L’alta strada*

"L’alta strada", par JF Bernardini - Au sujet du non-rapprochement de Pierre Alessandri et Alain Ferrandi

Il est scandaleux que les détenus Pierre Alessandri et Alain Ferrandi ne soient toujours pas rapprochés de leurs familles. La loi, le droit leur doivent ce rapprochement, à eux comme à d’autres.

Et pourquoi cela ne serait-il pas possible ?

Pour en sortir un jour, si nous cherchons à comprendre ce nœud inextricable qui est encore à vif, là devant nous, il nous faut d’abord dire que nous sommes bien là sur le coeur du trauma** Corsica - France. C’est bien en lui que se cachent les clefs de cette question douloureuse.
Nous sommes là au coeur de la vieille pièce malheureuse, où chacun, inconsciemment, joue son rôle, toujours le même, celui dicté par les mémoires qui saignent.

 

Le trauma à l’œuvre

En cela, c’est bien la douleur du trauma inconscient, qui gouverne les attitudes des deux côtés. Pour les uns, il s’agit d’une « vengeance d’État » au sujet d’un acte politique, le meurtre du Préfet Erignac par des militants de la nation corse opposés à l’ancien ennemi, l’État français.
Pour les autres, il s’agit d’une attaque frontale contre la République, menée par des terroristes séparatistes. « Un acte qui ne se plaide pas, ne se justifie pas. »***

Pour les uns, il s’agit de politique. Pour les autres il n’y a rien de politique en cela. Dialogue de sourds ou dialogue de blessés ? D’un côté, « Ce que je déteste en toi, c’est le mal que je t’ai fait », de l’autre, « Toi tu n‘as jamais reconnu le mal que tu m’as fait ». Le trauma impose ses règles, son langage, ses murs, sa prison par les mots.

Comment se comprendre alors ? Comment s’y repérer ?

Pour cela, il nous faut tout d’abord avoir conscience du trauma. Il nous faut l’intelligence de vouloir en sortir. Il nous faut la force de tirer les leçons des erreurs et de l’Histoire.
Pour cela, nous sommes face à l’impérieuse nécessité de répondre à ce qui questionne douloureusement :
- Y a-t-il un trauma au sein du couple Corsica - France ?
- Va-t-on continuer à l’ignorer, ou le reconnaître ?
- Peut-on comprendre qu’il y a souffrance des deux côtés ?
- En 2021, le meurtre peut-il être encore considéré comme un acte politique ?
- Quels sont les mots à prononcer, les gestes à inventer, pour entamer la résolution d’un tel trauma ? Qui veut entendre, qui veut comprendre cela ?
Je sais bien qu’en terrain traumatique, qui cherche la guérison est accusé de trahison. Mais je ne renonce pas à poser ces questions.

 

Que nous manque-t-il alors ?

Manque-t-il cette noblesse de reconnaître qu’il y a au sein du couple Corsica - France un trauma vieux de 250 ans, un trauma qui pèse lourd dans nos relations, parce qu’il gouverne nos relations, nos réactions, nos perceptions ; ce qui se nomme communément « le bras de fer, la répression, les tensions entre "pays amis", les provocations, les mises au pas… »
Manque-t-il la conscience de ces mécanismes dictés par le trauma : – Ma souffrance contre la tienne – ma vérité, mon histoire contre la tienne – mes morts, mes meurtres contre les tiens – ma blessure est plus importante que la tienne – J’ai été blessé, j’ai le droit et le devoir de blesser…

De cet « enfer-mement », nous ne sortirons pas de sitôt, si nous demeurons dans le déni du trauma.
Inconsciemment, le commando Erignac a cherché à se libérer du trauma : – j’abats le symbole du pouvoir qui a tué ma langue, qui a brisé mon peuple, qui l’a soumis, écrasé. C’est une tentative, mais une tentative tragique, de résoudre le trauma.
Inconsciemment, l’État défend son « déni historique », son intraitabilité, son amnésie officielle, ne pas perdre la face, et cette aubaine de pouvoir prendre l’autre en défaut.

 

Traumas résolus

Et pourtant, les exemples de traumas résolus ou sur la voie de la résolution sont multiples dans le monde. Ils le sont par les forces collectives, la volonté de sortir du déni, de sortir de cette cécité que nous impose le trauma : – ne pas voir, ne reconnaître ni les raisons ni la douleur de l’autre. Là où les traumas trouvent résolution, guérison, ils les trouvent par l’existence d’un regard plus haut, d’une route plus haute, una alta strada.

Si en Irlande, après 600 ans de conflit, on a trouvé une voie, cela n’a été possible que parce que, en y travaillant d’arrache-pied, des hommes d’État comme John Hume, ont eu la force et l’obstination de créer des ponts. La force de dire : « Je parlerai à tous les camps, si je pouvais sauver une seule vie, pour faire avancer mon peuple ». Reconnaître la douleur de l’autre, la vérité de l’autre, la valeur de l’autre : là est la grandeur qui guérit. Nous avons un avenir à inventer.

Aujourd’hui nous manifestons, nous commémorons, chacun de son côté. Chacun son deuil. Chacun ses morts. Chacun ses peines. Nous nous déchirons. Nous devrions, nous pourrions pleurer ensemble, construire ensemble ?

Pè l’ora di u ritornu
Que battent les coeurs qui cherchent cette route-là, issu 30 di ghjennaghju in Corsica.

GF Bernardini u 27.01.2021

 

 

 

*La route haute
**Spécialiste du trauma, l’Américain P. A. Levine nous dit : « Le trauma est une blessure jamais reconnue, non conscientisée, jamais nommée et non comprise. Le trauma, généré par les événements et l’Histoire, fait peser une lourde charge sur des familles, des communautés, des populations entières. Il peut par ailleurs se perpétuer par lui-même. Le trauma engendrant le trauma, il perdurera à travers les générations, dans les familles, les communautés et les pays. Le déni qui l’accompagne est quelque chose de puissant. »
*** Citation d’Emmanuel Macron

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