JEAN FRANCOIS GALLETOUT
Écrivain
Abonné·e de Mediapart

6 Billets

0 Édition

Billet de blog 5 avr. 2019

JEAN FRANCOIS GALLETOUT
Écrivain
Abonné·e de Mediapart

Le syndrome Sykes-Picot

JEAN FRANCOIS GALLETOUT
Écrivain
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le syndrome Sykes-Picot

Texte publié dans l'Humanité du 2 décembre 2016.

Le 16 octobre 1916, Thomas Edward Lawrence débarquait à Jeddah pour rencontrer Hussein bin Ali, Chérif de la Mecque, afin de se rendre compte sur place de l’importance de la résistance arabe contre l’armée ottomane, qui, alliée à l’Allemagne, occupait l’ouest de l’Arabie. Ses entretiens avec le Chérif et ses fils constituèrent le point de départ de « la révolte arabe » qui culmina avec la prise de Damas par les tribus de bédouins d’Arabie en 1918. T.E. Lawrence en rendit compte dans « Les sept piliers de la Sagesse* » écrit dès 1922 et paru peu après sa mort en 1935.

Cent ans après la région demeure en crise ; aucun des problèmes engendrés par les accords secrets Sykes-Picot (mai 1916) et la déclaration Balfour (novembre 1917) n’a trouvé à ce jour de solution. Ce qu’écrit Lawrence sur Sykes n’est pas sans résonance aujourd’hui à l’écoute de certains discours: « Mark Sykes, l’imaginatif prophète de mouvements planétaires peu convaincants, pétri de préjugés, d’intuitions et de demis savoirs… ce fut une immense tragédie pour le monde arabe ». Les conférences de Paris de 1920 et du Caire en 1922 ne serviront à rien pour les Arabes ; avec pour objet officiel l’organisation politique de la région, elles entérinèrent le dépeçage de l’empire ottoman au profit de l’Angleterre et de la France, faisant fi des frontières naturelles et des intérêts des peuples bel et bien trahis. Le monde arabe en subit encore les conséquences aujourd’hui.

En 2016, les tensions entre les Chiites et les Sunnites s’aggravent comme celles entre Sunnites eux-mêmes avec l’enracinement d’organisations fondamentalistes barbares qui occupent des portions de territoires au Moyen Orient et en Afrique sans parler de leurs radicelles en Europe. Tout ce qui fut fait il y a cent ans pendant la révolte arabe a été aussitôt défait. L’Angleterre et la France, rejointes plus tard par les Etats-Unis et l’URSS, n’ont cessé de considérer cette région du monde comme leur terrain de jeu, le théâtre de l’affrontement des idéologies et des intérêts économiques liés à l’exploitation du pétrole. Feignant d’ignorer le monde de fonctionnement moyen-oriental, nimbé d’un cynisme plus meurtrier que les bombes, l’Occident joue un jeu de dupes dans cette partie du monde. Pourquoi s’étonner d’en payer le prix ? L’instabilité chronique de la région est amplifiée par les erreurs d’appréciation, les gouvernements ignorant les parlements, les instances internationales bâillonnant les puissances émergentes et par l’OTAN va-t-en-guerre.

Lawrence avait compris que ni les Anglais ni les Français ne tiendraient leurs engagements. À 34 ans, refusant d’être anobli, il finit par tout laisser, honteux et triste. Rien n’a changé depuis. Aujourd’hui comme hier, les promesses faites ne sont pas tenues, creusant le lit de la haine des populations les plus perméables aux extrémismes là-bas comme ici. Vouloir déposer des régimes autoritaires n’a rien produit de bon. Par qui remplacer les dirigeants que l’on souhaite changer ? L’impréparation n’a généré que des chaos. Quelle paix, quel mieux vivre, quelles libertés ont-ils été apportés aux Afghans, Irakiens, Libyens, Syriens ou Yéménites ? La démocratie est un outil de gouvernance nécessaire mais pas suffisant. Quel projet, quel avenir, quelle constitution, quels droits pour les femmes et les minorités, quelle économie, voilà les vraies questions. Elles doivent tenir compte de l’histoire, de la culture des peuples et ne trouvent pas réponses au cours de conférences médiatiques à Londres, ou à Genève pas plus qu’à celles de Paris et du Caire dans les années vingt.

Certes, le monde arabe paie le prix de ses dissensions, de la chape de plomb d’une religion qui n’évolue pas, du népotisme et des apprentis sorciers de certaines pétro-monarchies ; mais le panarabisme a été anéanti parce que jugé pro soviétique par les Américains, le fondamentalisme pseudo religieux encouragé par les mêmes parce qu’il pouvait contribuer à faire tomber certains régimes, la haine Chiites Sunnites attisée avec la mise au ban des nations de l’Iran pendant trente cinq ans ( !) avant de lui laisser le contrôle d’une partie de l’Irak, sans doute pour envoyer un signal inquiétant aux monarchies du Golfe, l’argent des Wahabites – que Lawrence décrit comme d’hérétiques musulmans fanatiques, trop rigoristes pour les bédouins de l’Arabie qui aimaient tant à déclamer de la poésie autour du feu- est bienvenu pour financer le complexe militaro-industriel selon le principe absurde qu’il faut bien s’armer pour se protéger des menaces que l’on a soit même créées.

Dans un monde qui pense tout savoir par la technologie, réapprenons à connaître les peuples arabes pour les comprendre et discuter avec eux. L’avenir de la région ne passera que par de longues et difficiles négociations, pleines de promesses si les partenaires sont de bonne foi comme le furent Bégin, Sadate et Carter ou Rabin et le roi Hussein de Jordanie. La plupart des crises actuelles et l’interminable conflit Israélo-Palestinien peuvent et doivent être réglés par la négociation ; mais il convient de se montrer implacable quand le refus de discussion a été constaté. Intervenir dans le cadre des lois internationales ? Si la menace est avérée et non fabriquée et à condition de ne pas en prendre prétexte pour outrepasser le mandat donné comme en Libye en 2011. Le monde arabe ne se relèvera pas sans un changement radical de « la diplomatie » des grandes puissances à la légitimité de plus en plus douteuse. En renouant avec sa politique arabe, la France pourrait montrer la voie dès la prochaine mandature.

Le regard que porterait T.E. Lawrence sur le monde arabe d’aujourd’hui ne lui donnerait pas l’envie de sortir de l’exil intérieur dans lequel il avait décidé de laver la honte de lui-même et envers ses amis des tribus d’Arabie, l’idéal bafoué par les intérêts géostratégiques et les soifs de pouvoir, de territoires et de pétrole. Résonne aujourd’hui encore ce qu’il écrivait en 1922 : « les tentatives européennes pour garder un pied dans le Levant se sont toutes soldées par un désastre ». Le syndrome Sykes-Picot n’est pas une maladie mais un trouble permanent du comportement, héréditaire et centenaire, des grandes puissances qui s’indignent ensuite des problèmes qu’elles ont elles-mêmes engendrés.

*Les sept piliers de la Sagesse texte de 1922, éditions Phébus

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Europe
Le jour où le post-fascisme a pris le pouvoir en Italie
Le parti de Giorgia Meloni a largement dominé les élections italiennes du 25 septembre. La coalition de droite devrait obtenir une majorité absolue au Parlement. Le résultat de décennies de confusionnisme et de banalisation du fascisme dans lesquels se sont fourvoyés tous les mouvements politiques de la péninsule.
par Ellen Salvi
Journal — Europe
« La droite fasciste n’a jamais disparu de la société italienne »
L’historienne Stéfanie Prezioso explique ce qui a rendu probable l’accès d’une post-fasciste à la tête du gouvernement italien. De Berlusconi en « docteur Frankenstein » au confusionnisme propagé par le Mouvement Cinq Étoiles, en passant par le drame des gauches, elle revient sur plusieurs décennies qui ont préparé le pire.
par Fabien Escalona
Journal — Santé
En Mayenne : « J’ai arrêté de chercher un médecin traitant »
En Mayenne, des centaines de personnes font la queue pour un médecin traitant. Dans ce désert médical, le nombre de médecins n’est pas suffisant face à une énorme demande. Inciter les médecins à s’installer dans des zones sous-dotées ne suffit peut-être plus. Certaines voix prônent une autre solution : la contrainte. 
par Célia Mebroukine
Journal — Politique
La justice dit avoir les preuves d’un « complot » politique à Toulouse
L’ancienne députée LR Laurence Arribagé et un représentant du fisc seront jugés pour avoir tenté de faire tomber une concurrente LREM à Toulouse. Au terme de son enquête, le juge saisi de cette affaire a réuni toutes les pièces d’un « complot » politique, selon les informations de Mediapart.
par Antton Rouget

La sélection du Club

Billet de blog
Tenir bon et reprendre l’offensive
Sept mois de guerre et d’atrocités en Ukraine, un peuple héroïque qui ne rompt pas et reprend l’initiative. La perspective, même lointaine, d’une libération de l’Ukraine devrait faire taire ceux qui théorisaient l’inaction devant les chars russes, validant la disparition d’un peuple et de ses libertés.
par Yannick Jadot
Billet de blog
Chéri, je crois qu’on nous a coupé le gaz !
Depuis quelques mois, la discrète Roumanie ravitaille le reste du monde. Le plus grand port de la mer noire s’érige au nom de Constanța. Les affaires battent leur plein. Les céréales sont acheminées dans des wagons sans fin. Aujourd'hui, comment vit-on dans un pays frontalier à l'Ukraine ? Récit de trois semaines d'observation en Roumanie sur fond de crise énergétique et écologique.
par jennifer aujame
Billet de blog
Ukraine : non à la guerre de Poutine
Face à la guerre, la gauche au sens large a pris des positions divergentes, divergences largement marquées par des considérations géopolitiques. Le mot d'ordre « non à la guerre de Poutine » permet d'articuler trois plans : la résistance des Ukrainiens contre l'agression russe, les mobilisations contre la guerre en Russie, la course aux armements.
par denis Paillard
Billet de blog
« Avoir 20 ans en Ukraine » : un témoignage plus nuancé
Dans son édition du 12 septembre 2022, l'équipe de « C dans l'air » (France 5) diffusait un reportage de 4 minutes intitulé : Avoir 20 ans à Kiev. Festif, le récit omettait que ces jeunes ukrainiens font face à des impératifs bien plus cruels. M'étant aussi rendu en Ukraine, j'écris à Maximal Productions un email ré-adapté dans le présent billet afin de rappeler une réalité moins télégénique.
par vjerome