A l’heure où notre société est de nouveau ébranlée par le drame et l’insupportable, à l'heure où la non-violence éducative trouve un écho considérable au coeur des populations - près de 5000 personnes en Corse sensibilisées à ce jour - la responsabilité de la non-violence est de faire valoir en ces tragiques circonstances ce qui fonde sa pensée profonde, et donne tout le sens de son ambition.

La vie est sacrée.
Le meurtre est fait pour ne rien résoudre.
Il attaque notre humanité à tous, et les auteurs de ces actes se déshumanisent en même temps qu'ils nous humilient.

En ces circonstances, lorsqu’on ne sait pas, on se tait pour rester digne. On porte le deuil dirait la non-violence. On est solidaire en humanité, que la victime soit un Saint ou un salaud. Si c’est un méchant, il mérite le tribunal, et non pas la mort.

S’il s'agit d’une vengeance, la vengeance ne répare jamais rien. Elle rajoute un drame à un drame, elle rajoute de la haine à la haine.

Si le meurtre se dit « politique », il est totalement contre-productif, quelle que soit la cause défendue.

Si cela est mafieux, la diversion est superbe : les mafieux doivent allègrement se réjouir, et le font peut-être depuis bien longtemps chez nous.

La population subit, quant à elle, une situation qu’elle n’a pas choisie, se retrouvant prise en otage, et - pourquoi pas - suspectée de complaisance.

Tout meurtre est un message pour chacun d’entre nous. Il distille la peur, la méfiance nauséabondes dans la société.
« Taisez -vous et laissez-nous faire », avec un message implicite que les Corses reçoivent en chacune de ces douloureuses circonstances : « On ne saura jamais ! »

Chacun a donc la triste liberté d’émettre sa propre hypothèse, et c’est bien ce poison-là qui fera, par défaut, office de « vérité ».

Toute victime se trouve par là même criminalisée, et chacun mesurera les effets pervers et toxiques de cet engrenage.



Que dit la non-violence ?

Elle interroge : où est la terre ferme de la vérité ?
La non-violence demande un Etat de droit, et surtout, elle équipe, elle oeuvre, elle participe de l'Etat de droit.

Qui a intérêt à ce que la vérité éclate ou non ? La vérité soulagera-t-elle tout le monde ?
Où est l’Etat de droit avec si peu d'élucidation, avec tant de flou, et de terrains marécageux ?
Où en sont les enquêtes des assassinats de 2012, 2011... ?
Qui tue en Corse: sont-ce « des Corses ou des criminels » ?
Cette manière d'élucider ou non les enquêtes est-elle génétique ? Est-elle notre condamnation et notre double peine ?
A qui tout cela profite-t-il ? Certainement pas au peuple.
Qu'est-ce qui tue en Corse ?

Dans cet écosystème dangereux et particulièrement criminogène, cette « chaîne de mensonges et de servitudes », où nos propres comportements et contradictions s’enchevêtrent, où aucune analyse de la vérité n'est faite, prospère un mécanisme qui entraîne chacun de nous dans un piège.

Tuant la confiance et la clairvoyance, condamnant la Corse à vivre dans le mensonge et la peur, ce mécanisme « invite » jour après jour les citoyens à se séparer, se dresser les uns contre les autres.

Comprendre combien la Corse est otage de cette situation de souffrance, réaliser combien tout cela est nocif pour les valeurs que les hommes et les femmes portent en eux et veulent voir triompher, serait déjà un premier pas.

Un pas vers ce soulagement par la vérité, dont chacun de nous peut participer.
Et si nous nous mettons ensemble à questionner notre « écosystème » ?



Jean-François Bernardini
25 mars 2014

Texte écrit à la suite de l’assassinat de Jean Leccia, haut fonctionnaire au Conseil général de Haute -Corse (23 mars 2014)

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