refus du gouvernement britannique, qui avait annoncé en juillet un budget de 4,2 milliards mobilisés pour le Brexit et refuse en septembre 230 millions pour sauver 22 000 emplois. Le pire c’est que le rapatriement des 150 000 Britanniques est évalué à 150 millions d’euros, et que, aux dires des économistes, au moins 150 autres millions vont sans doute être dépensés pour réparer divers dégâts de la faillite (et c’est sans compter le manque à gagner pour le fisc britannique au sujet duquel je n’ai trouvé aucune évaluation)…

                La concurrence (libre sans restriction) est à l’évidence un dogme du libéralisme, qu’aucune législation ne doit fausser. Il était donc logique de permettre le dumping à tous les étages et que le consommateur bénéficie d’un trajet Paris-Athènes en avion pour 30€, d’une croisière d’une semaine sur un paquebot de luxe à 300€, d’une traversée vers la Grèce de 70% en-dessous du prix normal… Il était tout aussi logique que le Web offre la même prestation que Cook en remplaçant la moitié des emplois par des logiciels informatiques. Il était inévitable que les compagnies aériennes et maritimes, les complexes hôteliers et les Tour-operators (surtout les débutants ou les plus fragiles) pratiquent le dumping à tout va, sur les prestations comme sur le personnel. Il n’y aurait donc pas de commerce sans concurrence, pas d’activité marchande sans faillites des moins malins ou moins rapaces, pas de tourisme de masse sans pigeons ayant travaillé sans salaires, de touristes ayant cédé à la tentation d’un voyage sans le risque de se retrouver bloqués au bout du monde. Circulez, il n’y a rien à voir, c’est dans l’ordre des choses, c’est une loi naturelle, celle dite des baiseurs et des baisés, plus poliment appelée loi de la jungle!...

                Les Hedges Funds qui ont déjà tant fait parler d’eux en 2008, n’ont rien changé à leurs pratiques prédatrices. Dans le cas présent, on pourrait sans chercher bien loin qualifier l’affaire de “délit d’initiés”. Ces fonds spéculatifs sont réservés exclusivement, rappelons-le, aux investisseurs institutionnels et aux grandes fortunes. Et le sérail de la spéculation est un microcosme où tout le monde se connaît. Les Fonds qui étaient en relation avec Thomas Cook savaient très bien la situation de l’entreprise avant de spéculer sur sa chute. Réputés pour être friands de paris à haut risque, ils ont pourtant là, joué à découvert et en toute quiétude ! Mais comment réguler ces fonds spéculatifs ? Ils ont été créés pour servir les grandes fortunes et les institutions, lesquelles n’auraient aucun intérêt à les voir réglementés autant qu’une banque de dépôt, qu’un investisseur institutionnel. Circulez, il n’y a rien à voir. La spéculation, l’opacité des transactions sont naturelles, dans l’ordre des choses, aussi incontournables que la gravitation.

                Comment le gouvernement britannique a-t-il pu laisser couler une entreprise vieille de 170 ans, mondialement connue et respectée, un joyau de la Couronne ?  Il avait la possibilité de débloquer la situation pour 230 millions d’euros, celle de nationaliser tout ou partie de l’entreprise, celle de la mettre sous tutelle le temps d’une restructuration, etc. Mais un gouvernement libéral ne déroge pas aux règles libérales, pas plus qu’un gouvernement européen ne déroge aux injonctions de Bruxelles. Le temps des gouvernements souverains est révolu. C’est dans l’ordre des choses, c’est la mondialisation qui veut ça, c’est aussi logique et absolu que 2 + 2 font 4 !

                Donc, résumons-nous : Un holding qui fait vivre plusieurs millions de personnes, dans  quantité de pays, est, par la logique du système, soumis à une concurrence féroce, à des jeux spéculatifs obscurs. Il ne peut attendre aucun secours de l’État, et c’est normal, naturel, incontestable. La chute du géant va entraîner des faillites en cascades dans tous les pays dotés de succursales Cook, où vivent des entreprises ayant confié leur survie au Géant, mais tout cela est moins grave que de remettre le système en cause. Beaucoup aujourd’hui pensent que l’effondrement global de notre civilisation risque fort de commencer par un effondrement financier, lequel ouvrira une suite logique d’autres effondrements en cascade. Mais changer le système qui permet cela, qui met la concurrence, le profit, le dumping économique et social en tête de gondole serait impossible. Le libéralisme s’est auto-naturalisé et voudrait nous faire croire qu’il n’avait pas d’alternative. Faudra-t-il attendre l’effondrement total pour admettre l’escroquerie intellectuelle, le piège rhétorique qui a permis l’émergence d’un Thomas Cook autant que sa faillite ? Combien de temps devrons-nous attendre des analyses claires et précises sur cet absurde système autophage dans les médias, indépendants ou pas ?...             

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