Jean-François Desmarais
Abonné·e de Mediapart

7 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 juil. 2015

Les trois crimes contre la Grèce

Jean-François Desmarais
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La Grèce, l’Euro, L’Allemagne, Les medias français

Le « Non » des Grecs au référendum du 5 juillet a été un réflexe de défense, une façon de dire au reste de l’Europe : « On nous tue, mais nous ne voulons pas mourir ».

Au même moment, en France, on voyait continuer à avancer le rouleau compresseur du mensonge, de la désinformation, de la propagande et de la haine anti grecque dans presque tous les médias et les milieux politiques. Est-ce que vraiment quelqu’un en veut aux grecs au point de détruire leur économie et de manipuler l’opinion européenne pour la monter contre eux, pour justifier toutes les souffrances qu’on pourrait leur faire subir ?

Pour répondre, il faut remonter à 2010, au début de la crise grecque, et essayer de comprendre les trois « crimes »  commis contre la Grèce. On verra que pour ces trois crimes, les criminels sont nombreux, leurs complices encore plus nombreux, mais qu’il y a une responsabilité spéciale de la droite allemande, en particulier d’Angela Merkel, et une lourde complicité de la France, droite, gauche et médias confondus.

Premier crime : avoir réussi, en 2010, à faire passer un sauvetage des banques européennes pour un plan d’aide à la Grèce tout en accusant la Grèce d’être responsable de cette crise.

En 2010, la Grèce a demandé l’aide de l’Europe non pas à cause de sa dette – la dette grecque n’était pas plus importante, était même plutôt moins importante que celle de nombreux autres pays - , non pas à cause de l’incapacité des Grecs à gérer leur pays – les Grecs sont loin d’avoir eu à l’époque l’exclusivité d’un personnel politique incompétent, démagogue, clientéliste ou malhonnête -  mais parce que l’État grec ne pouvait plus emprunter sur les marchés financiers à la suite des attaques de ces derniers contre la zone euro et ses maillons les plus faibles.  Au début, Angela Merkel a refusé d’aider la Grèce, mais quand elle a compris que si elle ne le faisait pas, le système bancaire européen aller s’effondrer à la suite des positions prises imprudemment par les plus grandes banques allemandes et françaises en Grèce, elle a changé d’avis et elle a même accepté d’abandonner ses grands principes sur l’interdiction faite à la BCE de prêter de l’argent directement aux Etats européens ou d’acheter  de la dette de ces mêmes Etats.

Vouloir sauver le système bancaire et l’économie européenne n’est pas en soi  condamnable. Ce qui l’est par contre, c’est la façon assez lâche  et manipulatrice dont cela a été fait. Car pour sauver le système bancaire, Il fallait plonger la main dans la poche du contribuable allemand, français, et même slovaque ou portugais. Difficile à faire admettre au dit contribuable, surtout moins de deux ans après l’avoir fait lors de la crise de 2008. Il valait donc mieux faire passer cela pour de l’aide à la Grèce, en faisant bien sûr, porter la responsabilité sur les Grecs  qui ne pensent « qu’à partir à la retraite à 40 ans », «qu’à frauder le fisc » et «qu’à vivre aux crochets des autres pays européens sous le regard bienveillant  d’un État clientéliste  et corrompu, d’une église repue et d’armateurs exemptés d’ impôts ». Bref, pour ne pas assumer sa politique de sauvetage des banques, Angela Merkel a choisi de monter les peuples les uns contre les autres, et en particulier les Allemands contre les Grecs.

Mais elle est loin d’être la seule coupable de ce premier crime. Nicolas Sarkozy a fait exactement le même choix en France pour sauver les banques françaises. Et il a fallu de nombreuses complicités : la BCE avec JC Trichet, la Commission européenne avec Barroso, l’Eurogroupe avec JC Juncker, le FMI avec D.S.K. Donc on a fait racheter les créances que détenaient les banques européennes par la BCE, le FMI, et les contribuables européens. Pour maintenant, 2015, c’est pratique parce qu’il n’y a plus de risque systémique, les banques n’ont plus de créances douteuses, et on peut virer sans problème la Grèce de la zone euro.

Deuxième crime : ne pas savoir hésité à détruire méthodiquement l’économie grecque sous la haute direction de la Troïka. En cinq ans, la Troïka a réussi l’exploit de transformer un état développé de l’Europe –certes un des moins riches de l’union européenne – en pays du tiers monde. Comment ? En cassant avec constance les deux moteurs de l’économie, c’est-à-dire la demande et l’investissement. La Troïka a sabré dans les salaires et les retraites (parfois baissés de 40 ou 50 %), dans les services publics, principalement la santé et l’enseignement, privatisé  et bradé à tout vat les biens de l’État grec. Le résultat, c’est que la consommation s’est effondrée, les commerces et les PME  ont fermé (un tiers ont disparu), les prix ont commencé à baisser donc l’investissement s’est arrêté, le chômage a grimpé (de 7,5 % à 26 %), le PIB  s’est effondré d’1/4. Bien sûr, les économistes de salon qui viennent pérorer sur les écrans de télévision français  nient  le lien de causalité entre les mesures de la troïka et l’effondrement de l’économie grecque, mais tous les gens sérieux savent bien que cet effondrement est la conséquence directe de la politique de la Troïka. Cette politique est donc clairement une politique absurde, imbécile et criminelle. Alors, pourquoi avoir persévéré dans cette politique et même vouloir la continuer après 2015 ?

C’est qu’Angela Merkel  ne veut pas renégocier la dette grecque, cette dette qui a été multipliée par la politique  assassine de la troïka. Et pourquoi ne veut-elle pas la renégocier ? Parce que ce serait admettre l’idée que le plan de 2010 n’était pas  un plan de sauvetage de la Grèce, que la dette est le résultat des politiques européennes  et que donc  elle est  illégitime. Donc il faut que les Grecs soient tenus pour responsables et qu’ils soient punis pour cela. Donc on continue la politique qui les tue.

Troisième crime : avoir mis en place, Depuis le début 2015, un système de propagande digne des temps de guerre, chargé de démolir le nouveau gouvernement grec,  tout cela pour nier et effacer les deux premier crimes. Ce système de propagande est monté comme une inondation soudaine, comme un flux irrésistible dans tous les pays de la zone euro, dans leurs médias écrits ou audiovisuels, dans leurs classes politiques. Cette propagande, que dit-elle ?

–  «La Grèce subit de gros malheurs, ce qui lui arrive est triste. Mais les Grecs sont entièrement et seuls responsables de ce qui leur arrive. Les Européens, les créanciers,  veulent bien  accepter de discuter sur les réformes à mettre en œuvre pour rendre l’économie grecque compétitive et la dette viable  à long terme. Mais pour cela il faut que le nouveau gouvernement grec accepte d’être raisonnable, de cesser de finasser et de faire du chantage, et on pourra rediscuter de la dette quand le nouveau plan de réformes sera en place et quand la confiance  envers Alexis Tsipras sera rétablie ».

Cette doxa  européenne a été mise au point à Berlin ou à Bruxelles, Et elle a de nombreuses variantes, celle de Schaüble, celle de Juncker, celle de Dijsselbloem, celle du Figaro ou celle du Monde. Toute cette cohorte de «journalistes », d’ « économistes », de politiciens,  s’est mise à son service. Cela va de la condescendance au mépris, de l’insulte à la haine, de la manipulation la plus grossière au mensonge le plus subtil.

Que s’est-il passé réellement depuis six mois, depuis l’élection du gouvernement Tsipras, lors de ces fameuses

« Négociations » ? Il faut examiner pour cela le rôle de  chaque acteur :

1. L’Eurogroupe : il prétend avoir négocié, Mais il n’a, en réalité, rien négocié. Il a demandé aux Grecs de faire des propositions qu’il a rejetées les unes après les autres. Il n’a pas fait un seul vrai pas vers la position grecque.  Quand Tsipras  a fait 90 % du chemin qui séparait les deux positions, l’Eurogroupe a encore exigé que Tsipras fasse les 10 % restants. Le but  était de l’amener à accepter la poursuite de la politique de la Troïka,  celle qui tue la Grèce, donc à se mettre en contradiction avec ses mandats populaires. La finalité était clairement politique : faire chuter le gouvernement SYRIZA.

2.  La BCE : sous une apparence de neutralité, elle n’a pas cessé de faire pression sur le gouvernement grec pour le faire chuter, d’abord en bloquant pour les Grecs toutes autres possibilités d’accès aux liquidités pour l’Etat et les banques que le système ELA, et ensuite en livrant au compte goutte et jour après jour les liquidités –le fameux nœud coulant. La BCE est même allée jusqu’à tenter de provoquer, par la voix de B.Coeuré,  une panique bancaire à Athènes. Elle a enfin provoqué la fermeture des banques pour essayer de faire échouer le référendum de Tsipras.

3. Le FMI et la Commission européenne ont joué un rôle moins important. L’action du FMI a seulement réussi à faire ressortir l’incompétence, l’inconsistance et la bêtise arrogante de C. Lagarde. Les finasseries, les roueries, les demi- mensonges et les mensonges complets de JC Juncker n’ont déshonoré que lui-même.

 Que conclure de tout cela ?

En ce début du mois de juillet 2015, l’atmosphère des médias en France est irrespirable. Dans tous les médias audiovisuels et dans presque tous les médias écrits ou en ligne[1], la recherche de la vérité, la déontologie, l’honneur du journalisme semblent avoir disparu. Presque partout mensonge, bêtise agressive, haine ont noyé l’intelligence, la rationalité, le respect des autres.  Est-ce qu’on est vraiment en guerre ?

Chez les hommes politiques, c’est la même chose. Est-ce que vraiment la France est tombée si bas ?  Personnellement je ne ressens que honte, colère, et dégoût. Et j’espère que malgré toutes ces turpitudes à son égard le peuple grec restera notre ami.

6 juillet 2015 Jean-François Desmarais


[1] A l’exception bien sûr de Mediapart, de La Tribune, de Marianne, du Monde diplomatique, de L’Humanité, de Politis, et d’autres journaux de gauche.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Violences sexuelles

À la Une de Mediapart

Journal — Culture-Idées
David Wengrow : « On semble ne plus avoir d’imagination sur ce que pourraient être les alternatives »
Pendant des milliers d’années, les humains ont expérimenté avec d’infinies variations des formes du pouvoir. Parfois saisonnier, parfois matriarcal, parfois autoritaire et brutal. Mais parfois aussi égalitaire et relativement libre, y compris à grande échelle, décrivent David Graeber et David Wengrow, dans un livre qui fait l’effet d’une bombe. 
par Jade Lindgaard
Journal — International
Soudan : un mois après, le coup d’État n’est pas achevé
En réinstallant le premier ministre dans ses fonctions, les militaires ont réussi à institutionnaliser leur putsch d’octobre. Mais un obstacle se dresse encore devant eux : la population, qui reste fortement mobilisée. Reportage à Khartoum, dans la manifestation du 25 novembre.
par Gwenaelle Lenoir
Journal — France
De Calais à l’Angleterre, les traversées de tous les dangers
Le naufrage meurtrier survenu le 24 novembre, qui a coûté la vie à 27 personnes, rappelle les risques que les personnes exilées sont prêtes à prendre pour rejoindre les côtes anglaises. En mer, les sauveteurs tentent, eux, d’éviter le plus de drames possible.
par Sheerazad Chekaik-Chaila
Journal — Culture-Idées
« Les critiques de la chasse sont très liées à la notion de civilisation »
Alors que plusieurs accidents de chasse ont relancé le débat sur cette pratique, l’anthropologue Charles Stépanoff consacre un livre saisissant à ce qui se passe dans les forêts situées à l’orée de nos villes. Entretien.
par Joseph Confavreux