Ça va péter…

Le sentiment que ça va péter devient banal. Le fait que cinq situations ubuesques apparaissent le même jour autour d'un café noir du matin entre amis n'a certes pas de valeur statistique, mais tout de même...

                Un matin ordinaire, dans un café ordinaire, avec des gens ordinaires autour d’un petit noir… Il y a là Sylvie, Catherine, Frédéric et moi, contents de partager ce petit moment de convivialité, de détente, d’empathie. Contents oui, parce qu’en ce moment, ce n’est pas la joie, parce que trop, c’est trop, parce qu’on sent bien “qu’une goutte d’eau pourrait mettre le feu aux poudres ou qu’une étincelle pourrait faire déborder le vase”, comme dit le patron du café dont la fonction sociale, qu’il tente honnêtement de remplir, est de calmer le jeu avec ses petits noirs…

                Mais ce matin, c’est Sylvie qui attaque. Sa vieille mère a été hospitalisée pour des examens. Elle a été mise sous sédatifs et la direction de l’hôpital a décidé de placer “la vieille”  à l’EHPAD locale dont tout le monde sait que, faute de moyens, la qualité y est moyenâgeuse !  Sylvie voulait récupérer sa mère puisqu’elle peut s’en occuper, la soigner, l’accompagner jusqu’à la fin. Impossible, lui dit-on ! Les démarches ont été faites, la “vieille” est d’accord (sous sédatif, elle répondrait oui à la proposition de se faire arracher les ongles ou les dents à vif…). « Nous avons cinquante dossiers en cours, Madame, laissez-nous travailler, nous savons ce qui est bien pour nos patients, ayez le bon sens d’accepter la mort quand elle survient naturellement, etc. »  Sylvie va finir par financer une ambulance privée pour aller “kidnapper” sa mère dans l’EHPAD ! Ça va péter…

                Catherine, employée à la poste, devait être opérée d’un calcul rénal. Arrivée dans le bloc opératoire, on lui annonce qu’un appareil essentiel est en panne et que l’opération est repoussée de quinze jours. Un calcul est certes douloureux mais n’est pas mortel,nous dit Catherine. Elle peut attendre. Mais n’y a-t-il pas des opérations urgentes qui ne pourront se faire à cause de cet “appareil” défectueux ? Si les conditions de travail à la poste n’empiraient pas de jour en jour, Catherine ne se plaindrait pas. Mais, « on prend vraiment les employés pour des billes, des pions jetables et renouvelables ».  Ça va péter…

                Frédéric, lui, vient de se voir refuser la pension d’invalidité à laquelle on lui avait dit qu’il avait droit. Après des années de travail dans le BTP, il est cassé de partout et souffre de tendinites à répétition réputées insoignables. Le motif de ce refus est comique : « Invalidité qui n’est pas due à un accident mais à une usure naturelle ». C’est imparable ! Il est en effet normal de souffrir de quelques usures naturelles quand on a la cinquantaine. Ça va péter…

                Et toutes ces histoires tombent à point pour me conforter dans l’idée que ça va péter. Je suis en train d’aider un vieil ami pris dans un problème administratif ubuesque pour ne pas dire kafkaïen. Après une vie de travail, il avait droit à la retraite minimum de 636,56€. Quel est le technocrate délirant qui a calculé que ce serait 636, 56 et non 637, voire 650€ par mois ? Mystère, mais passons… Mon ami qui avait acheté une petite maison de village, en indivision avec sa compagne, a dû s’éloigner à l’arrivée d’un tiers peu porté sur la conciliation et l’empathie. Il a donc trouvé (difficilement dans son coin…) un studio à louer (500€ par mois, c’est le tarif dans la région). Mais légalement, il doit payer sa part de charges sur sa part de maison. La seule solution serait de vendre la maison, d’en partager le fruit en deux, mais l’ex et son nouveau compagnon y sont bien et font tout pour éviter la vente. En attendant, la retraite minimum est minorée quand on est propriétaire, et on ne peut avoir des aides (APL, logement social, accès à la justice…). Ses maigres économies ont vite fondu et il a maintenant passé le fameux “seuil de pauvreté”, de très loin même ! Sa banque n’a pas de solution à proposer sinon lui faire payer des agios à chaque fin de mois. Les administrations (justice, retraites, services sociaux…) sont toutes unanimes pour reconnaître que cette situation est inadmissible, folle et injuste, puis oublient ce dossier trop complexe, par trop hors des “cases conventionnelles”. Ça va péter…

                Le pire, c’est que ce récit n’est pas le fruit d’un effet littéraire. Tout est bien réel même si, par pudeur,  j’ai brouillé quelques détails pour que nul ne s’y reconnaisse ou soit identifié. Tout s’est bien passé autour d’une seule et même table, dans le même café et au même moment. Certes, quatre personnes, ça n’a pas de valeur statistique, mais quand même… Je suis certain que si j’avais réuni à notre table les autres clients du café, j’aurais certainement ajouté à ce récit un enseignant au bord du burnout, un artisan en lutte avec le RSI ou l’Urssaf, un étudiant en colère, un chômeur (un de la bande des quatre en connait  un qui a perdu ses droits d’intermittent pour avoir refusé un emploi de “démonstrateur d’orgue électrique” alors qu’il est violoncelliste et n’a jamais touché un clavier de sa vie)… Ça va péter, et ma petite assemblée citoyenne du matin, pourtant de tradition peu révolutionnaire,  est unanime et reprend en chœur, “ça va péter  

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