Every life matters

À l’heure où dans les rues du monde s’exprime une indignation, une colère et une souffrance indéniables, sur fond du meurtre d’un homme noir par un policier américain, il est une évidence qui s’impose. Si nos émotions ont un pouvoir immense, notre intelligence émotionnelle est une denrée de moins en moins cultivée au gré des canaux qui distillent réactions et commentaires.

Every life matters

À l’heure où dans les rues du monde s’exprime une indignation, une colère et une souffrance indéniables, sur fond du meurtre d’un homme noir par un policier américain, il est une évidence qui s’impose. Si nos émotions ont un pouvoir immense, notre intelligence émotionnelle est une denrée de moins en moins cultivée au gré des canaux qui distillent réactions et commentaires.

« Je n’ai pas à m’excuser en tant que blanche pour la mort d’un afro-américain aux USA », déclarait récemment Marion Maréchal le Pen. L’éditorialiste Christophe Barbier rajoutait « qu’elle a bien raison de refuser la repentance », pour ne pas glisser sur la pente du colonialisme et autre, et qu’ « au nom de ce néo-révisionnisme, nous allions pourquoi pas demander aux Africains de s’excuser du cannibalisme, chacun devant tour à tour s’excuser de la faute de ses ancêtres ». Éric Zemmour a renchéri : « Vous avez vu où on en est ? On en est à des blancs qui s’agenouillent devant des noirs. On en est là aux USA ! »

À chacun sa vérité. Mais cette « cécité émotionnelle » est-elle inoffensive ? On y perçoit, en toile de fond, ce jeu suicidaire qui consiste à dire : mes raisons valent plus que les tiennes, mes morts valent plus que les tiens, ta souffrance est moins importante que la mienne, voire : elle ne m’intéresse pas… Comment trouver alors une boussole dans cette jungle ? Comment inventer ce pas de côté qui nous protègerait du piège contagieux, toxique, qui nous menace et menace notre cerveau social, sociable : diviser, séparer encore plus ?

S’excuser ?

Personne ne demande à Marion Marechal-Le Pen de s’excuser. Serait-elle dérangée par le seul fait que d’autres s’agenouillent ? S’agit-il là pour elle d’une sorte de néo-virus, qui n’est autre que le virus de l’empathie ? Veut-elle peut-être mettre en garde notre pays contre cette expérience, qui pourrait nous contaminer ?

Or, l’empathie nous fait la surprise d’être gravée dans notre équipement biologique de base. L’empathie est une force, une grande chance pour l’être humain et l’humanité entière. Un équipement précieux et indispensable pour un avenir vivable. L’empathie est notre wifi intérieur, notre wifi neuronal. Nous sommes biologiquement équipés pour ressentir ce que l’autre vit, souffre et subit, pour y compatir. Quand l’autre souffre, quelque chose souffre en moi.

Mais les forces qui détruisent l’empathie sont extrêmement puissantes aujourd’hui. Elles sont l’antichambre du rejet, de l’exclusion, des peurs, des discriminations, de ces racismes inconscients et normalisés. Rien de mieux alors pour déclencher et mobiliser les crocodiles de chaque côté : Sale noir, contre sale bougnoule, sale flic, sale français… Inévitablement, lorsque quelqu’un déverse sur nous des émotions toxiques, il ou elle active en nous les circuits de ces mêmes émotions. Le cycle infernal est engagé. Les émotions sont contagieuses. « On les attrape comme on attrape un virus* ». Et à qui cette « grippe émotionnelle » profite-t-elle ?

« Black Lives Matter » contre « White Lives Matter » ?

En fait, personne ne nous impose de nous excuser. Mais quand ma conscience m’invite à m’excuser, à m’agenouiller, est-ce que je me sens écrasé, humilié, ou est-ce que je me grandis, et je fais grandir l’humanité ? S’agenouiller, même face à une seule vie volée, est le geste des forts, des conscients, des responsables. J’ai la force de faire révérence à la souffrance de l’autre. J’ai la force de m’incliner. C’est là un acte résilient. Et en m’inclinant, je compatis, je soigne, j’apaise, je guéris, je trace un chemin et je m’insurge contre l’inacceptable.

En s’inclinant à Varsovie en 1970, Willy Brandt a magistralement donné le signal décisif pour un chemin à inventer. C’est cela le POUVOIR, le pouvoir sur l’avenir. Grandir de nos fautes. Éteindre le feu de la haine et du ressentiment. Éveiller la flamme du respect et de la fraternité.

Le poids de l’histoire

Quant au poids de l’Histoire, en Europe, aux USA comme partout dans le monde, nous citoyens de 2020, nous n’avons pas la responsabilité des actes de nos ancêtres. Dans l’ombre de l’esclavage, des colonies, des racismes, du nazisme… nous n’avons pas de tort personnel. Mais nous pouvons reconnaître les vérités, les gloires, mais aussi les erreurs de l’Histoire et du passé. Nous pouvons et devons reconnaître les torts de nos pays respectifs, avec cette même humilité : « Et moi qu’aurais-je fait » ? Nous pouvons également mesurer les traces que cela a pu laisser dans les psychés collectives.

S’agit-il alors de déboulonner des statues ? Ou s’agit-il plutôt de déboulonner les dénis, les oublis, les narratifs de vainqueur, les refoulés, les ressentiments, les traumas non résolus…  ? L’immense majorité des citoyens allemands ne disent pas : « Je refuse que tu me parles du nazisme ». Ils disent plutôt : « Je ne suis en rien responsable du nazisme, mais je me sens responsable de l’histoire, de la vérité de mon pays, et des souffrances que mon peuple a infligées ».

Ce soulagement par la vérité nommée et reconnue est d’une force incomparable. Dans cette fraternité des mémoires, il y a alors comme une libération, et tout devient possible. Je me sens reconnu dans ce vécu qui transcende les générations. Le lourd héritage du passé peut alors être transformé en chance de devenir plus humains, d’avancer ensemble.

Une troisième voie ?

Ainsi, est-ce que j’entends la souffrance de l’autre ? Est-ce que je suis prêt à reconnaître que par le poids du passé, il y a aussi une souffrance en moi, en nous ? Est-ce que nous avons ce niveau humain qui nous libère de ce qui nous réduit à un cerveau reptilien ? Est-ce que nous voulons sortir du piège « Mes morts contre les tiens, mes souffrances contre les tiennes » ?

Fort heureusement le choix ne se limite pas à « peste ou choléra ». Est-ce que c’est cet enfermement-là que l’on voudrait nous imposer ? Est-ce qu’on peut imaginer un seul instant qu’en dehors de ce binaire suicidaire, il y a peut-être une autre voie ? Entre : je renie ou je m’écrase, entre nier ou culpabiliser, il y a une troisième voie. Trouvons-la. Exigeons-la. Inventons-la.

Sommes-nous prêts à poser une simple question : D’où vient toute cette souffrance ? Face aux événements qui ébranlent nos consciences aujourd’hui, sommes-nous au moins d’accord sur une chose : plus jamais ça ? Avec l’énergie de cette souffrance, où voulons-nous aller ? Que voulons-nous en faire ? Reproche contre reproche ? Peurs contre peurs ? Menaces contre menaces ? Qui a commencé ? Qui est le plus méchant ?

Renier la souffrance de l’autre est le signe d’une grande faiblesse, d’une grande blessure, du « grand brûlé » que je suis, que nous sommes. Il y a là quelque chose d’inconscient qui pourrait se résumer ainsi : « Ce que je déteste en toi, c’est le mal que je t’ai fait ». Le meurtre n’est certes pas négociable. Renier la souffrance de l’autre ne l’est pas non plus.

Néo-révisionnisme et repentance

Le concept tonitruant de « néo-révisionnisme » ne sert alors que de massue, pour imposer un faux diagnostic. Il ne s’agit pas de repentance par générations interposées. Il s’agit surtout de ne pas refuser les vérités historiques, en prônant l’oubli et le refoulement. Seule la fraternité des mémoires peut nous délivrer de « l’insulte des mémoires ».

Si dans nos rues aujourd’hui en France, sont brandies des pancartes telles que « Nous sommes les petits-enfants des esclaves que vous n’avez pas pu tuer », c’est bien la preuve que les ombres de l’Histoire nous suivent. C’est bien la preuve qu’il y a des traumas encore à l’œuvre, parce que non résolus, et qui nous menacent tous. Qu’en faire ? Continuer à jouer à « mes souffrances contre les tiennes » ? Continuer à alimenter les réservoirs de violence et de déni ?

Tous, nous avons intérêt à transformer cette explosivité en énergie pour construire ensemble. Et si pour une fois nous focalisions sur des principes intangibles qui peuvent nous réunir, citoyens, policiers, jeunes, blancs et noirs, français et européens… Je ne veux pas de casseurs dans les manifs. Je ne veux pas de citoyens qui meurent dans les rues. Je ne veux pas de policier qui tue dans la rue. Je veux cette reconnaissance pour tous les courages, toutes les blessures du passé. Je veux cette alliance entre paix et justice, entre ordre et respect, entre police et citoyen, tout ce qui est le propre et la force d’une société démocratique.

Je ne veux pas le peuple contre le peuple. Nous ne voulons pas emprunter la « route basse ».

Détresse émotionnelle

Les événements de Dijon, armes au poing, barres de fer et cris de haine, ne font que souligner la détresse du système biologique de l’être humain. Comment en est-on arrivé à réduire à ce point l’humain, le cerveau le plus complexe de l’univers, à son seul niveau reptilien ? Qu’est-ce qui contribue à préparer, à cultiver ce terreau-là ? Qui y a intérêt ?

Oui, il y a urgence. Il est urgent d’inventer cette autre vision. Entre paralysie, fuite ou violence, il nous faut nourrir ce postulat : il y a une troisième voie, il y a 1000 troisièmes voies possibles. Pour aider le travailleur social qui ne met plus les pieds dans les quartiers, pour encourager ceux qui n’ont pas les moyens d’en déménager, pour mieux former la police qui elle aussi a peur à juste titre, pour inspirer le professeur qui dit « Je n’y peux rien », l’enfant qui reste à la maison et apprend la violence, pour libérer ces jeunes de leurs prisons mentales, ceux qui ne connaissent que la force des armes, pour résoudre nos traumas…

Dans cette débandade, cette désertion, les forces, les ressources de la non-violence sont peut-être l’outil du XXIème siècle. De nouvelles armes d’instruction massive sont à notre portée face aux épidémies de violence qui dégradent nos humanités.

Elles sont un équipement de vie, le terreau des forces, des résistances compétentes et victorieuses.

Des armes d’instruction massive

Ne fais pas à l’autre ce que tu n’aimerais pas que l’on te fasse. Fais à l’autre, avec l’autre, pour l’autre, ce que tu aimerais que l’on fasse pour toi. Reconnais en l’autre ce que tu aimes que l’on reconnaisse en toi, pour toi.

En ce monde de 2020, dommage que tant de citoyens ne sachent pas encore que l’empathie fait des miracles. Cela se cultive et s’apprend. Sommes-nous conscients de ce que nos mots, nos langages quotidiens, indifférents ou insultants, transportent dans nos salles à manger, nos écoles et suintent sur nos écrans ? Sommes-nous conscients de ce que déclenche en l’autre un « bamboula, sale flic, sale juif, sale arabe…  ?

Aujourd’hui, avec les sciences, nous savons mieux que, toutes et tous, nous avons des besoins fondamentaux. Ils sont les mêmes pour tous les êtres humains. De ce point de vue, nous sommes tous à égalité : besoin d’appartenance, besoin d’avoir sa place, besoin d’être utile, besoin d’être reconnu, aimé, besoin d’ordre, de justice, besoin d’avoir un pouvoir sur les réalités, besoin de mémoire, de relations, besoin de sens…

Quand ces besoins fondamentaux sont assouvis, je suis plus fort, moins vulnérable, plus résistant. Je suis plus apte au conflit et au vivre ensemble. Quand ces besoins ne sont ni conscients, ni compris, ni reconnus ou assouvis, je suis facilement réduit à des logiques de survie, d’affrontement, de désespoir. La violence et la destruction me semblent alors la seule logique possible pour trouver une issue. En vérité, ce n’est qu’une stratégie malheureuse, une recherche désespérée et inefficace de solution.

Dans les tensions qui traversent nos sociétés, il y a cette trace de besoins malmenés, méprisés, refusés. Cela concerne tout un chacun, et la plupart de nos affrontements naissent de tant de besoins fondamentaux inassouvis, et de tous côtés. Pas assez de reconnaissance, pas de sens, pas assez de gratitude, d’appartenance, pas assez de confiance. Nous en payons le prix culturel, social. Inévitablement, nous vivons alors en piétinant les fondements de notre nature.

Face à un problème disait Virginia Satir, « il ne s’agit pas de faire quelque chose : il s’agit avant tout de savoir quelque chose sur le problème ». Nous pouvons être en discorde sur les stratégies, les moyens, les mots employés. Nous ne pouvons pas l’être sur ces besoins fondamentaux qui sont les mêmes pour tous.

La route haute

En cela, le combat non-violent est un outil politique des plus précieux pour l’avenir. Justement parce que son intelligence nous impose à tous un principe intangible : Si nous avons tous des besoins fondamentaux, si nous avons droit à toutes les colères, si nous avons droit à toutes les émotions, nous n’avons pas droit à tous les comportements. Oui, nos indignations peuvent être fertiles, créatrices, et nous mener à des solidarités constructives. Ne ratons pas cette chance de grandir, de nous éduquer pour le conflit.

L’empathie nous offre un autre écho à cette détresse du système humain qui s’étale devant nous : donneurs de violence, donneurs de haine, aveugles émotionnels, dans nos rues, nos salles à manger, sur un plateau TV ou ailleurs. Nous pourrions comprendre alors, qu’à ces jeux-là, tous nous sommes perdants. Aujourd’hui nous nous déchirons, alors que nous devrions pleurer ensemble, pleurer de chaque côté, loin de celles et ceux, qui de toutes parts, en « route basse », consciemment ou pas, exploitent, instrumentalisent et propagent les traumas.

Ce 17 juin 2020, j’aperçois dans nos rues des policiers applaudir des soignants qui applaudissent des policiers. Cet « événement »-là ne fait pas la une. Un jour peut-être ? Mais il nous réconcilie avec notre nature profonde et nos intelligences collectives. C’est aussi cela qui bat dans le coeur de la France.

Si la non-violence n’est pas renoncer à lutter, mais lutter cent fois mieux, il y a encore mille raisons de croire que nos colères et nos indignations peuvent être fertiles. Ce message-là, je l’ai déjà partagé avec plus de 80. 000 collégiens, lycéens, étudiants et adultes à travers la France, la Suisse… Je le partagerai avec tant d’autres encore. Dans ce partage et cette découverte de la non-violence, moi non plus, je ne savais pas combien cette boussole-là pouvait ébranler bien des mensonges, allumer bien des courages et faire briller leurs yeux. Instinctivement, eux aussi, préfèrent les citadelles de la « route haute ».

Jean - François Bernardini
Artiste d’I muvrini, Président de UMANI-Fondation de Corse

Contact : jfbernardini@orange.fr

 

*David Goleman, « Intelligence émotionelle »


 

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